L’éminence grise de la place financière genevoise

Les hommes de pouvoir 2/10Avocats, banquiers, politiciens, juges, professeurs et étudiants sont à l’écoute de Carlo Lombardini, spécialiste en droit bancaire et financier.

Vidéo: Georges Cabrera

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Chaque matin de la semaine, Me Carlo Lombardini, 53 ans, se rend au travail à pied. Du quartier des Bastions à son étude, il promène son visage fermé. Sévère. «C’est que je réfléchis en marchant», précise-t-il. En apparence, ce fils de banquier milanais ressemble à n’importe quel avocat à la serviette. Pourtant, derrière cette discrétion et son regard bleu-gris se cache un homme puissant. Une référence suisse en matière de droit bancaire et financier, confirment ses pairs comme Mes Douglas Hornung et Eric Maugué.

À l’étude, sise à la rue de Hesse, son confrère Me Robert Assaël décrit un homme qui maîtrise ses dossiers «à fond et anticipe toute surprise». Président de la permanence de l’ordre des avocats, Me Philippe Girod se souvient même en avoir fait les frais. Il le décrit comme un sniper: «Un jour, en audience, j’ai tenté de répliquer à son argument et je me suis retrouvé avec le nez cassé. C’est une image évidemment.» Mais qui en dit long sur sa vision stratégique, résume Me Saverio Lembo, rompu aux dossiers financiers chez Bär & Karrer. Ce pénaliste salue le talent de «cet adversaire redoutable». Me Romain Jordan, un ancien voisin de bureau, voit en lui «un être d’une rare intelligence, d’une rigueur sans faille, fidèle, fiable et pertinent».

«Pas charismatique»

Néanmoins, sa réserve interpelle certains. De l’avis d’un magistrat, il est très respecté au Palais de justice mais pas franchement charismatique. «Ce n’est pas un plaideur, relève l’avocat d’affaires Me Pierre Schifferli. C’est un grand professionnel, un excellent professeur qui publie beaucoup. Mais pour moi il n’a pas le contact personnel extrêmement facile.» S’est-il endurci dans cet univers parfois déserté par la morale? Il l’exclut. S’agit-il plutôt d’un trait de caractère hérité de l’enfance? Probablement. Carlo Lombardini se remémore son minois d’écolier timide. Sérieux. Travailleur. Raisonnable. «Je n’ai pas fait de crise d’adolescence», dit-il sans montrer de regrets. À Genève, il passe sa maturité à l’école privée de Florimont. Ses parents déménagent alors à Londres («pour le travail de mon père»). L’étudiant reste à Genève avec sa sœur Emma (ndlr: qui travaille dans la même étude que lui aujourd’hui). Elle a 12 ans. Il veille sur elle et entame son droit à l’Université en 1981. Un parcours sans faille. Aguerri par plusieurs stages dans le milieu bancaire à Genève, Zurich et Londres, il se spécialise rapidement dans ce secteur clé de l’économie suisse. À l’époque, bénie pour certains, indigne pour d’autres, du secret bancaire et du «magot fiscal». «Je suis entré en 1984 dans l’étude de Dominique Poncet. C’est lui qui m’a mis le pied à l’étrier. Il n’était pas intéressé par la banque et les banquiers.» La voie est libre pour le jeune avocat qui étoffe sa clientèle: «Elle est aujourd’hui prestigieuse», note Me Miguel Oural. «Un avocat est aussi fort en raison de la puissance de ses clients, estime Me Girod. La force de son étude compte aussi.»

Attaques contre le secret bancaire, procédures contre les banques helvétiques, échanges automatiques d’informations, en quelques années, la Suisse perd son statut de refuge fiscal. À chaque fois, Carlo Lombardini brandit le bouclier. Devant les médias, il dénonce la passivité des politiques, la candeur du Vieux-Continent face aux appétits américains: «Il y a chez nous une fascination d’adolescents attardés pour le modèle américain. La façon dont Berne a géré le bras de fer avec ce pays est d’un amateurisme regrettable. Les Américains nous plument.»

