En été, «Monsieur Gianni», Italien de Genève rentre au pays

VacancesCet homme à tout faire puise ses ressources dans sa Sicile natale, sur les traces de son enfance modeste au pied de l’Etna.

L’homme pose dans sa cuisine quelques jours avant le «grand jour».

L’homme pose dans sa cuisine quelques jours avant le «grand jour». Image: Steeve Iuncker-Gomez

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Gianni Arancino, 63 ans, prépare ses valises tout en faisant mijoter depuis une heure un plat de lentilles devant la TV allumée: «Je vais y ajouter des fèves fraîches. Ce sera excellent.» Dehors il pleut des cordes, il fait frisquet mais l’homme s’affaire en marcel et foulard, dans son salon douillet. Ce tapissier-peintre s’apprête à passer comme chaque été de longues vacances dans son village natal de Mineo, sur les flancs de l’Etna. Il se réjouit comme un écolier le dernier jour de cours. Impassible, son chien Lucio, 10 ans, s’assoupit sur le divan entouré d’un petit musée du bibelot: des roses en plastique, des tulipes en bois, des photos de famille, un portrait de la panthère rose, des statues de hiboux et d’éléphants. «Ces cannes, c’est moi qui les ai faites, ce tableau et ce meuble aussi. Et vous avez vu ma guitare, je sais en jouer. Et je chante. Sur mon karaoké, j’ai 12 000 morceaux.» La plupart en italien.

Debout à 4 heures du matin

Dans sa tête, le Sicilien est déjà arrivé au pays. «Rentrer l’été, c’est retrouver mon enfance.» Une enfance «à la dure» dans la Sicile agricole des années 50. «On était quatre frères et quatre sœurs. Mon père était paysan, ma maman nous éduquait. Ils nous réveillaient à 4 h du matin pour aller travailler dans les champs. Je n’ai été à l’école que jusqu’à la troisième primaire.»

«Même si Mineo aujourd’hui a été vidé par l’émigration aux États-Unis, en Australie, au Canada, en Allemagne ou en Suisse, elle se repeuple un peu l’été. Je me réjouis de croiser la famille et les amis mais aussi mon citronnier chargé de fruits.»

Gianni Arancino

Mon père, c’est lui, dit-il, en montrant une photo d’époque d’un beau ténébreux aux cheveux noirs. «Il était venu travailler un an à Genève. Comme ouvrier, mais sans nous. Il est mort d’un cancer en 1969, j’avais 13 ans.» Le décès bouleverse le destin de la famille, qui émigre pour partir en Allemagne. «J’y ai rejoint mon frère près de Cologne. Il bossait dans une fabrique de couteaux. J’ai appris l’allemand. Puis j’ai fait mon apprentissage de tapissier-peintre ainsi que mes 22 mois de service militaire dans la marine italienne.» Il bombe le torse. Son doigt désigne une photo sous cadre où il pose en casquette blanche et lunettes noires: «Là, sous les drapeaux, j’ai complété ma scolarité.»

New York sur Lignon

Pour supporter ses dures années en Rhénanie-Westphalie («Le ciel y est si gris»), il fait le plein de soleil en rentrant au pays l’été. Comme ce fameux mois de juillet 1983 où il rencontre Chantal Angeloz, sa future femme. Cette coiffeuse genevoise de 22 ans passe alors quelques jours de vacances en Sicile. Elle tombe raide dingue de cet ouvrier italien de 28 ans. «Je ne parlais pas un seul mot de français et je devais demander de l’aide à mon neveu qui vivait à Nyon», sourit-il. À l’époque, sa mère ne voit pas d’un bon œil ce couple qui se promène dans les rues main dans la main: «C’était une autre époque», celle d’un sud très attaché à la religion, aux traditions et surtout au «qu’en-dira-t-on». Quelques mois plus tard, Gianni Arancino découvre Genève. «Chantal m’attendait à la gare Cornavin, on s’est rendu en taxi chez ses parents au Lignon.» En voyant les immeubles du quartier, il est abasourdi par le volume des constructions: «Toutes ces tours, ces fenêtres et ces gens partout, on se serait cru à New York.»

Un brin tendu, il se présente auprès de ceux qui deviendront ses beaux-parents: «Elle Valaisanne, lui Fribourgois. Il était grand et travaillait dans une banque.» Chantal l’encourage à quitter l’Allemagne pour s’installer à Genève. Tout va très vite, Gianni trouve du travail et les jeunes mariés optent pour… une villa à Vésenaz. «On a habité ensemble dans une maison chez une certaine Madame Brouillard (!). Une dame âgée adorable, qui vivait seule au rez-de-chaussée et qui voulait un peu de compagnie à l’étage. Nous sommes restés une année, mais les trajets pour aller travailler en ville étaient fastidieux.»

