«Ça me donne l’impression que je n’ai pas fait tout faux»

Elections Conseil d'EtatReportage dans les pas de la sortante Anne Emery-Torracinta. Sur la sellette, elle surprend en arrivant 5e. Terminé l’hypercontrôle et l’austérité, elle a laissé éclater sa joie.

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Les larmes ont coulé, discrètes et vite effacées certes, mais elles étaient bien là. L’hypercontrôle a volé en éclats. Durant quelques secondes, Anne Emery-Torracinta a lâché prise. Une émotion sincère, touchante, en découvrant sa cinquième position au premier tour des élections au Conseil d’État. La magistrate socialiste sortante, en charge du Département de l’instruction publique (DIP), ne figurait pourtant pas dans le haut du tableau des pronostics, malmenée par une série de crises, de sa gestion chaotique de l’affaire Tariq Ramadan à la suspension de sa secrétaire générale (lire l’encadré). De quoi braquer le projecteur sur elle en ce dimanche d’élections, pour vivre dans ses pas l’échec ou la victoire.

Son dimanche débute à Sézegnin, dans son salon immaculé décoré de peintures aborigènes, souvenir du voyage de l’an passé. Elle a déjà bu deux cafés, refuse un troisième, le palpitant carbure déjà suffisamment. Il y a de l’excitation mais aussi une certaine sérénité. «Je suis soulagée que la campagne, longue et éprouvante sur la fin, se termine. Ces dernières semaines n’ont pas été les plus faciles de ma vie.» Durant la tempête, alors que les polémiques s’enchaînaient, on a pu avoir l’impression d’une magistrate dépassée… «J’ai commis des erreurs, comme l’ont certainement fait mes collègues du Conseil d’État. Je ne pensais pas que la communication comptait autant. On est dans un monde d’apparences. Or, les enjeux dépendent du fond.»

«On est forcément affecté»

N’a-t-elle jamais songé à se retirer de la course? «Jamais. Il fallait tenir, c’était aussi une sorte de responsabilité, pour poursuivre les projets engagés.» Pascal, son mari, confirme: «Elle n’a jamais pensé à abandonner. Je l’ai toujours connue comme ça, d’ailleurs.» Et la sortante d’ajouter: «C’est plutôt la famille (Ndlr: elle est mère de trois enfants, dont une fille atteinte d’autisme) et les proches qui sont les plus touchés. Nous, on apprend à se blinder, même si on est forcément affecté par les attaques des médias.»

Des «attaques»? Les médias ont notamment dévoilé qu’un mandat accordé au compagnon de la secrétaire générale du DIP posait la question d’un conflit d’intérêts, et ont relaté les hésitations de la magistrate à ouvrir une enquête en lien avec l’affaire Ramadan. «Les médias posent des questions et c’est normal, répond-elle. Mais on est tombé dans l’excessif.»

À 12 h 30, la candidate a troqué les baskets contre des talons et mis un peu de rouge sur ses lèvres. Entourée dans son bureau par une poignée d’amis socialistes, elle attend face aux écrans de télévision et ordinateur. On bavarde de tout et de rien, mais la pression est bien là. La main saute toutes les deux minutes sur la souris pour empêcher la mise en veille. Clic compulsif, l’œil rivé sur l’écran. «C’est comme un accouchement, on croit que ça ne va jamais arriver!» Plus que quelques minutes… La possibilité d’un échec la tétanise-t-elle? «Il faut relativiser, il y a d’autres choses plus importantes dans la vie. Comme quand on apprend que sa fille est handicapée…» La gorge se serre. Et soudain, c’est l’heure. Les amis se pressent derrière la candidate. Énième actualisation. Les résultats sont là, le temps s’arrête… avant l’explosion de joie. Anne Emery-Torracinta lève les bras, submergée par les émotions. Et pour une fois, le masque tombe. Les yeux embués, elle étreint son mari. Même si le contrôle reprend vite ses droits: «Rien n’est encore gagné, précise-t-elle. Mais on a passé une épaule!» Et de confier: «Je suis très heureuse, le PS a fait un beau tir groupé. Mon résultat montre que les citoyens ne sont pas dupes, ils ont jugé sur le bilan, non sur les dernières semaines.» Une revanche? «Il ne faut pas être revanchard en politique. Cela me donne simplement le sentiment que je n’ai pas fait tout faux.»

En marche avec son mari

Son premier coup de fil est pour son fils Clément. Avant de prendre le départ, direction Plainpalais, à pied, main dans la main avec son mari. À la journaliste qui la suit: «Vous me donniez perdante?» Réponse affirmative. «Mais les citoyens ne se sont pas contentés de jugements à l’emporte-pièce. Ces dernières semaines, j’ai été étonnée par le nombre de personnes qui m’ont apporté leur soutien.» Un ancien journaliste, croisé plus loin, commente: «Lorsque les attaques sont devenues trop nombreuses, elle est passée à un statut de victime… et certains voté pour la soutenir.»

Après une valse de roses et de bises au Twins Café, QG socialiste d’un jour, c’est l’entrée triomphale à Uni Mail, aux côtés de ses colistiers, Thierry Apothéloz, arrivé sixième, et Sandrine Salerno, huitième. Anne Emery-Torracinta fêtera sa victoire d’étape «au restaurant, avec quelques amis». Sobriété, toujours. D’ailleurs, pourquoi avoir accepté d’être suivie par des journalistes? «J’ai longuement hésité. Mais je voulais montrer que j’avais le courage d’aller jusqu’au bout, peu importe l’issue.»

(TDG)

Créé: 15.04.2018, 22h24

Une tempête pour la fin de campagne

Durant les dernières semaines de campagne, Anne Emery-Torracinta a dû affronter plusieurs crises. En novembre, quatre anciennes élèves de Tariq Ramadan, professeur au Collège de Saussure entre 1984 et 2004, révèlent des abus de sa part. D’autres accusations suivent, contre un autre maître. Il faudra une lettre signée par plusieurs personnalités genevoises, dénonçant notamment une omerta institutionnelle, pour que la magistrate se décide à ouvrir une enquête générale sur les dysfonctionnements au sein du DIP liés à l’affaire Tariq Ramadan. En mars, la secrétaire générale du DIP est suspendue. En cause: un mandat accordé à son compagnon pose la question d’un conflit d’intérêts. Anne Emery-Torracinta a reconnu avoir commis des erreurs d’appréciation dans ces deux affaires.
A.T.

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