Les écoles servent de nouveau lieu d’affectation pour les civilistes

Service civilGenève accueille dix-neuf civilistes dans ses écoles. La loi sur le service civil révisée devrait généraliser cette pratique dès juillet

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L’élève de 5 ans est perdu devant la longueur du mot «hélicoptère». Il lève ses grands yeux bruns vers Saïd Abes et lui demande de l’aide du regard. «Entoure chaque lettre. C’est bien, t’es en mode champion là!» sourit Saïd. Le jeune homme de 25 ans n’est pas enseignant. Il est civiliste. Depuis le début de l’année scolaire, il travaille dans l’établissement primaire d’Anières. Des civilistes dans les écoles? Genève les «utilise» depuis près de dix ans.

Au niveau national, la pratique est encore confidentielle: moins de 3% du total des jours de service accomplis. Mais elle est en passe de se généraliser. En septembre, le Conseil national a accepté la révision de la loi sur le service civil, qui inclut notamment l’élargissement des domaines d’affectation des civilistes aux écoles. La loi entrera en vigueur en juillet. Zoom sur ce qui se fait déjà à Genève. (Lire les témoignages de civilistes)

Un soutien, pas un maître

Jusqu’à présent, les affectations de civilistes dans le milieu scolaire avaient lieu dans une perspective sociale, en soutien aux élèves aux besoins spécifiques. Le Conseil fédéral a voulu faire des écoles un domaine d’activité du service civil à part entière. Cela afin d’élargir les possibilités d’affectation des candidats, toujours plus nombreux, mais aussi de répondre aux demandes des établissements. «De nombreuses écoles auraient besoin d’un soutien dans l’encadrement des enfants – pas uniquement ceux à besoins spécifiques –, et dans les domaines administratifs ou organisationnels», explique Thomas Brückner, responsable de la communication de l’organe d’exécution du service civil ZIVI. Cette année, Genève accueille treize civilistes au secondaire II pour des durées allant jusqu’à 285 jours, et six au primaire. Encadrés par la direction, ils répondent à un cahier des charges précis. «Leurs tâches ne se substituent pas à celles des maîtres, précise Pascal Cirlini, directeur des ressources humaines à la Direction générale de l’enseignement secondaire II. Elles sont de l’ordre du soutien à l’encadrement dans certaines activités (bibliothèque, ateliers), de l’aide à l’intégration pour les élèves à besoins spécifiques, de l’animation (journée sportive, sortie culturelle).»

«C’est une aubaine»

Saïd Abes travaille depuis fin août dans l’établissement primaire qui regroupe les six écoles d’Anières, Corsier, Gy, Hermance, Jussy et Presinge. Un 100%: en classe, en extérieur pour accompagner les sorties scolaires et au secrétariat le mercredi pour des tâches administratives. Ce mardi matin, il commence par une heure dans une classe de tout-petits. «L’enseignante m’a demandé d’aider un élève en particulier, allophone, à tracer les lettres de l’alphabet.»

Nicole Elliott, directrice, explique les raisons qui l’ont motivée à faire appel à un civiliste. «Il y a beaucoup de mouvement dans notre établissement, entre les arrivées d’expatriés et d’enfants de requérants (ndlr: trois foyers sont voisins de l’établissement). Et nous avons plusieurs classes de doubles degrés avec des élèves en difficulté scolaire. Saïd a le rôle d’un assistant, pas d’un enseignant ni d’un maître d’appui.»

La directrice est visiblement enchantée. «C’est une aubaine pour nous. Saïd a déjà travaillé avec des enfants, il parle anglais et arabe, ce qui facilite les échanges avec certains enfants allophones et leurs familles, il sert d’intermédiaire au quotidien.»

La cloche sonne, la mission de Saïd se poursuit dans une classe d’accueil, qui rassemble onze élèves migrants, dont certains sont arrivés il y a quelques mois. Ici, c’est initiation intensive au français. Saïd supervise le groupe des «dauphins», qui doit écrire des mots commençant par «p», pendant que l’enseignante s’occupe du groupe des «papillons», moins avancé. «Saïd m’est d’une grande aide, le niveau des élèves est très hétérogène et j’ai souvent besoin de travailler en deux groupes, confie la maîtresse, Swietlana de Brouhns. Et une présence masculine est bénéfique, il fait figure de grand frère, de référent pour les élèves venus ici sans leur papa.»

Le secondaire II aussi accueille des civilistes mais ils interviennent plus rarement dans les classes. «Notre civiliste fait office de médiateur, il aide au maintien du vivre ensemble pendant les récréations et les pauses de midi notamment, détaille Corinne Louvot, maître adjointe à l’Ecole de culture générale Jean Piaget. Son âge proche de celui des élèves induit une sorte d’éducation par les pairs. Il participe aussi aux projets du groupe santé, aide à organiser des événements de prévention, à superviser des sorties.» Certains encadrent également des enfants aux besoins spécifiques ou handicapés. Comme à l’Ecole de commerce Aimée-Stitelmann, où le civiliste peut aider ces élèves à accomplir des actions qu’ils n’arrivent pas à faire seuls, comme se déplacer ou prendre des notes, entre autres. Mais il n’effectue pas de tâches thérapeutiques.

