Les étrangers vivent plus vieux que les Suisses

Espérance de vieUn démographe de l’UNIGE a mis au jour des données détonantes: les migrants vivent plus longtemps que les Suisses.

Selon le chercheur genevois, ce sont les ressortissants portugais, turcs et d’ex-Yougoslavie qui vivent le plus longtemps.

Selon le chercheur genevois, ce sont les ressortissants portugais, turcs et d’ex-Yougoslavie qui vivent le plus longtemps. Image: GODONG/CORBIS

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Les clichés prennent un sacré coup de vieux. Dans une thèse soutenue à l’Université de Genève en fin d’année, le jeune démographe Jonathan Zufferey, affilié au Pôle de recherche national LIVES, est parvenu à une conclusion qui bouscule les certitudes: à Genève, comme en Suisse, les migrants ont une espérance de vie plus élevée que les autochtones. En d’autres termes, les étrangers vivent plus longtemps que les Suisses. L’écart est plus grand chez les hommes, soit presque deux ans. Chez les femmes, les étrangères bénéficient d’un «avantage» de 1,2 an par rapport aux Suissesses.

Bien que troublante, cette conclusion a rapidement jailli des données du recensement sur lesquelles le doctorant a travaillé durant cinq ans. Le titre de la thèse est univoque: «Pourquoi les migrants vivent-ils plus longtemps?»

A vrai dire, la communauté scientifique a identifié le phénomène dans des proportions semblables aux Etats-Unis ou en Allemagne notamment. En revanche, aucune théorie ne parvient à fournir de réponse définitive à la question de la longévité des travailleurs étrangers. «C’est un paradoxe, observe Jonathan Zufferey, car les populations migrantes demeurent tendanciellement plus vulnérables.» Un autre élément vient renforcer le paradoxe: la différence croît à mesure que l’on descend dans les échelons sociaux. Dit autrement, l’écart entre le travailleur précaire étranger et suisse est important; il s’amoindrit lorsque l’on compare, par exemple, deux chefs d’entreprise.

Les plus résistants selon le pays d'origine

Afin de compléter ses recherches, le chercheur a analysé l’espérance de vie en fonction de la provenance des individus. Dans ce cadre, il est parvenu à la conclusion que les ressortissants portugais, turcs et d’ex-Yougoslavie, c’est-à-dire des travailleurs issus d’une migration peu qualifiée, vivent plus longtemps. «Ceux qui sont le plus vulnérables sur le marché du travail sont les plus avantagés face à la mort», note Jonathan Zufferey. A noter qu’en l’absence de données, les requérants d’asile et les sans-papiers n’ont pas pu être intégrés à l’étude.

Hypothèses explicatives

Après les chiffres, il s’agit d’esquisser des explications. Dans les pays développés, les chercheurs privilégient l’effet de sélection. Cette théorie repose sur le fait que les familles choisissent leurs membres les plus robustes et en bonne santé pour partir travailler en Suisse. L’effet inverse se produit également: lorsque la situation de santé se dégrade, les travailleurs quittent le pays d’accueil et échappent aux recensements.

Aux Etats-Unis, un troisième facteur est avancé. Il est culturel et prétend que l’entraide, le soutien familial, mais également l’alimentation allongent la vie. «Etant donné la diversité des provenances des migrants en Suisse, je n’y crois pas, tranche Jonathan Zufferey. Je pencherais plutôt pour une culture de la migration, c’est-à-dire un esprit combatif, une volonté chez les étrangers de faire leur place.» Les valeurs développées assureraient ainsi la longévité qui se transmet chez les générations suivantes puisque les étrangers de deuxième génération et les naturalisés vivent également plus longtemps que les Suisses.

Les Suisses se suicident plus

Pour les chercheurs, la grande difficulté réside dans le manque de recul historique. En effet, les vagues d’immigration se sont succédé à partir des années 50; dès lors, peu d’étrangers sont morts de vieillesse en Suisse (les premières vagues d’Italiens, notamment, arrivent maintenant en fin de vie). Il a donc fallu se rabattre sur les décès entre 25 et 65 ans. Dans ces classes d’âge, le suicide représente une part importante largement en défaveur des Suisses. Selon la position sociale, un autochtone court un risque de 30 à 50% plus élevé qu’un étranger de se donner la mort.

Les professionnels se questionnent

Chez les professionnels de la santé et de la prévention, les chiffres mis en lumière par le démographe ont rapidement intrigué. Après avoir soutenu sa thèse en décembre, Jonathan Zufferey a été invité à présenter ses travaux à l’Office fédéral de la santé publique, à Berne, qui mène un programme visant à améliorer l’état de santé de la population migrante.

Aux HUG, les spécialistes des consultations destinées aux migrants ont également pris connaissance de ces valeurs (lire ci-contre). Jonathan Zufferey, lui, s’apprête à poursuivre sa recherche dans le cadre d’un programme national sur la migration pour peut-être parvenir à expliquer ce paradoxe. «Il reste une part de mystère. Pour l’instant, on n’a pas le fin mot de l’histoire.» (TDG)

Créé: 09.03.2015, 19h09

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Migrants résistants mais précaires

A la rue de Lyon, le programme santé migrants des HUG accueille en grande majorité des requérants d’asile (près de 5000 consultations en 2014); une catégorie de population qui n’entre pas dans les radars du recensement officiel. Il n’empêche, les nouvelles données sur l’espérance de vie des migrants n’ont pas échappé à la doctoresse Sophie Durieux, responsable du programme. Et l’effet de sélection que tentent de décrire les démographes paraît crédible à ses yeux. «Je suis souvent ébahie par nos patients: ils sont de grands résilients», dit-elle. Ces dernières années, ce sont surtout des Syriens et Erythréens. «Certains ont passé plusieurs années sur la route, subi des maltraitances. Pour arriver en Suisse, il faut de l’énergie, une certaine intelligence et développer un grand nombre de compétences. Il y a des exceptions, bien sûr, mais la plupart d’entre nous n’y survivraient pas.» La doctoresse émet toutefois quelques réserves sur les résultats de cette étude, en raison notamment du manque de recul historique. Par ailleurs, un monitoring mené par la Confédération pointe régulièrement l’état de santé «précaire» des migrants âgés vis-à-vis de leurs contemporains confédérés. L.D.S.

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