Les tourtereaux déménagent dans leur premier appartement près de l’Hôpital cantonal. «Puis nos filles sont arrivées dans nos vies, Tiziana en 1987 et Giusi en 1995. Elles aussi ont eu droit aux longues vacances d’été en Sicile.» En 2000, survient un drame. Gianni Arancino tombe d’un échafaudage. À 44 ans, il se retrouve à l’AI à 100%. «Mais je sentais que j’avais besoin de retrouver un sens à ma vie.» Il s’engage alors comme bénévole à la Croix-Rouge: «Depuis, j’aide les personnes âgées dans le cadre de cette organisation: faire leurs courses, les amener chez le médecin et même les accompagner «vers leur dernier voyage», dit-il désignant un certificat placardé au-dessus du divan: on y voit un Henri Dunant et des remerciements pour son engagement envers les aînés.

«Monsieur Gianni» comme on l’appelle dans le quartier, et sa femme habitent depuis vingt-six ans dans leur appartement à Plainpalais. «Notre aînée, qui a deux enfants, vit en Écosse avec son mari et la cadette est restée à Genève avec son compagnon.»

Une Fiat de 1973

Ce Sicilien a perdu sa mère l’an dernier. Elle avait 95 ans. Il sort sa tablette, ses doigts font défiler des images en noir et blanc. «Voilà, c’est elle avec moi.» Lui n’avait pas 10 ans sur la photo où il se tient droit comme un i, dans un pull trop étroit et visiblement apeuré par l’objectif. Cinquante-trois ans plus tard, il sourit ému devant «ce monde perdu» mais il lui tarde de retrouver dans quelques jours les ruelles écrasées de soleil de Mineo: «Quand je suis venu à Genève, il y avait 700 personnes de la commune qui vivaient dans le canton. Mineo comptait alors 12 000 habitants, quatre fois plus qu’aujourd’hui. Même si la ville a été vidée par l’émigration aux États-Unis, en Australie, au Canada, en Allemagne ou en Suisse, elle se repeuple un peu l’été. Je me réjouis de croiser la famille et les amis.» De retrouver sa Fiat 127, «un modèle de 1973», son citronnier chargé de fruits et son logement de 200 m2 qu’il ne pourrait pas se payer en Suisse: «Je suis impatient d’aller flâner avec le chien dans la campagne environnante.» Un prétexte pour «provoquer l’afflux de souvenirs» au cœur de la garrigue: «Retrouver les coins où nous travaillions en famille. La récolte des amandes, des olives ou du froment. Quand il faisait trop chaud, on se réfugiait dans une petite grotte. Je vais y aller.»

Drapeau suisse à la fenêtre

C’est pour tout cela que Gianni, comme la plupart des 20 000 Italiens établis dans le canton, a besoin de retrouver chaque année son «petit coin de paradis». Aux portes de la retraite, il ne se voit pourtant pas rentrer définitivement au pays: «À cause de la bureaucratie, du clientélisme, du manque de civisme et du mauvais système de santé. Au fond, j’ai vécu plus de temps à Genève qu’en Italie. Même si je n’ai pas le passeport suisse, je respecte mon pays d’accueil.» Il en veut pour preuve ce drapeau helvétique trempé et défraîchi posé devant la fenêtre de la cuisine. Juste devant le plat de lentilles fumantes. Il est passé 18 h, sa femme rentre tout sourire avec un brushing impeccable malgré la pluie: «Vous savez, conclut-il un brin fanfaron. C’est moi qui lui coupe les cheveux.»


Du foot sur terre battue à la place des Vêpres

À l'époque, il n'y avait pas de pavés, ni de goudron. Juste de la terre battue. DR

«J’adore cette image de la Piazza dei Vespri (Place des Vêpres) à Mineo», s’exclame Gianni Arancino. Intarissable sur le cœur de la commune et ses monuments, il se revoit, enfant, en train de jouer dehors devant le palais municipal, qui était l’ancien collège des Jésuites, et l’église: les matches de foot improvisés et les parties de cache-cache: «À l’époque, il n’y avait pas de pavés, ni de goudron. Juste de la terre battue.» De la boue ou de la poussière en fonction de la météo. «Aujourd’hui, c’est plus aménagé et joli mais il y a bien moins de vie.» Mineo s’anime lors des fêtes religieuses: à la fin du mois d’août, il ne manquera pas une procession qui passe par sa place fétiche: «C’est la fête de sainte Aggripine.» Selon la légende, cette princesse aurait été martyrisée durant la Rome antique, décapitée pour avoir refusé d’épouser l’empereur. Trois femmes auraient emporté son corps en Sicile où elle est devenue patronne de la ville de Mineo. Elle est aussi vénérée en Grèce et son corps aurait été transporté de Sicile à Constantinople. «J’aime ces traditions, soupire Gianni. Mais malheureusement, avec le temps, elles se perdent.» F.M.

Créé: 01.07.2019, 07h35

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