L'étrange vente aux enchères qui a failli dépouiller le Velvet

Monde de la nuitLe mobilier du cabaret était cédé au plus offrant. C’est le gérant qui a raflé la mise: il pourra continuer d’exploiter les lieux.

En 2009, un boucher de l’ouest de la France gagne à l’Euro Millions. Il s’offre des Ferrari et… le night-club genevois.

En 2009, un boucher de l’ouest de la France gagne à l’Euro Millions. Il s’offre des Ferrari et… le night-club genevois. Image: Georges Cabrera

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Il est 10 h quand le commissaire-priseur monte sur scène. Une main s’accroche à la barre de pole dance, l’autre tient la liste des biens à vendre: dix-huit tabourets de bar, des canapés sur mesure violets, un bar qui s’illumine, une machine à glaçons, des platines de disc-jockey, un piano de cuisson quatre feux qui n’est plus aux normes, seize coffres pour artistes… Il faut payer cash, immédiatement. «Si vous n’avez pas assez d’argent sur vous, ne misez pas», avertit le commissaire-priseur. Mais surtout, la vente en un seul et unique lot refroidit ceux qui se voyaient déjà choisir de bonnes bouteilles ou une table de mixage à bon prix. Enfin, l’acquéreur a jusqu’à 17 h pour déboulonner le mobilier et tout emporter. De quoi faire réfléchir l’assistance qui s’est déplacée aux Eaux-Vives.

Dans ce Velvet étonnamment matinal, jeudi, ils étaient une dizaine à participer à la vente aux enchères organisée pour le compte de l’Office des poursuites. Mise de départ: 2000 francs. En quelques secondes, elle grimpe jusqu’à 4800 francs. Une fois, deux fois, trois fois. Adjugé. La transaction se fait discrètement à l’arrière auprès des fonctionnaires chargés de la vente aux enchères publique.

Accoudé au bar, Jean-Luc Brun peut souffler. Depuis l’ouverture des portes à 9 h 30 – les potentiels acquéreurs avaient trente minutes pour découvrir les biens en vente – le gérant du cabaret enchaîne les cafés nerveusement. Me Marc-Alec Bruttin, son avocat, est là pour l’épauler. C’est lui qui a surenchéri pour le compte du gérant. «Maintenant, tout est à nous. Si quelqu’un d’autre avait acheté le mobilier, on n’aurait pas pu travailler ce soir, révèle Jean-Luc Brun. Depuis la parution de l’annonce de la vente aux enchères, beaucoup ont cru que l’on fermait. Ce n’est pas le cas, nous sommes ouverts.»

Le boucher millionnaire

Étrange, insolite, la vente du mobilier du Velvet s’inscrit dans l’histoire mouvementée du cabaret genevois. Derrière la porte sombre donnant sur la rue du Jeu-de-l’Arc se joue une histoire de famille propulsée dans la lumière en 2004. Cette année-là, à Bègles, dans l’ouest de la France, un boucher remporte l’une des premières cagnottes de l’histoire de l’Euro Millions: 26 millions. Pascal Brun aime les Ferrari, il voyage, achète des biens immobiliers, se montre généreux. Il est «fantaisiste», diront ses proches quand la presse française s’intéresse au destin du boucher devenu millionnaire. Mais la fortune attire les vautours. Ils pourrissent la vie du vainqueur de l’Euro Millions, qui décide de s’exiler en 2009. Destination Genève et investissement dans le monde de la nuit. Le Velvet devient sien. Ses deux frères le suivent. L’un s’associe aux commandes du cabaret, l’autre s’engage comme employé.

La nouvelle vie de Pascal Brun sera celle des excès. À plusieurs reprises, le patron de cabaret est condamné pour conduite en état d’ivresse. À chacune de ses frasques, c’est l’histoire du boucher de Bègles qui refait surface. Peu à peu, l’histoire se transforme en «destin maudit» de l’homme devenu immensément riche du jour au lendemain. Pincé ivre au volant de sa Ferrari jaune, l’homme écopera de trois mois de prison pour avoir proposé un apéro et quelques billets aux agents.

À Genève, l’âge d’or des cabarets est révolu. Pour les tenanciers, c’est la directive des séparés, signée par la conseillère d’État Isabel Rochat en 2010, qui assomme le business. Celle-ci ordonne le démantèlement des «petits coins privés» dans lesquels les clients peuvent s’isoler. Dit autrement, la mesure vise à lutter contre la prostitution. Dans le prolongement, la justice s’intéresse de près aux établissements genevois. Plusieurs d’entre eux sont perquisitionnés. Les frères à la tête du Velvet n’y échappent pas. S’ils ne sont pas condamnés pour avoir activement incité à la prostitution, c’est une infraction à Loi fédérale sur les étrangers qui leur est reprochée. Condamnation, peine avec sursis, amendes. Ce sera la dernière mésaventure de Pascal Brun. Atteint d’un cancer, le boucher de Bègles meurt en juillet 2017, à l’âge de 47 ans.

Deux frères, deux sociétés

Au Velvet restent ses deux frères. Le premier possède la société Velvet SA, détentrice du fonds de commerce. Le second, Jean-Luc – celui qui opérait jusqu’alors comme salarié – devient le gérant au travers d’une Sàrl au début de cette année. Jeudi, après la vente, il l’assurait: «Je ne savais rien des difficultés de la société de mon frère. Ma société n’a aucune dette. J’ai découvert qu’une vente aux enchères du mobilier du club avait lieu quand l’avis a paru dans la presse.»

Jeudi, il n’a eu d’autre choix que de racheter le mobilier mis en vente. 4800 francs à débourser sans délai. Sans cela, ses clients du soir n’auraient pas eu de siège de velours sur lequel s’asseoir et pas de glaçons dans leur whisky.

(TDG)

Créé: 12.07.2018, 18h00

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

RTS: l'actu ira à Lausanne
Plus...