Les femmes sont, elles aussi, capables de violence

Genève Quelque 23% des auteurs de violence sont des femmes. La «Tribune» lève le voile sur ce tabou et les souffrances qui en découlent.

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«Famille, boulot, plus quelques soucis… J’étais littéralement à bout, épuisée. Un week-end, j’ai pété un câble en tapant sur mon conjoint», raconte Roberta, la quarantaine. Avant d’ajouter: «Cela n’excuse en rien mon geste, mais notre relation a toujours été conflictuelle, mon époux sait parfaitement appuyer là où ça fait mal! Moqueries, insultes, humiliations, je me sentais de plus en plus agressée psychologiquement. Les mots font souvent plus mal que les coups. Ça casse la confiance, l’estime de soi. J’ai senti la violence monter crescendo en moi. On crie, on jette une assiette, on secoue son ado et on finit par frapper. Les coups ne tombent pas du ciel.»

Le témoignage de cette Suissesse de niveau universitaire l’illustre à merveille. Oui, les femmes sont, elles aussi, capables de cogner! Et elles proviennent de tous les milieux socioculturels. Mais le tabou est tel que personne n’ose en parler. Ni les victimes (lire ci-contre) ni les agresseuses, toutes condamnées à vivre en solo avec cette souffrance.

Se faire aider

«Ce sont des femmes comme vous et moi, débordées par leurs multiples rôles: réussir une vie professionnelle, être une bonne mère, une bonne compagne… Elles ont des agendas de ministre et à la moindre étincelle, elles explosent», considère Claudine Gachet, directrice de Face à Face, association qu’elle a fondée en 2001 pour prévenir la violence féminine. «Tout le monde peut, un jour, avoir un comportement violent ou être victime de violence. Crier contre quelqu’un, c’est déjà de la violence, poursuit-elle. Il ne faut pas attendre ni rester muré dans son silence, il faut se faire aider par des spécialistes. On peut toujours changer un comportement. Il n’y a pas de fatalité.»

«Aimantes, protectrices»

On parle des femmes battues, presque jamais de celles qui frappent. La récente affaire Nabilla en a ainsi laissé plus d’un pantois. Normal puisque dans la grande majorité des cas, les femmes sont les premières victimes de maltraitance. Mais les chiffres de septembre 2014, tirés des données de l’Office cantonal de la statistique, montrent que la situation inverse existe aussi: 22% des victimes directes et 50% des victimes indirectes sont des hommes et des garçons, et 23% des auteurs sont des femmes. Alors, sans vouloir minimiser les agressions dont elles sont trop souvent la cible, pourquoi occulte-t-on la violence féminine?

«Dans l’inconscient collectif, les femmes n’agissent pas avec de la violence puisqu’elles sont aimantes, protectrices, mamans», explique Claudine Gachet. «Le tabou est tel qu’au début, on croyait d’ailleurs que Face à Face ne s’occupait que des femmes victimes. Il faut en finir avec cette vision passéiste ultraféministe. On voit surtout la violence physique masculine; la violence des femmes est invisible, verbale, psychologique. Ce qui peut être tout aussi destructeur pour les proches», poursuit cette infirmière en psychiatrie, thérapeute du couple et de la famille, qui suit autant les personnes aux comportements violents que les victimes de traumatismes.

«La peur de mon enfant»

«Notre association est consacrée aux femmes, mais nous voulons traiter les violences conjugales de manière holistique (dans leur ensemble et à travers les générations), précise Claudine Gachet. Il n’y a pas d’un côté des femmes victimes et de l’autre des hommes victimes, il y a des violences conjugales avec des personnes qui souffrent.» Roberta en fait indéniablement partie. Elle a fini par contacter Face à Face après avoir vécu un nouvel accès de colère qui l’a traumatisée: «J’ai usé de violence sur l’un de mes enfants. Même s’il avait cherché à me faire sortir de mes gonds, voir la peur dans ses yeux a été un déclencheur très fort.»

Canaliser sa colère

Grâce au soutien de l’association, Roberta a pu enrayer la spirale de violence qui s’était sournoisement introduite dans sa vie de famille: «Avec la thérapie de groupe, j’ai appris à déculpabiliser, gérer mon stress et canaliser ma colère. Finis les coups sur autrui; je me sens moins comme une cocotte-minute prête à exploser! Mais il me reste du chemin à faire. Je me défoule encore parfois avec un rouleau en carton pour gérer mes frustrations.» Car la quadragénaire a payé le «prix fort»: «J’aurais dû quitter le foyer conjugal plus tôt. J’ai beaucoup perdu dans cette histoire. Mon honneur, mon intégration, mon boulot, mon logement et surtout ma relation avec mes proches.» Dès le début de la thérapie, Face à Fac e tente d’évaluer les risques, dont la possibilité de suicide: «Cette violence éclabousse tout l’entourage, relève Claudine Gachet. Des femmes ayant eu une maman suicidaire ont vécu dans la hantise de la voir mourir. Comment se développer harmonieusement dans ces conditions?»