Mais quand le Conseil fédéral vient en aide à UBS, il applaudit, se souvient son confrère Me Eric Hess: «Après la crise de 2008, il a rappelé des vérités faisant contrepoids à la meute qui vomissait sur le système bancaire. Il a rappelé qu’UBS, ce sont des milliers d’emplois en Suisse et des millions d’impôts. Quand on disait que le peuple avait sauvé la banque, il a rappelé que le prêt-relais accordé par la Confédération a été remboursé et qu’avec les intérêts cela a aussi été une excellente opération pour les pouvoirs publics.» Dans le bras de fer entre la Suisse et la France, Carlo Lombardini critique ce pays soudain soucieux de récupérer l’argent français placé en Suisse pour renflouer ses caisses. «Avant d’être moral, l’enjeu est d’abord économique», répète-t-il comme on récite une prière. Un chapelet libéral. «Oui je suis plutôt de droite», admet ce fidèle lecteur du journal de centre gauche The Guardian. «Le fait que Carlo Lombardini s’exprime régulièrement sur des sujets aussi pointus et sensibles dans les médias fait de lui un homme de pouvoir puisque les médias eux-mêmes sont un pouvoir», résume Me Raymond de Morawitz, membre de l’Association des juristes progressistes.

Les passages de ses ouvrages sont régulièrement cités par le Tribunal fédéral, poursuit Me Hornung. Pourtant, interrogés sur son pouvoir et sur l’importance de son réseau constitué notamment par ses clients, Carlo Lombardini relativise. «Un réseau? Je n’en ai pas. Je n’ai pas de liens avec les partis politiques. Je ne suis pas franc-maçon.» Il s’est fait tout seul, tranche pour lui Me Oural. «Ce que j’aime, poursuit Carlo Lombardini ce n’est pas le pouvoir ou l’argent. Je ne suis d’ailleurs que dans très peu de conseils d’administration (ndlr: 4). J’apprécie surtout le défi intellectuel.» Quoi qu’il en soit, le soir quand il dépose les armes, l’homme retourne auprès de ses vieilles reliures qu’il préfère aux belles carrosseries. Et depuis longtemps. «Quand j’y repense, je constate n’avoir pas non plus fait de crise de la cinquantaine. J’apprécie la lecture. Les biographies historiques. Les journaux.»

Ce casanier avoue sans peine qu’il gagne bien sa vie mais montre peu de goût pour les gros cigares, les grands bordeaux, les offshore («j’en ai fait très peu») ou les résidences secondaires. «Je n’ai pas changé de voiture, une Mercedes, depuis 1992. Mon fils me le reproche assez. En fait, je suis un cérébral, un fétichiste du livre. J’aime l’Histoire. Celle des grands personnages comme De Gaulle, Churchill et Lincoln.»

«Un faiseur de clarté»

Autant de références, étrangères au droit, mais qui font de lui dans son domaine un «faiseur de clarté», assurent ses proches. Pour le professeur Alain Macaluso, Carlo Lombardini est doté d’une «vaste culture humaniste, comprend la complexité du monde mais sait la rendre accessible». Ses confrères le voient aussi comme un visionnaire. Carlo Lombardini évoque souvent l’avenir de la place financière genevoise. «À terme, l’emploi dans les banques va diminuer. Le Brexit va faire de Londres une place encore plus concurrentielle pour Genève, qui sera toujours plus isolée. Notre dette cantonale est colossale, nous sommes la Grèce de la Suisse, Zurich est plus sûre, plus propre. Et un jour les marchés vont le comprendre… On ne peut pas vivre sur le mythe d’Henri Dunant et de l’Escalade.»

Les politiciens apprécient et suivent ses interventions critiques dans les médias, dans ses publications et dans le cadre de ses conférences. C’est le cas du député PLR Edouard Cuendet, membre de la Commission des finances et de l’économie. «Sa parole est utile et crédible. Il a la faculté de vulgariser et de permettre même aux politiciens de comprendre les enjeux. Notamment l’impact des réglementations internationales de l’OCDE ou celui des normes antiblanchiment sur l’économie genevoise. Il s’intéresse aussi à l’impact que peut avoir un arrêt complexe du Tribunal fédéral sur le terrain. Il n’a rien d’un professeur Tournesol déconnecté de la réalité.»

