L’enquiquineur courtois qui fait bouger Genève

Les hommes de pouvoir 1/10Banquier pendant quarante ans, Ivan Pictet reste engagé à fond depuis vingt ans («J’aime si possible jouer les premiers rôles.») pour maintenir le poids de la Genève internationale.

Vidéo: Georges Cabrera

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Il montre une certaine retenue. Mais malgré le poids lié à son nom et à ce qu’il représente à Genève, Ivan Pictet garde la fraîcheur d’un gentleman farmer. Et un humour so british.

Pictet, c’est d’abord une banque privée. L’une des plus anciennes: elle existe depuis 1805. Deux cent douze ans. Quatre mille cents emplois. Comme beaucoup d’autres associés, Ivan Pictet aurait pu passer ses années professionnelles dans la banque qui porte son nom, s’en retirer à 65 ans. Gérer ensuite sa fortune. Et pantoufler, comme d’autres, dans d’obscures entités.


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Mais ce n’est pas dans son tempérament. Il préfère s’engager, dans le droit sillage de certains de ses aïeuls. Après avoir dirigé la banque familiale, il a fédéré les organisations de promotion de la Genève internationale, et c’est encore et toujours cette Genève ouverte sur l’extérieur qui le transporte. Pour arriver à ses fins, il agit en coulisse. «Je crois que je suis aussi la mouche du coche. Un enquiquineur, en quelque sorte…» lâche-t-il. «Sans les étrangers, nous serions 300 000. Une gentille bourgade de province. Genève a toujours été une ville relativement pauvre, sans véritable industrie, et sa richesse est liée à sa dimension internationale, privée comme publique. Il suffit de regarder l’actualité. Même si les Russes ne le pensent pas, ils disent que le sort de la Syrie va se régler à Genève. Genève est une plate-forme idéale pour traiter les problèmes de coopération internationale.»

Ivan Pictet, homme d’action? «Oui, à 100%. Agir me motive. J’aime réaliser mes ambitions. Je suis aussi curieux, en particulier pour les cultures étrangères, le Japon, la Russie, l’Afrique…» Et la Suisse: au printemps 2015, pour marquer l’entrée du canton au sein de la Confédération, le Genevois s’est déplacé à bord d’un bus exposition qui a fait halte dans les 26 cantons et 45 villes de Suisse et du Liechtenstein.

À côté de ses réalisations, l’influence d’Ivan Pictet se mesure à son réseau. Qui ne se limite pas à la banque ou à la communauté internationale. Le Genevois est aussi présent dans le monde du négoce, comme membre du conseil du géant pétrolier russe PJSC Lukoil. Dans la finance au service de l’automobile, comme président de PSA International SA, la société financière de la marque française. Dans l’immobilier, au sein d’entités de promotion du quartier Praille-Acacias-Vernets (PAV). Dans la finance internationale, en restant en contact avec Stephen Schwarzman, PDG de la banque d’affaires new-yorkaise Blackstone…

Et comment évalue-t-il l’importance de ses réseaux? «N’exagérons rien. Je ne peux pas lancer un coup de fil à tout décideur et avoir immédiatement un impact. Les relations, cela se construit.» Tout au plus admet-il tutoyer des conseillers d’État.

Des réseaux, cela s’entretient, se cultive comme une forêt de bonsaïs. «Tu as su aussi bien côtoyer les citoyens que les grands de ce monde, en restant fidèle à tes convictions et en t’engageant pour les générations futures», dit de lui le banquier Thierry Lombard, qui admire aussi son «charme» et «ses compétences». Libéral par conviction, Ivan Pictet – qui aime autant jouer au bridge qu’au jass – a compris l’importance de s’entourer aussi de personnalités issues de la gauche, comme Ruth Dreifuss ou l’ambassadeur François Nordmann.

Le Genevois peut s’appuyer sur la riche histoire d’une famille d’extraction paysanne (originaire de Neydens, au pied du Salève) et remontant à 1344. Plus de 600 ans séparent un Pictet de certains mortels.

Aucune tribu genevoise n’a donné à la ville autant de syndics: plus d’une douzaine avant 1792. Plus récemment, quatre membres de la famille sont devenus conseillers nationaux ou aux États, six autres conseillers d’État. Dont l’arrière-grand-père d’Ivan Pictet, Guillaume, qui avait adhéré en 1923 à un mouvement politique, l’UDE (Union de défense économique), né pour renflouer les caisses d’une Genève alors exsangue. À 64 ans, il avait pris la tête des finances genevoises.

Ivan Pictet s’est rapproché de la politique il y a plus de vingt ans, en 1993. Le Genevois – alors à la tête de la Chambre de commerce et d’industrie – avait lancé l’opération «Genève Gagne». Le canton était secoué par une grave crise immobilière et économique qui avait failli emporter sa banque cantonale à peine naissante. Genève était fâchée avec son économie. Ivan Pictet avait alors convaincu les entreprises d’ouvrir leurs portes à la population. Nous étions en année électorale et les partis le voyaient déjà entrer en politique. Une partie de la droite le titillait. Mais le banquier n’a jamais sauté le pas. En politique, il faut souvent enfouir sa fierté, négocier, discuter, lâcher du lest. Accepter de perdre une bataille pour espérer gagner la guerre.

Mais le Genevois suit de près les affaires de la cité: «Certains conseillers d’État sont peut-être trop discrets et, maintenant que nous nous approchons de nouvelles élections, j’espère qu’ils s’exprimeront davantage. Je pense en particulier à notre chef des Finances, car la faiblesse principale du canton reste sa situation financière.» Mais cette incursion sur le terrain politique se fait à pas de loup.

