Enfants de Nazis et de déportés, ils s’allient pour lutter contre l’oubli

ShoahLa Cicad a lancé un projet novateur: faire témoigner côte à côte dans des écoles des descendants de victimes de la Shoah et de leurs bourreaux.

Jean-Michel Gaussot, Yvonne Cossu, Barbara Brix et Ulrich Gantz ont témoigné tour à tour.

Jean-Michel Gaussot, Yvonne Cossu, Barbara Brix et Ulrich Gantz ont témoigné tour à tour. Image: Steeve Iuncker-Gomez

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Ils sont quatre, deux hommes, deux femmes. Côte à côte, ils plaisantent, sont complices. Alors qu’ils pourraient se haïr. Jean-Michel Gaussot et Yvonne Cossu sont les enfants de deux résistants morts dans des camps. Barbara Brix et Ulrich Gantz sont des enfants de Nazis. Mais ils ont choisi d’unir leur parole pour que l’humanité ne bascule plus dans une telle barbarie. Ce mardi, le quatuor a témoigné devant des classes genevoises et vaudoises au Collège Calvin. Dans le cadre d’un projet novateur, «2e génération», lancé par la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (Cicad).


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Papa était médecin… et nazi

«Mon père était un militaire, affecté en Norvège et en Russie. Je ne savais pas grand-chose d’autre de son activité professionnelle, raconte Ulrich. Le jour de sa mort, ma belle-mère m’a tendu un sac avec des documents.» Le premier émane d’un tribunal accusant son père de fusillades de masse en Biélorussie… Ulrich découvre alors que son père était un membre de la police du IIIe Reich et a fait partie des «Einsatzgruppe», chargés de supprimer les opposants au régime nazi. Et qu’il n’a jamais été condamné, faute de preuves. «Sur son lit de mort, il n’a exprimé aucun regret. Et ça, je ne le comprends pas.» C’est après une commémoration à l’ancien camp de concentration de Neuengamme, près de Hambourg, qu’Ulrich ose parler. L’ouverture d’une porte en ferme une autre: son frère ne lui a plus jamais adressé la parole.

Barbara aussi a mis du temps avant de découvrir le passé de son père, médecin et officier SS au sein des Einsatzgruppe. «Il était mobilisé sur le front russe, je pensais qu’il soignait ses camarades… Je n’avais jamais posé de questions.» Elle se les pose à la retraite. «J’ai aujourd’hui deux images de mon père. Celui que j’ai énormément aimé. Et l’autre…»

Aux témoignages d’enfants de bourreaux répondent ceux des descendants de victimes. Yvonne a 8 ans lorsque son père, résistant, est arrêté en Bretagne. «J’entends encore le bruit des bottes. Un de pires jours de ma vie.» Il est envoyé à Neuengamme. «En mai 45, il figurait sur la liste de ceux qui allaient rentrer. Nous l’avons attendu… mais il est mort deux jours avant de partir.» Elle a longtemps détesté les Allemands. «Je n’arrivais pas à faire la distinction entre Allemands et Nazis.» Jean-Michel, lui, n’a pas connu le sien, un résistant français arrêté alors qu’il n’était pas encore né. «Il est décédé dans un mouroir, quelques jours avant la fin de la guerre…»

«Plus concret et plus réel»

Les quatre intervenants se sont rencontrés au Mémorial de Neuengamme et se sont liés d’amitié. Au moment des questions, une collégienne s’interroge: «Comment avez-vous réussi à être amis?» «Mon père était un héros, répond Jean-Michel. Ça ne veut pas dire que j’en suis un. Leur père était un criminel, ça ne veut pas dire qu’ils le sont. Nous partageons les mêmes valeurs et considérons que tout être humain est digne de respect.» Cette réconciliation et le message de paix qu’elle renvoie ont marqué Adrian, 20 ans. Il relève aussi le courage des intervenants, en particulier des descendants de Nazis. «Ils doivent avoir honte… Il faut avoir du cran pour briser le silence.» Livio, 20 ans, souligne la nécessité de ces témoignages. «Leur parole nous touche plus que celle du prof en cours, c’est plus concret. Même si c’est important d’apprendre le contexte, les dates. Mais là, on se rend compte de l’impact que ces atrocités ont eu, et ont encore. Il faut s’en rappeler, c’est si facile de refaire les mêmes erreurs.»

Anna, 17 ans, abonde. «On peine à se représenter de telles atrocités. Le témoignage rend ça plus réel.» Elle ajoute: «J’étais réticente à l’idée d’écouter des enfants de Nazis, j’avais peur qu’ils les excusent. Mais non. Et ils ont montré combien ce fardeau était lourd pour eux aussi.»

Une relève pour la mémoire

Cette parole nécessaire est pourtant en train de s’étioler. «Les derniers témoins directs de la Shoah ne seront bientôt plus là», pointe Alain Bruno Lévy, président de la Cicad. De ce constat est né «2e génération». Faire témoigner côte à côte des descendants de victimes et de bourreaux est novateur et ouvre une nouvelle page dans le travail de mémoire, précise-t-on encore à la Cicad.

La cheffe de l’Instruction publique, Anne Emery-Torracinta, a quant à elle relevé l’importance de ces interventions dans les écoles: «Si la connaissance des faits et la conscience de leur barbarie devaient s’estomper, le «plus jamais ça!» perdrait en pouvoir de répulsion. Le devoir de mémoire est à la fois un devoir de deuil et de résistance.»

(TDG)

Créé: 23.01.2018, 19h39

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