«A l’époque, Fabrice A. avait déjà cette envie de meurtre»

GenèveL’une des victimes de Fabrice A. parle pour la première fois et livre ses craintes avant le procès du meurtrier d’Adeline M.

Cette Genevoise qui nous reçoit avait 21 ans en 2001 lorsque Fabrice A. l’a piégée, menacée de mort et violée. Elle témoigne pour la première fois.

Cette Genevoise qui nous reçoit avait 21 ans en 2001 lorsque Fabrice A. l’a piégée, menacée de mort et violée. Elle témoigne pour la première fois. Image: Magali Girardin

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Cette Genevoise est une survivante. Elle avait 21 ans en 2001 lorsque Fabrice A. l’a piégée, menacée de mort et violée. Pour ces actes, la Cour d’assises de l’Ain a condamné ce violeur récidiviste à 15 ans de réclusion et à une obligation de soins. Le détenu franco-suisse a demandé et obtenu son transfèrement en Suisse. La suite, on la connaît. Il a bénéficié d’une sortie accompagnée le 12 septembre 2013 avec la sociothérapeute de La Pâquerette, Adeline M., qu’il a tuée. Le jugement français n’a pas été respecté par l’administration suisse, estime, quinze ans après son traumatisme, la victime genevoise, qui requiert l’anonymat.

Privée de parole au procès qui s’ouvre dans une semaine, elle lance, pour la première fois, un «cri réfléchi durant trois ans».

Pourquoi acceptez-vous de parler une semaine avant le procès de Fabrice A.?

Je ne suis pas rassurée du tout par ce procès. Le tribunal ne souhaite pas m’entendre. Je comprends les raisons juridiques de ce choix, mais en se privant de mon récit, j’ai peur que l’on refasse les mêmes erreurs qui ont conduit à ce drame. Entendre une voix, c’est plus humain que de lire de simples rapports légaux, particulièrement à l’égard de la famille.

Qu’auriez-vous voulu dire devant le Tribunal criminel?

Quinze ans après, tout est encore chronométré dans ma tête. Mon histoire m’a éclairée sur la dernière heure d’Adeline. (Silence.) Ce 24 août 2001, Fabrice A., un ancien collègue, me fait croire qu’il va me faire visiter un appartement. Il avait appris que j’en cherchais un. On passe la frontière dans sa voiture, et là, je comprends que c’est un piège. Il s’excite, détache sa ceinture, roule comme un fou. Il prend un petit chemin, s’arrête en lisière de forêt. Je lui dis que si on ne s’en va pas tout de suite, je pars à pied. Je sors du véhicule. Cela a dû précipiter son passage à l’acte, mais aussi le désorganiser. Il réussit à m’attacher avec des menottes et sort un couteau qu’il place à mon cou. Toutes les larmes de votre corps surgissent d’un seul coup. On se dit qu’on a affaire à un être humain, alors on supplie: «Je ne suis pas consentante à ce jeu. Arrête.» C’est la panique. Et puis l’instinct animal se met en place. On arrête de paniquer parce qu’on comprend que ça l’excite.

Vous pensez alors qu’il veut vous tuer?

Je suis isolée à la lisière d’une forêt, menottée, avec un individu qui dit vouloir me couper la gorge et qui m’explique par le détail dans quelle direction le sang va gicler. Je n’ai pas pensé à un viol, j’ai pensé que mes jours étaient finis! Il a gardé le couteau pendant une heure, parfois à 10 centimètres de mes yeux. Pendant le viol, j’ai simulé pour me protéger, je l’ai même aidé, car ce n’était clairement pas le viol qui l’excitait, mais bien la scène de l’égorgement. La Cour d’assises de l’Ain l’avait bien compris.

Le destin d’Adeline M. vous ramène à votre propre histoire.

C’est le même mode opératoire: un piège tendu, une voiture, une forêt, un couteau. A l’époque, Fabrice A. avait déjà cette envie de meurtre! C’est pour cela que j’ai été très surprise d’apprendre que, pour les experts psychiatres suisses mandatés dans l’affaire Adeline, sa perspective de tuer une femme est «venue supplanter en lui ses fantasmes de viol». Et puis, si la différence entre un viol et un meurtre est évidemment énorme, du point de vue de l’intention de l’agresseur, il n’y a qualitativement aucune différence entre les deux. Ce n’est qu’une question d’intensité.

Vous estimez que la Suisse ne prend pas suffisamment au sérieux le viol?

