Éros fait écho au cosmos

Centre de la photographieLes travaux d’une centaine d’artistes interrogent les liens entre l’amour et l’univers.

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Au commencement était Chaos. Puis apparurent Gaïa, la Terre, et Éros, l’Amour. Gaïa engendra son double, Ouranos, le Ciel, qui s’unit perpétuellement à elle. Étouffée par cette étreinte continue, la déesse mère demanda à son plus jeune fils, Cronos, d’émasculer son père. Le geste castrateur sépara la terre du ciel; du membre coupé et jeté dans la mer naquit Aphrodite, suivie d’Éros et Himéros (le Désir). Dès lors, Éros n’incarna plus l’amour primordial mais exigea que masculin et féminin se conjuguent.

Comme le démontre ce mythe de la création du monde tel que le livre Hésiode dans sa «Théogonie» (VIIIe siècle av. J.-C.), l’idée d’un lien essentiel entre amour et univers s’est conçue dans l’Antiquité grecque déjà. C’est autour du couple Éros-Cosmos que s’articule aussi la 6e édition de la triennale des 50 jours pour la photographie à Genève (50JPG), dont l’exposition principale est à voir jusqu’au 25 août au Centre de la photographie (CPG) et au Commun.

Potentiel fictionnel

Organisée par Joerg Bader, directeur du CPG, et la curatrice Alexandra Schüssler, «Osmoscosmos» montre une centaine d’artistes suisses et étrangers, au gré d’un dispositif singulier. Les lieux ont été plongés dans la pénombre. Les seules sources de lumière émanent des vitrines où sont présentés les tirages, ainsi que des projections de photos et de vidéos au mur, dans des formats toujours identiques. Aucune image n’est accrochée aux parois.

Cette ambiance favorise l’expérience des sens et unifie un propos que menace la disparité. Un premier exemple, au rez-de-chaussée: sur deux images projetées figurent de rougeoyantes nébuleuses. Si celle de gauche s’avère bien être une astrophotographie, celle de droite est une œuvre de la Tibétaine Bunu Dhungana, qui a immortalisé ses menstruations vues à travers un microscope. Ou quand le macrocosme imite le microcosme.

Dans le même esprit, des parallèles saisissants sont tirés entre œufs et planètes. Ursula Böhmer place son objectif au-dessus des premiers, gommant ainsi leur ovoïdité. Leurs coquilles mouchetées s’affichent sur fond noir, suspendues comme des astres dans l’infini de l’espace. Non loin, un film de Catherine Radosa défile sur la cloison. On dirait la surface de la lune observée de très près en plan fixe, jusqu’à ce que la courbe du satellite se déforme, révélant sa vraie nature: le ventre d’une femme enceinte.

L’exposition, qui ne fait délibérément pas recours à la photographie scientifique, met en avant d’autres affinités entre érotisme et cosmologie. «Le potentiel fictionnel de l’astrophysique me met en joie, souligne Joerg Bader. Il ne s’inscrit pas dans l’ésotérisme, mais dans la suite des Lumières, où l’on a commencé à regarder le ciel sans y voir Dieu. J’ai donc également voulu traiter le thème de l’érotisme dans le cadre de l’autodétermination du sujet.»

La sexualité s’exprime ainsi sur un mode joyeux et affirmé, sans relents moralisateurs. S’il assure vouloir célébrer une heureuse jouissance des corps, Joerg Bader s’est imposé deux limites: pas de représentation d’enfants ni de pornographie. Mais les animaux ont voix au chapitre. Le Nyonnais Nicolas Lieber montre une jeune muse juchée sur une vache («Le voyage d’Europe») et le Vaudois Pierre Keller, récemment disparu, un ensemble de polaroïds projetés, juxtaposant des fragments de corps d’hommes et de croupes de chevaux. Difficile, quelques fois, d’y différencier l’humain de la bête.

Le militantisme politique a également sa place. On croise quelques féministes de la première heure, telles l’Autrichienne Renate Bertlmann ou la Bernoise Manon – qui fut modèle et épouse d’Urs Lüthi, avant de s’émanciper du rôle et de l’homme par la caméra. L’œil des auteurs se fait parfois critique sur l’exploitation sexuelle des femmes, comme dans l’étonnante série réalisée par l’Américaine Susan Meiselas en 1973 dans un festival itinérant de strip-teaseuses. Ou lorsque Caroline Bernard filme les confessions d’une maîtresse domina roumaine, tour à tour outrageusement maquillée ou menant un troupeau de moutons.

Voiture et talons aiguilles

D’autres travaux questionnent le regard masculin, qu’il soit fétichiste ou furieusement machiste. Nadia Granados en fait la poisseuse démonstration dans la vidéo «Clean car, dirty conscience» («Voiture propre, conscience sale»). La performeuse colombienne y lave une voiture en talons aiguilles, en se dénudant petit à petit. Après s’être renversée le seau d’eau souillée sur la tête, elle finit dans le coffre du pick-up, emballée dans un sac-poubelle.

«Osmoscosmos» offre une plongée pléthorique dans deux univers de la démesure. Dommage que le dépliant qui guide le visiteur à travers ce (trop?) vaste accrochage manque de praticité: les œuvres sont identifiées par des numéros qui ne se suivent pas, imposant une lecture erratique. Autre point discutable: le corps des hommes est sous-représenté. Le travail de Stuart Sandford établit pourtant la preuve magistrale que le voyeur qui sommeille en chacun de nous n’a pas de genre. Dans une série de douze diapositives, le Britannique saisit des visages masculins au moment de l’orgasme. À côté des clichés miniatures, une loupe. Impossible de résister à la tentation de l’empoigner pour scruter ces expressions de l’abandon, tel un naturaliste de la volupté.


«Osmoscosmos» Jusqu’au 25 août au Centre de la photographie de Genève, rue des Bains 28. www.centrephotogeneve.ch

Créé: 22.07.2019, 18h39

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