«Les femmes dénoncent une fois licenciées»

Harcèlement sexuelSi les dispositifs existent au sein des entreprises pour parler des abus, très peu de cas remontent. L’analyse de spécialistes.

Véronique Ducret, directrice du Deuxième Observatoire, l’institut romand de recherche et de formation sur les rapports entre les hommes et les femmes, basé à Genève.

Véronique Ducret, directrice du Deuxième Observatoire, l’institut romand de recherche et de formation sur les rapports entre les hommes et les femmes, basé à Genève. Image: Pascal Frautschi

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«Ce n’est pas parce que les femmes parlent désormais des abus vécus dans le passé qu’elles osent davantage dénoncer ce qu’elles subissent aujourd’hui», constate Véronique Ducret, directrice du Deuxième Observatoire, l’institut romand de recherche et de formation sur les rapports entre les hommes et les femmes, basé à Genève. Dans le sillage de l’affaire Harvey Weinstein et la vague de témoignages de victimes postés sur les réseaux sociaux, la lutte contre le harcèlement sexuel revient comme un leitmotiv. Mais de quels moyens disposent actuellement les employés pour dénoncer les abus? Les données recueillies auprès d’une vingtaine d’employeurs genevois*, privés et publics confondus, montrent que très peu de cas sont dénoncés, bien que des dispositifs souvent très complets existent.

Obligation légale

«En Suisse, l’employeur a l’obligation légale de protéger la personnalité des travailleurs et de veiller à ce qu’ils ne soient pas harcelés sexuellement», rappelle Sophie de Weck Haddad, responsable du Groupe de confiance de l’État de Genève. Selon les entreprises, cela va du code de bonne conduite définissant les droits et devoirs des employés au mandat confié à un organisme extérieur pour garantir une confidentialité et une objectivité maximales lors des dénonciations.

Migros Genève est l’un des employeurs qui ont récemment fait le choix d’externaliser ce service. «Nous avons connu un cas de harcèlement qui a été traité en son temps par un organisme externe spécialisé, explique Isabelle Vidon, porte-parole de l’entreprise. Il semble qu’il soit plus facile pour la victime de se confier à une personne extérieure.» Véronique Ducret confirme ce constat, avec une nuance: «Une personne de l’extérieur sera peut-être plus objective car elle n’a pas de position à défendre au sein de l’entreprise, par contre elle n’aura pas le pouvoir de prendre des sanctions. Elle pourra uniquement rendre attentives les ressources humaines à certains problèmes.»

Que la personne de confiance soit interne ou externe à la société, les chiffres transmis montrent que dans les deux situations, très peu d’abus sont dénoncés. Le Groupe de confiance de l’État de Genève parle de «deux à quatre situations par an» pour près de 24 000 employés. Aux HUG, depuis 2010, seules quatre personnes sont venues se renseigner et deux cas ont abouti à des licenciements; l’institution publique compte 11 000 travailleurs. Chez Nestlé, une dizaine d’atteintes à l’intégrité de la personne ont été identifiées ces deux dernières années parmi ses quelque 330 000 salariés. Quant aux autres entreprises sondées, elles évoquent des «cas exceptionnels» qui se comptent sur «les doigts d’une main» pour des périodes s’étalant sur plusieurs années.

Méconnaissance du harcèlement

Comment expliquer ces chiffres extrêmement bas alors que tout semble être fait pour encourager les victimes à parler? «Les victimes sont presque toujours confrontées au problème de l’absence de preuves, répond Jamal Al-Amine, secrétaire syndical Unia. Une main aux fesses, ça ne laisse pas de trace.» Pour Véronique Ducret, les femmes évaluent leurs chances d’être entendues: «Dans 80% des plaintes déposées pour harcèlement sexuel, les victimes perdent. On constate que beaucoup de femmes portent plainte une fois qu’elles ont été licenciées et qu’elles n’ont alors plus rien à perdre.»

La directrice du Deuxième Observatoire fait état par ailleurs d’une méconnaissance de la définition de harcèlement sexuel. «Les ressources humaines et les personnes de confiance n’ont souvent pas conscience que les remarques désobligeantes et plaisanteries sexistes sont déjà une forme de harcèlement sexuel, déplore-t-elle. Elles ne sont donc souvent pas capables de déceler ce type de comportement.» Pour bannir ces dérapages de la sphère professionnelle, Caroline Dayer, experte en prévention des violences et des discriminations, estime que les entreprises doivent aujourd’hui «incarner» les dispositifs qui demeurent trop souvent «des coquilles vides». Comment? La spécialiste parle d’un travail sur trois niveaux: institutionnel, personnel et collectif. Autrement dit, l’entreprise doit d’abord édicter des règles très claires en la matière pour prévenir les abus et permettre de sanctionner rapidement ces comportements. Parallèlement à cela, Caroline Dayer suggère aux témoins d’une remarque sexiste de questionner l’auteur sur le sens de sa phrase. Elle souligne enfin qu’il est très important que les collègues apportent leur soutien à la personne lésée. «Cela évite que la victime ne s’isole et que sa situation ne soit réduite à un problème relationnel entre elle et son harceleur», confirme Véronique Ducret.

«Stop, le sexisme, c’est ringard!»

La directrice du Deuxième Observatoire relève que certaines sociétés ont instauré des systèmes originaux. «Dans une entreprise, des employés travaillant dans un bureau ouvert se sont mis d’accord pour intervenir de façon silencieuse chaque fois que des propos ou des comportements les dérangent. Ils se lèvent, avec un carton jaune à la main où il est inscrit: «Stop, le sexisme, c’est ringard!» rapporte-t-elle. Dans une autre société, des femmes envoient un mail à l’auteur de la remarque déplacée en reprenant la phrase entendue et terminant le message par «Je suis dérangée». «Ces réactions entraînent de vives discussions pendant les pauses, observe Véronique Ducret. Depuis, ces femmes ont le sentiment d’être mieux considérées par leurs collègues qui font des efforts.»

* Employeurs sondés: l’Administration cantonale, la Ville de Genève, les HUG, les TPG, Migros, Coop, Tamedia, Credit Suisse, UBS, BCGE, Implenia, Nestlé, McDonald’s, Manor, Pictet, Genève Aéroport, Patek Philippe, Lombard Odier, Procter & Gambel, Firmenich, HSBC. Une bonne moitié a répondu. (TDG)

Créé: 17.11.2017, 19h36

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