L’étonnant dialogue entre le public genevois et un condamné à mort

ÉvénementAu terme de la projection du documentaire «Free Men», Kenneth Reams était au bout du fil depuis sa cellule de l’Arkansas.

Durant la conversation, une photo de Kenneth Reams projetée derrière la réalisatrice Anne-Frédérique Widmann.

Durant la conversation, une photo de Kenneth Reams projetée derrière la réalisatrice Anne-Frédérique Widmann. Image: LDS

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Il y a des soirées agréables que l’on oublie vite. D’autres marquent durablement. Jeudi, on diffusait le documentaire «Free Men», de la journaliste Anne-Frédérique Widmann, au cinéma Cinérama Empire. Nécessaire, le long métrage porte moins sur la peine de mort que sur la capacité à se tenir debout. Kenneth Reams, personnage central enfermé dans le couloir de la mort depuis vingt-cinq ans, résiste et dépeint l’absurdité de sa condition par l’art.

À 22 h 25, le film est terminé. Une première tentative échoue. Quelques secondes plus tard, la voix de l’opérateur américain annonce l’appel en provenance de la prison de l’Arkansas. Une publicité interrompt la communication - les appels des condamnés sont un business comme un autre aux États-Unis - et sa voix retentit dans la salle. Ce timbre, le public l’avait entendu tout au long du film en ne voyant de lui que des photos. Mais voilà Kenneth Reams en direct, appelant sur le téléphone de la réalisatrice Anne-Frédérique Widmann, micro en main pour diffuser le son dans la salle.

Entre les murs de sa cellule pas plus grande qu’une place de parking, l’homme semble ne pas croire qu’il a deux cents personnes au bout du fil. Il demande à les entendre: applaudissements et clameur. Le voilà rassuré.

Où trouvez-vous la force de résister? Comment gérez-vous l’absence de lumière naturelle? Ou, plus simplement, comment se procurer du papier, des pinceaux et de la peinture dans le couloir de la mort? Kenneth Reams dépeint son enfermement. Depuis plus de vingt ans, il a retiré son matelas et dort sur du béton «pour ne pas se sentir confortable».

À partir de rien, il crée ses œuvres d’art et organise des expositions, s’appuyant sur un relais hors les murs: son épouse, une Française avec qui il a commencé à correspondre avant d’obtenir l’autorisation de se marier en prison. La lumière du jour? Une chimère lorsque l’on se trouve dans le couloir de la mort. «J’ai le droit de sortir une heure par jour, mais je suis parqué dans la cour, enfermé dans une cage comme un animal. Je m’y refuse la plupart du temps, dit-il. Le reste du temps, je vis avec des projecteurs braqués sur moi.» En arrière-fond, on entend les hurlements des autres détenus.

Pour que cette conversation se réalise, le détenu a dû réserver le téléphone des jours à l’avance. Il est généralement autorisé à passer des appels, mais seulement à un nombre restreint de personnes, parmi lesquelles la réalisatrice Anne-Frédérique Widmann. Cela lui coûte une somme importante.

Enfin, l’unité dans laquelle il est enfermé ne dispose que d’un téléphone. Alors la concurrence est rude derrière les barreaux. Jeudi soir, la réussite de l’échange n’était pas garantie. Cela a marché.

Cette conversation était également l’occasion de faire un point sur sa situation. Condamné à mort pour avoir été le complice du tireur lors d’un braquage qui a mal tourné, Kenneth Reams et ses avocats dénoncent un procès inéquitable.

La Cour suprême de l’Arkansas a récemment reconnu une sélection biaisée du jury populaire. Dans un premier temps, elle a commué la peine capitale en peine à perpétuité. Mais le procureur de l’État américain n’en démord pas: il s’oppose et garde Kenneth Reams dans le couloir de la mort. On en est là.

Aujourd’hui âgé de plus de 40 ans, l’homme semble déterminé à alerter la communauté internationale, militant sans relâche pour obtenir un nouveau procès. En attendant, il y a ces murs qui l’entourent. «Ils rampent, ils s’insinuent. Si tu perds espoir, ils vont faire un festin de toi.»

Créé: 01.03.2019, 13h27

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