Elus nationaux sceptiques

Si l’intégration de civilistes séduit le DIP et les maîtres – et les civilistes eux-mêmes (lire ci-contre) –, le projet ne fait en revanche pas l’unanimité au Conseil national. Une majorité de droite a d’abord rejeté l’élargissement d’affectation, avant de finalement céder en septembre. «L’une des craintes est qu’une telle extension soit à la longue employée pour combler un manque de personnel, que les civilistes soient utilisés comme des remplaçants, surtout dans un contexte budgétaire tendu (ndlr: un civiliste coûte environ 1500 francs par mois à l’établissement d’affectation)», relève Hugues Hiltpold, conseiller national PLR.

Thomas Brückner précise que la loi est claire: «Les civilistes ne doivent pas enseigner à la place du maître ni assumer la responsabilité du cours.» Pascal Cirlini abonde: «Ils viennent en renfort pour des tâches spécifiques. Le but est de mettre à disposition des écoles des compétences que nous n’arriverions pas forcément à offrir si nous devions mobiliser des enseignants. D’autre part, la rémunération des civilistes n’est pas prise sur le budget des écoles destiné au personnel mais sur le budget «biens et services».

La sécurité des élèves?

Autre crainte du National: des jeunes se retrouvent en contact avec des enfants alors que certains n’ont pas de formation pédagogique. «Une sélection des candidats est effectuée, ils ont généralement une expérience dans le travail avec les enfants», indique Pascal Cirlini. D’autre part, un extrait de casier judiciaire et un certificat de bonne vie et mœurs sont exigés. Enfin, le civiliste doit suivre deux semaines de formation sur l’encadrement des enfants, la gestion des conflits ou l’assistance aux personnes handicapées. La sécurité des enfants et des risques de pédophilie ont même été évoqués au National. Hugues Hiltpold balaie l’inquiétude: «Le risque n’est pas plus grand qu’avec un maître!»


«Un travail utile pour les autres et pour moi»

Saïd Abes, 25 ans, travaille depuis la rentrée à l’établissement d’Anières, où il intervient en soutien dans les classes. «Je ne voulais pas faire le service militaire, l’option du service civil me semblait plus intéressante. J’ai postulé dans une école car j’avais déjà effectué des remplacements, c’est un environnement qui me plaît. D’autre part, je suis entraîneur de foot, j’ai l’habitude d’être avec des enfants et des jeunes.» Il ne prétend pas être enseignant, «je n’ai pas le bagage pédagogique nécessaire et je ne m’immisce pas dans le rôle du prof. C’est à lui de me donner des tâches.» Comme certains élèves qu’il côtoie, il a aussi été scolarisé en classe d’accueil à son arrivée en Suisse à l’âge de 11 ans, «ça me donne une certaine sensibilité». Saïd circule entre les six écoles de l’établissement, de 8 h à 17 h. «C’est un immense plaisir et une expérience enrichissante. Quand je vois d’autres civilistes qui font des tâches pas forcément intéressantes, je me dis que j’ai de la chance. Je me sens utile.»

Florian Schopfer, 20 ans, est en poste depuis fin novembre à l’Ecole de commerce Aimée-Stitelmann. «J’ai déjà travaillé avec des enfants, comme moniteur de colonie notamment. J’avais peur de m’ennuyer au service civil et de ne rien faire, comme c’est souvent le cas… Alors j’ai postulé pour travailler avec des jeunes. Le cahier des charges de Stitelmann inclut un volet d’aide aux élèves à besoins spécifiques ou handicapés, ça m’a intéressé. Et je ne le regrette pas: mon travail est utile pour les autres et pour moi-même, j’emmagasine de l’expérience.» Sa mission se répartit entre tâches administratives, encadrement de jeunes qui souffrent de troubles (dyslexie, dysorthographie, etc.) – «ils ont droit à plus de temps pendant les épreuves, je me charge de la surveillance» – et supervision d’initiatives d’élèves. «Dans un cours, les jeunes apprennent à mener des projets et je leur apporte mon aide, en collaboration avec les maîtres.» Exemples de projets en cours: organisation d’une rencontre avec un basketteur en fauteuil roulant, d’une finale de foot en chaise roulante, ou encore d’une exposition sur le handicap. Florian a presque le même âge que les élèves qu’il côtoie, est-ce un problème? «C’est parfois difficile de trouver sa place entre l’élève et l’enseignant. Mais j’y parviens et les élèves me respectent.» (TDG)

Créé: 07.02.2016, 17h01

Le service civil en chiffres

Entre 2008 et 2014, le nombre de civilistes est passé de 12'290 à 33'905. 14'850 civilistes étaient actifs pour 2014. Les places d’affectation ouvertes aux civilistes concernent essentiellement la santé, le service social, la conservation des biens culturels, la protection de la nature, l’entretien des forêts, l’agriculture, l’aide humanitaire. Malgré le nombre croissant de civilistes, les places d’affectation ne sont pas toutes occupées, selon l’organe d’exécution du service civil ZIVI. En 2014 toujours, plus des trois quarts des prestations ont bénéficié aux pensionnaires d’EMS ou d’institutions pour personnes handicapées, aux patients des hôpitaux ainsi qu’aux enfants et aux adolescents. 13% ont été consacrés à la protection de la nature et de l’environnement.

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