La définition du viol en Suisse est l’une des plus restrictives au monde. Un violeur peut recevoir de simples jours-amende. Il n’existe même pas de fichier des délinquants sexuels. Beaucoup de victimes ne portent pas plainte parce que le processus est pénible et décourageant. La Suisse est encore loin d’avoir pris conscience de la gravité d’un viol.

Revenons au 12 septembre 2013. Comment apprenez-vous que Fabrice A. est en cavale?

Vendredi 13 septembre, la brigade criminelle genevoise m’appelle. Mon cœur s’arrête. Ils ne me racontent rien mais m’annoncent qu’ils viennent chez moi. Je raccroche et je dis à mon mari: «Il est sorti et il a tué une fille.» Je prends le journal et je vois sa tête, parce qu’il y avait un avis de recherche de la police. Là, je reçois un coup de poignard dans le ventre. Je comprends tout de suite qu’il est trop tard.

A ce moment-là, à quoi pensez-vous?

J’apprends que cet individu ne purge plus sa peine en France mais à Genève, dans ma ville. Qu’il est sorti là où je pensais me promener avec mes enfants. Qu’il est en cavale. Je me dis alors que les autorités n’ont tout simplement pas lu son dossier! Je ne comprends pas pourquoi on n’a pas pris au sérieux ce que j’avais dit et qui avait été retenu par la Cour. Il devait passer quinze ans en prison et avait une obligation de soins. S’il ne la respectait pas, il devait faire cinq ans de plus. Pourquoi la Suisse a-t-elle accepté son transfèrement? Pourquoi l’a-t-on laissé sortir accompagné d’une femme dès 2013? L’administration genevoise m’a trahie en ne respectant pas le jugement de la justice française. J’ai l’impression qu’Adeline a été un cobaye! On ne teste pas la dangerosité des détenus in vivo.

Comment abordez-vous ce procès de Fabrice A.?

Je vais le suivre de près, les enjeux sont importants.

Ce sera comme un second procès pour vous?

Non, je suis entièrement satisfaite du travail réalisé par la justice française. Par contre, j’ai souffert moi aussi de la mort d’Adeline. J’avais reconstruit ma vie. Depuis ce drame, depuis trois ans, la vie a cessé d’être légère.

Comment avez-vous fait pour vous reconstruire?

Après le viol, ma mère et une amie m’ont tout de suite conduite à la Maternité à Genève pour réaliser un constat, malgré mes réticences. Cela m’a aussi permis de mettre immédiatement des mots sur son acte. Mais j’ai mis dix jours à trouver le courage de porter plainte. Le processus judiciaire a pris deux ans. Deux ans de combat à plein-temps. J’ai dû raconter mon histoire à une douzaine de personnes. Le jugement a été un soulagement. Ensuite, du moment que l’auteur est écarté, on peut se reconstruire. J’ai vécu dans le présent pendant une longue période parce que, pour oublier ce traumatisme, il faut effacer tout le passé, remettre tout à zéro. C’est dur pour les proches. On m’a toujours appris qu’après une chute, il faut se relever. C’est ce que je continue à faire.

(TDG)

Créé: 26.09.2016, 22h34

L’avocat s’interroge

Me Pascal Braud a défendu celle qui fut victime de Fabrice A. en 2001 (lire ci-contre). Se refusant à tout jugement sur les administrations pénitentiaires suisses, l’avocat s’interroge sur l’application de l’arrêt de la Cour d’assises de l’Ain en 2003, condamnant Fabrice A. à 15 ans de réclusion – le quasi-maximum pour un viol – avec une injonction de soins qui, à défaut, entraînait le risque de 5 ans de prison en plus. «L’expertise psychiatrique française de 2002 relevait une perversion sexuelle caractéristique, à la composante sadique particulièrement marquée. La justice française attendait la mise en œuvre d’une psychanalyse, pas d’une simple psychothérapie», relève-t-il. Dès son arrivée en Suisse, Fabrice A. a bénéficié d’un suivi psychothérapeutique. En 2011, une expertise suisse relevait que le risque d’un passage à l’acte demeurait présent. Son plan d’exécution de la sanction en Suisse préconisait alors: «En avril 2013, le Service genevois d’application des peines et mesures fera une demande de complément d’expertise psychiatrique en vue du passage à la Commission d’évaluation de la dangerosité en août 2013 et des sorties accompagnées de La Pâquerette.» Rien de tout cela n’a été réalisé avant le drame du 12 septembre 2013. Me Braud pointe ainsi un problème de fond: «Fabrice A. a bénéficié d’un transfèrement (ndlr: d’un pays à un autre) qui engage toujours des risques importants, notamment de perdre un suivi qualitatif.» S.R.

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