La fée des vitrines Caran d'Ache

PortraitRencontre avec Andrée Peaudecerf, 83 ans, qui a créé pendant vingt-huit ans des décors pour les automates de Caran d'Ache

Andrée Peaudecerf a installé un petit coin atelier dans sa salle à manger. Elle peint parfois jusque tard dans la nuit.

Andrée Peaudecerf a installé un petit coin atelier dans sa salle à manger. Elle peint parfois jusque tard dans la nuit. Image: Georges Cabrera

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Son appartement, c’est un peu sa mémoire à ciel ouvert. Il déborde d’aquarelles, de livres, de photos, de pinceaux, de bocaux remplis de poudres colorées. Cette mémoire empilée, accrochée aux murs et parsemée sur l’établi, c’est celle d’Andrée Peaudecerf, 83 ans, lunettes cerclées d’un carmin assorti à son rouge à lèvres. Son apparence est à l’image de son art: délicate. L’octogénaire est peintre et émailleuse. Après avoir composé les décors des célèbres vitrines de Caran d’Ache pendant vingt-huit ans, elle vient de terminer pour cette Maison une série de stylos ornés de tableaux miniatures en émail.

Un fiancé grâce à Saint-Exupéry

Andrée Peaudecerf naît à Lausanne en 1932. Elle n’aime pas trop l’école, «ce qu’on apprenait ne servait à rien». Mais elle aime dessiner. Sur son petit tablier, sur les parois des toilettes, et même sur les portières de la nouvelle voiture rouge de papa… A 12 ans, ses parents l’envoient dans un pensionnat à Aigle, tenu par des religieuses. Loin d’être une punition, «c’était plutôt un cadeau, j’y ai appris tellement de choses utiles! Et il avait une grande convivialité.» Puis, à 17 ans, la passionnée intègre les Arts décoratifs, à Genève, et loge chez son grand-père chimiste. Mosaïques, peinture à l’huile, émaillage… «Ça a été quatre ans merveilleux, j’ai découvert ce que c’était que le bonheur de vivre!»

Entre-temps, à 15 ans, elle part en vacances chez sa marraine, dans le Midi. Elle croise le fils de connaissances, «il avait 20 ans, je ne lui ai alors pas prêté attention». Mais les vacances suivantes, leur passion pour Saint-Exupéry les rapproche. Les amoureux s’écrivent des lettres et l’été de ses 17 ans, la jeune fille retourne chez sa marraine. «Un jour, qui vois-je arriver: mon Jacques! J’étais sur le balcon de ma chambre, ça faisait très Roméo et Juliette. On s’est regardé et j’ai compris, on n’a pas eu besoin de parler.» Le Jacques a demandé sa main. Mais le couple doit encore patienter avant d’être réuni, le fiancé termine ses études à Paris, puis part en Algérie pour son service militaire. Un mois après avoir fêté ses 20 ans, Andrée épouse enfin son Jacques et le rejoint dans le Midi. «Son père tenait un commerce de poteaux de mine, il voyageait beaucoup et je l’accompagnais partout.» Deux enfants plus tard, la famille quitte Béziers pour Sète, où elle reprend la peinture. Avant de partir vers Genève, «après Mai 68, plus rien ne fonctionnait».

Pour Gilbert Albert et le sautier

Ce retour géographique sera aussi artistique. Pour décharger un peu son mari, Andrée cherche un emploi et propose ses services à Caran d’Ache. Elle devient l’étincelle de ses célèbres vitrines, présentes notamment dans les gares. La peintre façonne des mondes imaginaires pour faire vivre un tourneur de broches, un petit ours, un moulin à vent. En parallèle, elle décore l’émail de montres pour les Cabinotiers, un groupe d’artisans-horlogers. On y trouve un certain Franck Muller et un Roger Dubuis. L’artiste fabrique aussi des bijoux, notamment pour Gilbert Albert. Son art s’invite même jusqu’à l’Hôtel de Ville: elle a peint les 45 écussons en émail de la masse du sautier! Lorsque sonne l’heure de la retraite, Caran d’Ache lui propose de rester, elle accepte. «Mon mari est décédé deux ans plus tard, heureusement que je travaillais encore, ça m’a sauvée…»

En 1998, cette touche-à-tout rend finalement les pinceaux, après vingt-huit ans dans la Maison. «Ce travail, c’était le cadeau de ma vie.» Aujourd’hui, l’émailleuse est encore hyperactive. Elle vient de décorer cinq stylos pour les 100 ans de Caran d’Ache en créant des scènes liées à l’histoire genevoise. Elle s’attelle aussi à peindre la cité en mêlant savoir-faire traditionnel et technologies: «Pas question de m’asseoir sur le bord des trottoirs avec ma toile et qu’on lorgne par-dessus mon épaule. Je prends des photos des paysages et je les mets ensuite sur ma TV, c’est formidable!»

(TDG)

Créé: 11.10.2015, 17h33

Bio express

1932 Naît à Lausanne.
1944 Intègre un pensionnat à Aigle.
1947-1951 Effectue ses études aux Arts décoratifs de Genève.
1952 Epouse Jacques et le rejoint à Béziers. Ils auront deux fils.
1968 Part vivre à Genève avec sa famille.
1970 Travaille comme décoratrice des vitrines de Caran d’Ache. En parallèle, elle réalise des bijoux et effectue des restaurations.
1998 Prend sa retraite.
2015 Hyperactive, elle continue de peindre et vient de terminer la décoration d’une série de stylos pour les 100 ans de Caran d’Ache.

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