L’École face à de nouveaux abus

EnquêteAlors que d’autres témoignages surgissent, l’Instruction publique veut rétablir la confiance.

Vasco Dumartheray (à gauche), directeur du Centre LAVI d’aide aux victimes, et Anne Emery-Torracinta (à droite), conseillère d’État chargée de l’Instruction publique, présentent le plan d’action contre les abus à l’école.

Vasco Dumartheray (à gauche), directeur du Centre LAVI d’aide aux victimes, et Anne Emery-Torracinta (à droite), conseillère d’État chargée de l’Instruction publique, présentent le plan d’action contre les abus à l’école. Image: Laurent Guiraud

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La parole de l’une libère celle de l’autre. Les témoignages d’anciennes élèves de Tariq Ramadan ont encouragé une jeune femme à dénoncer au Département de l’instruction publique (DIP) l’emprise d’un autre professeur, en 2013, cherchant à la séduire (notre édition du 9 décembre). Son histoire a largement été partagée par d’anciens collégiens et a fait émerger d’autres cas, qui révèlent la complexité de ce genre de situations. Un enseignant mis en cause réagit. Le DIP annonce déployer de premières mesures en janvier (lire ci-contre).

«Tout le monde ne parle que de ça! Il y a un phénomène massif!» observe Emma*, 25 ans aujourd’hui. Elle raconte avoir subi, au milieu des années 2000, des remarques déplacées d’un professeur en plein cours. «La sanction pour ceux qui se trompent, c’est de traverser la classe à quatre pattes, m’a-t-il dit. Puis il a ajouté: j’aimerais me glisser dans ton moteur et rugir comme un tigre.» Mal à l’aise, elle s’est rendue peu après dans le bureau de la doyenne. «Elle m’avait dit qu’on n’allait pas l’embêter parce qu’il serait bientôt à la retraite…» Emma ne cache pas sa colère: «Nous sentions bien qu’il n’y avait pas d’écoute du côté de la direction.»

Françoise-Hélène Brou, professeure de français et d’histoire de l’art au Collège de Saussure jusqu’en 2011, abonde: «Il y avait un vrai problème et je pense qu’il existe toujours aujourd’hui. J’ai connu par le passé des professeurs qui sortaient avec des élèves, y compris au Cycle. C’était un problème chronique. Beaucoup ont fermé les yeux. Il y a une omerta.»

Une autre ancienne collégienne, Marie*, reste marquée par son expérience, à la fin des années 2000, aux lourdes conséquences et qui soulèvent d’autres questions. «Mon professeur a dit devant toute la classe en début d’année: avec moi, pour avoir des bonnes notes, vous êtes soit intello, soit blonde avec des gros seins. À 16 ans, on en rigole, on se dit que ce prof va nous faire marrer. Aujourd’hui, je n’aurais pas réagi de la même façon.» Cet enseignant propose à ses élèves de garder un contact électronique avec eux, avant les semestrielles, pour répondre à leurs questions. Les messages deviennent plus explicites avec Marie. «Comme la matière qu’il enseignait était mon point faible, il m’a fait comprendre que si je voulais m’améliorer, j’avais le moyen de remonter des notes autrement que par un travail acharné.» Elle lui répond toujours, mais affirme ne pas entrer dans son jeu. «J’ai compris que cela allait trop loin lorsqu’il m’a écrit que je pouvais remonter mes notes avec des prestations sexuelles, se souvient-elle. Je ne l’ai pas envoyé «bouler» par crainte qu’il se venge sur mes notes.»

La jeune fille, alors âgée de 17 ans, en proie à des difficultés familiales, n’en parle pas à ses parents, mais elle se confie à un groupe de camarades pour éviter de se retrouver seule avec son professeur. Son petit ami de l’époque, que nous avons contacté, confirme: «Elle m’avait montré des messages qui m’avaient choqué. Je m’étais énervé et je voulais casser la figure à ce prof ou tout dire à sa femme. J’avais conseillé à ma copine de le dénoncer à la police, mais elle n’avait pas osé, par peur des conséquences possibles. Je me sens coupable aujourd’hui de ne pas avoir fait plus.»

Son rêve d’enseignante a été brisé

Après deux ou trois mois de correspondance, Marie bloque tout contact avec son professeur. «J’ai imprimé ses messages, sur une dizaine de pages, et je les ai transmis à la directrice de l’établissement.» C’était juste avant les semestrielles. «En les lisant, elle m’a dit que déjà, au premier message, il allait trop loin. Elle m’a informée qu’elle convoquerait mes parents, mais elle ne l’a jamais fait. Elle m’a promis que je ne l’aurais plus l’année suivante. C’était le cas, mais je le croisais régulièrement et cela me mettait mal à l’aise.»

Marie semble si perturbée qu’à la fin de sa deuxième année, bien que promue, elle quitte le Collège pour bifurquer vers l’École de culture générale, sans que cela n’inquiète la direction. Son rêve d’enseignante a été brisé. «Je m’exprime aujourd’hui parce qu’un professeur n’a pas à parler de cette manière à une élève. Je n’ai pas été informée de la suite donnée à ma dénonciation. Je ne sais pas s’il a été sanctionné, mais en tout cas, si j’avais été mise au courant, cela aurait pu me rassurer.»