Famille cartographiée

Puis un travail de longue haleine se met en place, constitué de séances individuelles et en groupe. «On constitue une cartographie de la famille pour comprendre dans quel environnement notre «patiente» a évolué; 90% des femmes ont subi de la violence dans leur vie, souvent dans l’enfance. Parmi les 30 dernières femmes que nous avons suivies, 14 d’entre elles avaient été violentées par leur mère.»

Celle de Roberta «avait la main leste». Si cette dernière a sollicité l’aide de Face à Face, c’est pour éviter que ses enfants ne répètent le même scénario. (TDG)

Créé: 12.01.2015, 18h59

«Pourquoi maman tape papa?»

«Je ne suis pas un gringalet et je fais beaucoup de sport. Cela ne m’a pas empêché d’accepter les coups de ma femme, sans broncher, informe François (prénom fictif). Je me disais: «Laisse-la faire sa crise, ça va passer.» Et comme elle pèse la moitié de mon poids, je ne voulais surtout pas riposter!» La grande capacité à encaisser de ce trentenaire, travaillant dans le tertiaire, n’y change rien. La crise ne passe pas: cris, insultes, coups se succèdent. «Ma femme a des problèmes inhérents de violence, ce qui a rapidement entraîné des tensions dans notre relation, estime notre interlocuteur. J’aurais dû partir, je suis resté pour ma fille.» C’est pourtant celle-ci qui finira par l’inciter à bouger: «Elle m’a dit un jour: «Pourquoi maman tape papa?» Ça a été un choc. Je ne pouvais pas continuer à supporter qu’elle grandisse sur ce schéma-là.»

A l’image de François, il est terriblement difficile pour les hommes de reconnaître qu’ils sont violentés par leur femme: «Je n’arrive d’ailleurs toujours pas à me projeter comme un homme battu.» Et pourtant! «Les récentes recherches montrent que les hommes et les femmes sont amenés à subir les mêmes types de violence conjugale. Comme elles, ils ressentent l’isolement, la honte et la culpabilité. Ils sont souvent devenus soumis, presque effacés, n’osent même pas en parler à leur meilleur ami et ont peur de porter plainte», observe le psychothérapeute Serge Guinot.

En 2009, à force d’être confronté à cette souffrance lors de ses consultations, le professionnel a ouvert Pharos-Genève, service de soutien spécifique aux hommes victimes de violence conjugale: «Aujourd’hui, la société n’arrive toujours pas à admettre qu’un homme puisse être battu par son épouse. Et si c’est le cas, il ne peut s’agir que d’une mauviette! Les clichés ont la dent dure.»

Les femmes ne font pas entrer la violence dans le couple de la même façon que les hommes, précise Serge Guinot: «Elles frappent vertigineusement moins, mais elles utilisent des injures à répétition pour diminuer l’autre, en l’accusant de ne pas être un vrai homme…» François est passé par là: «Quand j’ai perdu mon travail, mon épouse ne m’a pas du tout soutenu. Pour elle, j’étais juste incapable d’assumer ma famille. L’estime de soi en prend un sacré coup.»

Une fois qu’elles ont cette emprise psychologique, cela peut se transformer en violence physique. «Jets d’objets, coups de couteau, gifles, coups de poing, morsures; tout est bon», décrit Serge Guinot, qui se défend d’être masculiniste: «Ce n’est pas une histoire de contre-pouvoir. Nous ne voulons rien faire payer aux femmes. Nous sommes là pour modifier une relation où il y a de l’emprise sur l’autre. Il y a toujours des enjeux de pouvoir dans une relation de couple, mais nous combattons l’emprise qui élimine l’autre. Avec la peur. Notre objectif est de stopper cette spirale dévastatrice. Montrer aux hommes violentés qu’ils ne sont pas seuls et les amener à se responsabiliser pour transformer leur relation, plutôt que d’ambitionner de changer l’autre.» Une démarche précieuse, selon François: «Quand on est violenté, on perd pied. On ne sait plus si on est victime ou responsable. Ce regard extérieur m’a beaucoup aidé pour avancer.»

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