(TDG)

Créé: 31.01.2018, 18h43

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Un succès, un revers

«Je n’ai pas été pris à Harvard»
Succès, échec, Carlo Lombardini goûte peu à cette dichotomie. De plus, en raison du secret professionnel et de sa réserve naturelle, il n’aime pas citer des cas précis quand bien même il a travaillé dans des dossiers internationaux prestigieux comme Mani Pulite, opération anticorruption en Italie au début des années 90.
«Le métier d’avocat est un métier où il faut rester très humble. Vous appliquez certes des lois mais vous «affrontez» d’autres êtres humains, donc le facteur humain est essentiel et vous avez toujours des surprises possibles, que vous pouvez ressentir comme des échecs. Par ailleurs, régulièrement, vous devez vous demander si la prochaine fois vous n’allez pas faire certaines choses de façon différente. Mieux. Je n’aime pas parler en termes d’échecs et succès. C’est une succession multiple d’affrontements plus ou moins intenses.» Du bout des lèvres, il concède une déception largement prescrite. Malgré son parcours académique brillant, (2e meilleure licence), il n’a pas été pris à Harvard. «J’avais 22 ans. J’étais peut-être trop jeune.»
Le début de son bras de fer avec les États-Unis? F.M.

Bio express

1964
Naissance à Milan.
1984
Après avoir obtenu sa licence en droit à l’Université de Genève, il entre pour son stage dans l’étude de Dominique Poncet et décroche son brevet d’avocat deux ans plus tard.
1999
Mariage avec son épouse américaine Anne.
2003
Naissance de son premier fils Alessandro.
2007
Naissance de son second enfant Cosimo.
2010
Chargé de cours puis professeur associé depuis 2014 à la Faculté de droit et des sciences criminelles de l’Université de Lausanne.
F.M.

«La morale est parfois absente»

Estimez-vous avoir
du pouvoir?

Honnêtement, je ne crois pas avoir du pouvoir. Je pense qu’il y a très peu de personnes en Suisse ou dans le monde à avoir du pouvoir. Au niveau politique, d’ailleurs, le pouvoir est diffus. En Suisse, notre système politique parlementaire et les différents niveaux (fédéral, cantonal et communal), ne permettent pas, comme en France, une concentration du pouvoir. Un président Macron ne pourrait être élu en Suisse. Quant à moi, j’ai de la chance d’avoir des personnes qui me consultent pour des questions difficiles et complexes. Et pour essayer de les résoudre ou de les gérer. Je défends parfois des personnes qui ont eu un accident de parcours mais jamais des personnes membres du crime organisé. Un avocat défend les intérêts d’un tiers. Sans pour autant être au service de ce dernier.

Quelle est la réalisation dont vous êtes le plus fier?

Le bilan d’une vie se fait quand le rideau est tombé. Quand on est marié et père de deux jeunes enfants, ce qui compte le plus c’est leur bonheur et leur sérénité.
De quoi Genève a-t-elle besoin pour avancer?
D’abandonner la conviction qu’elle a un destin forcément comme grande place financière. Il faut se battre dans un monde cruel où la morale est parfois absente des règles. Et rien ne permet de penser que la prospérité que nous avons eue va continuer si nous ne prenons pas les mesures nécessaires à cet effet.

Que pensez-vous de toutes ces affaires (SwissLeaks, Panama et Paradise Papers) en lien avec l’évasion fiscale qui ont défrayé la chronique ces dernières années?

Je trouve dangereux de jeter en pâture des gens. Ce genre de réflexes de prétendus justiciers me posent problème. F.M.

Les élections cantonales approchant, la «Tribune de Genève» a voulu mettre en lumière ceux qui restent dans l’ombre de la politique cantonale mais exercent sur elle une certaine influence. La rédaction a choisi, selon des critères forcément subjectifs, de révéler le rôle de dix personnalités genevoises dans des domaines variés.



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