Le banquier a peu d’adversaires déclarés. «À mon âge, on n’a plus d’ennemis!» sourit-il. «Il est difficile de dire non à Ivan Pictet lorsqu’il souhaite vous entraîner dans un projet. Il croit à ce qu’il fait et il a l’art de faire partager son enthousiasme. Il fait partie de ces gens précieux qui voient la beauté et l’intérêt d’un projet avant d’en voir les obstacles. Cela fait du bien à Genève», détaille l’ancienne conseillère d’État Martine Brunschwig Graf. Depuis Soral, l’ancien conseiller national John Dupraz souligne le «rayonnement» du banquier.

Pour la députée de gauche Magali Orsini, «Ivan Pictet est très représentatif de la caste des banquiers privés genevois, dont il fut un des héritiers. Il a essayé de défendre jusqu’au bout le secret bancaire, conscient que le savoir-faire genevois en la matière ne serait pas suffisant pour compenser cette perte.» Sa collègue socialiste Lydia Schneider est partagée, louant ses réalisations et son soutien aux hautes écoles mais critiquant sa défense du secret bancaire et ses actions pour attirer à Genève les multinationales du négoce ou la haute finance (hedge funds, par exemple).

Quant à Guy Mettan, député PDC et directeur exécutif du Club suisse de la presse, il dit de lui: «Comme éminence grise de la Genève internationale, il laissera sa marque. Surtout s’il parvient à réaliser son projet de Portail des Nations.»

Si Ivan Pictet est très influent grâce à ses moyens financiers, ses réseaux et ses réalisations, sa personnalité symbolise la bourgeoisie protestante genevoise dans toute sa splendeur. Très courtoise, peu chaleureuse. Ivan Pictet est-il fier? «Je peux être très opiniâtre. Si on n’occupe pas le terrain, on peut être vite mis de côté. Je crois aussi être orgueilleux: j’aime si possible jouer les premiers rôles. J’ai peu d’attrait pour les seconds rôles.» Dans la défense de la Genève internationale, il tient en effet le premier rôle.


«Il faut surtout payer de sa personne»

Estimez-vous avoir du pouvoir?
À défaut d’avoir un pouvoir certain, je dirais que j’ai un certain pouvoir. Mais je crois que le pouvoir est quelque chose de très relatif. Les moyens financiers jouent aussi un rôle, mais il faut surtout payer de sa personne.

De quelles réalisations êtes-vous le plus fier?
Sur le plan personnel, je pense à ma famille, très unie, et à mes enfants, qui ont tous les trois des valeurs. Je suis aussi assez fier de ma carrière professionnelle. Et d’une initiative que nous avions prise en 1993 lorsque je présidais la Chambre de commerce et d’industrie: «Genève Gagne». Cette opération consistait à ce que les entreprises du canton ouvrent leurs portes à la population pour présenter leurs activités. Plus récemment, en 2015, un bus «Genève à la rencontre de la Suisse» s’est rendu dans tous les cantons à l’occasion du bicentenaire de l’entrée de Genève dans la Confédération. Enfin, j’ai contribué à fédérer des institutions qui suivaient les mêmes objectifs, ceux de mise en valeur de la Genève internationale. Je pense les avoir stimulées, en espérant que ce mot ne soit pas trop prétentieux.

De quoi Genève a besoin pour avancer?
À l’évidence de bonnes conditions-cadres, et nous avons beaucoup à faire pour les rendre plus attractives. Encore faut-il définir ce que signifie «avancer». S’il s’agit de progresser sur le plan économique et pour le bien-être de la population, Genève doit attirer des entreprises étrangères, s’ouvrir sur l’extérieur. Accueillir les étrangers, ainsi que les fortunes, plutôt que les chasser, ce que certaines personnes s’évertuent à faire à Genève.
P.R./R.R.

(TDG)

Créé: 30.01.2018, 18h29

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Un succès, un revers, un espoir

Cinq tours du monde par an


Ivan Pictet est un grand voyageur. Il s’est par exemple rendu 150 fois au Japon, surtout comme banquier. Et, en avion, il parcourt parfois plus de 200 000 km par an. «J’ai toujours été surpris par la notoriété de Genève. Pas uniquement en référence à des personnalités telles que Calvin, Rousseau ou Dunant. Mais aussi grâce à la présence de l’ONU, de l’importante communauté étrangère ou d’organisations comme le WEF ou le CERN. Cela m’a convaincu qu’il fallait se battre pour que cette reconnaissance perdure. Lorsque j’ai quitté la banque, la Fondation pour Genève m’en a donné l’occasion.» Cette fondation est aujourd’hui au cœur de ses réseaux. C’est le fer de lance de son influence.

Un revers? La dissolution du Forum humanitaire mondial, présidé par Kofi Annan, qu’il a soutenu de 2007 à 2012.

Un espoir? Réaliser un «Portail des Nations» à côté de l’allée des drapeaux. Touristes, internationaux et Genevois pourraient soit visiter le Palais des Nations Unies, soit en une heure l’ensemble des organisations internationales, grâce à la réalité virtuelle, et de manière attractive. R.R.

Bio express

1944: naissance à Genève, le 8 mars.
1968: diplôme en économie, Université de Saint-Gall.
1973: entre chez Pictet & Cie.
1991: président de la Chambre de commerce et industrie.
1993: lance l’opération «Genève Gagne».
2003: préside la Fondation Genève place financière.
2005: associé senior de Pictet.
2009: crée la Fondation Pictet pour le développement, qu’il dote d’un capital de 25 millions.
2010: quitte la banque. Préside la Fondation pour Genève.
2013: décoré chevalier de la Légion d’honneur par la France.
2015: tour de Suisse à l’occasion du bicentenaire de l’entrée de Genève dans la Confédération. R.R.

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