«J’ai été sanctionné»

Ce professeur, nous l’avons retrouvé. Au téléphone, il se dit tout d’abord choqué par les mots que la jeune femme lui attribue et les conteste vivement. «Vous pensez que je serais encore en poste si j’avais dit tout ça? J’ai été convoqué à l’époque par la directrice. Les messages qu’elle m’avait présentés étaient tronqués, mais je n’avais pas gardé les preuves. J’ai eu l’impression d’avoir été joué par une élève qui cherchait je ne sais quoi. C’était très traumatisant.» Le Genevois révèle aujourd’hui: «J’ai été sanctionné et j’apprends qu’elle ne l’a pas su. Je réalise qu’à travers des remarques sexistes mal placées, elle s’est réellement sentie agressée et cela est un nouveau traumatisme.»

L’affaire a été jugée suffisamment sérieuse par la directrice de l’établissement de l’époque pour qu’une sanction soit prononcée. Est-ce remonté jusqu’au département? Sans s’exprimer sur une situation particulière, le porte-parole du DIP, Pierre-Antoine Preti, précise que «seul le conseiller d’État en charge du département ou le Conseil d’État peuvent prononcer des sanctions qui vont au-delà du blâme». Mais pourquoi la victime n’a-t-elle pas été informée des suites données à son affaire? «Le droit administratif interdit formellement de communiquer aux élèves les sanctions prises contre un collaborateur.»

La règle semble varier selon les situations. Après la révocation d’un enseignant en 2011 pour deux affaires de mœurs, son départ avait été communiqué aux élèves, sans entrer dans les détails.

Au-delà du volet administratif, il ne faut pas oublier le volet pénal. «Toute autorité, tout membre d’une autorité, tout fonctionnaire et tout officier public acquérant, dans l’exercice de ses fonctions, connaissance d’un crime ou d’un délit poursuivi d’office est tenu d’en aviser sur-le-champ la police ou le Ministère public», selon l’article 33 de la Loi d’application du Code pénal. Sans se prononcer sur un cas particulier, Me Lorella Bertani regrette que des fonctionnaires oublient parfois leur devoir. «Ils ont l’obligation de dénoncer, mais il n’existe pas de sanction pénale s’ils ne le font pas. En revanche, le parlement est parfaitement libre de modifier cette loi cantonale et de prévoir des sanctions», suggère l’avocate.

* Identité connue de la rédaction (TDG)

Créé: 18.12.2017, 22h47

Une ligne téléphonique d’écoute créée pour les victimes

Une ligne téléphonique «Abus - Écoute, parler en toute confiance» sera mise en place à la rentrée de janvier à Genève. Une première du genre en Suisse, détaillée lundi en conférence de presse par la cheffe du Département de l’instruction publique (DIP), Anne Emery-Torracinta. Il s’agit d’une cellule d’écoute confidentielle gérée par le Centre LAVI d’aide aux victimes, hors du cadre départemental, s’adressant aux victimes comme aux témoins de situations de harcèlement ou d’abus à caractère sexuel entre des collaborateurs du DIP et des élèves ou des enfants dans le cadre d’activités extrascolaires. D’ici à la rentrée 2018, un dispositif de prévention sera aussi mis en place pour rappeler aux élèves et au personnel scolaire leurs droits et devoirs. Et une plate-forme de veille pour anticiper les évolutions sociétales sera créée.

«Les articles parus dernièrement ont suscité une très forte émotion. Cela choque et cela bouscule le système», reconnaît Anne Emery-Torracinta. Découvre-t-on un phénomène? «Il n’y a pas d’épidémie de cas. Nous verrons si le dispositif fera ressortir beaucoup de situations.»

Pour l’heure, les affaires en cours touchant le personnel scolaire «se comptent sur les doigts d’une main». Un cas a été communiqué en août dernier au DIP par le Ministère public. Selon nos renseignements, il s’agit d’un enseignant ayant eu une discussion, sur Internet, à caractère sexuel avec une mineure.

Concrètement, la LAVI dénoncera-t-elle à la justice les cas portés à sa connaissance? «Si la victime ne le souhaite pas, nous n’avons pas l’obligation de le faire, c’est la particularité de la LAVI», remarque son directeur, Vasco Dumartheray.

Cette ligne suffira-t-elle à rassurer? «C’est un premier pas que nous saluons et que nous attendions. Nous verrons si sa mise en œuvre contribuera à faire en sorte que la situation s’améliore, réagit Pascal Pupet, président de la Fédération des associations de parents d’élèves du postobligatoire (Fappo). Le dispositif ne sera cependant complet, ajoute-t-il, que lorsqu’on aura d’une part dûment sensibilisé et formé le corps enseignant sur cette problématique, et d’autre part lorsque, contrairement à ce qui a pu arriver dans le passé, les enseignants fautifs ne seront pas simplement mutés dans un autre établissement ou réintégrés dans un autre service du département.» Les attentes sont fortes.
S.R.

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