Dix femmes mariées de force ont déposé plainte à Genève

Tradition illégaleEn 2006, une étude suisse évoquait déjà 17 000 victimes de mariages forcés dans notre pays.

Le mariage forcé est un tabou touchant la liberté individuelle et les droits humains. De nouveaux cas sont débusqués chaque année (image d’illustration).

Le mariage forcé est un tabou touchant la liberté individuelle et les droits humains. De nouveaux cas sont débusqués chaque année (image d’illustration). Image: AFP

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Le mariage doit être un choix libre et consenti, ce que les victimes ignorent souvent Source

«Les mariages forcés ne sont pas l’apanage de pays lointains!» A la veille des vacances d’été, Anne-Marie Von Arx, directrice du Cœur des Grottes et députée PDC, rappelle le danger encouru par des jeunes filles à Genève. En 2006, une étude suisse évoquait déjà 17 000 victimes de mariages forcés dans notre pays.

Le centre d’accueil qu’elle dirige héberge huit femmes ayant fui un mari ou une famille les ayant promises à un parti de leur choix. Le témoignage de Lydia (lire ci-dessous) reflète la violence liée à ces coutumes ancestrales et l’impuissance des victimes, sous l’emprise familiale. «Il ne faut pas stigmatiser certaines communautés, prévient la députée, auteure d’une récente motion visant à renforcer la lutte contre ce fléau. Nous suivons des femmes musulmanes, juives, chrétiennes, toutes menacées de crime d’honneur si elles n’épousent pas l’élu de la famille.»

Toutes les communautés touchées

D’origines variées – siciliennes, corses, kosovares, sri lankaises, turques, du Proche-Orient ou du Maghreb – ces femmes ont en commun la lourde responsabilité de rompre une tradition illégale en Suisse. La plupart des victimes connues déposent une plainte. «On les cache et on met en route l’appareil juridique visant à leur redonner une dignité, détaille Anne Marie Von Arx. On les aide à s’affranchir de leurs bourreaux et atténuer leurs peurs.» Au-delà de l’hébergement, elles reçoivent un soutien psychologique et une aide à l’autonomie par la formation.

«Le mariage doit être un choix libre et consenti, ce que souvent elles ignorent, poursuit la directrice, évoquant une mère sri lankaise menacée de mort avec ses trois filles mineures par la famille de son mari. Malgré cela, la mère restait convaincue qu’un «bon» mari pour ses filles était plus important que leur choix personnel.»

«Certaines ont été vendues par leur famille établie ici, contre des faveurs au pays, explique Muska Sangin, accompagnatrice socio-éducative. Elles unissent leur fille à un compatriote en promettant à ce dernier la nationalité suisse et, en contrepartie, la famille du marié leur offre des privilèges.» A l’inverse, des jeunes filles sont achetées à l’étranger et ramenées ici. «Elles deviennent esclaves sexuelles et domestiques de la belle-famille.» Ces situations émergent souvent aux Urgences de l’hôpital, suite à des violences ou une maternité. «Trop de cas restent dans l’ombre, regrette une assistante sociale. Arrivées ici depuis un pays où les mariages forcés sont encore la norme, elles ignorent leurs droits.»

Police vigilante et justice active

Le mariage forcé est un sujet sensible, un tabou touchant la liberté individuelle et les droits humains. Un grand travail interprofessionnel permet de débusquer de nouvelles situations chaque année. Enseignants, assistants sociaux, en contact direct avec les adolescentes, ainsi qu’officiers d’Etat civil sont aux premières loges pour dépister ces jeunes filles à risque.

La police genevoise est également très active. «Cette réalité nous préoccupe depuis des années, confie sa cheffe, Monica Bonfanti. Tous les policiers sont formés à la prise en charge de cas de mariages forcés ou de crimes d’honneur, par des modules sur l’éthique et les droits humains.» La Brigade des délits contre les personnes bénéficie, elle, d’une spécialisation dans le domaine. «Si les cas avérés sont rares, moins d’une dizaine cette dernière année, nous savons que le phénomène existe et nous restons vigilants.»

Des interventions policières pour violences conjugales mettent aussi en lumière des cas de contrainte de ce type. «Il est très important de maintenir le travail en réseau et de poursuivre la sensibilisation au sein des communautés à risque, insiste Monica Bonfanti. Afin d’aider et de protéger les victimes, mais aussi de faire régresser, voire disparaître ces coutumes illégales.» La Suisse multiplie les actions dans ce sens. «Le mariage forcé est poursuivi d’office par le Code pénal, relève Vincent Derouan, porte-parole du Ministère public. Il prévoit une peine privative de liberté de 5 ans au plus ou une peine pécuniaire.» (TDG)

Créé: 23.06.2015, 11h41

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«Je n’ai rien vu, j’avais confiance en ma famille»

Lydia (prénom d'emprunt), 20 ans, vit cachée depuis quelques semaines, après avoir fui un mariage forcé avec un cousin, en 2014. Originaire des Balkans, cette jeune Suissesse, née à Genève, est toujours poursuivie par sa famille, furieuse et prête à l’expédier au pays. Témoignage.
«Je n’ai rien vu venir, j’avais confiance en mes parents.» Très émue par la solidarité naissante autour d’elle, Lydia est déterminée à ne plus accepter chantage ni menaces de sa famille. «J’ai grandi à Genève dans un climat malsain, raconte-t-elle. Mes parents m’ont quasi enfermée jusqu’à ce que mon petit frère puisse me suivre partout. C’était un vrai transistor. A peine rentré, il racontait tout et si j’avais parlé trop longtemps à un garçon, ils me battaient.» A l’adolescence, les choses se compliquent, car Lydia, souvent seule à s’occuper de ses petits frères et du ménage, refuse parfois de se plier aux exigences parentales. «Ils étaient tout le temps derrière moi et commençaient, l’air de rien, à parler de mariage. J’ai toujours évité la discussion, jusqu’au jour où ils ont découvert que j’avais un copain.» Les coups pleuvent à nouveau et Lydia est placée dans un foyer pour échapper à l’emprise familiale. Après des mois de médiation, elle accepte de retourner dans sa famille. «Ma mère m’a promis de ne plus me frapper, elle s’est excusée et mon père semblait content que je sois rentrée. Mais ils me surveillaient toujours, m’expliquant que vis-à-vis des membres de notre famille vivant à Genève, je devais avoir un comportement irréprochable.»

En 2012, suspectant des rapports entre sa fille et son petit ami, la mère de Lydia l’entraîne, de force, faire une hyménoplastie (reconstruction de l’hymen). «Elle disait que cette intervention, très douloureuse par ailleurs, était importante pour mon avenir.» L’été suivant, la famille repart au pays et Lydia découvre qu’elle est promise à un cousin. «J’étais choquée! J’ai supplié ma mère de me laisser revenir à Genève.» Le mariage civil est prononcé contre son gré, mais elle rentre seule à Genève. Débutent alors deux ans de chantage affectif et de promesses de liberté. «J’ai fini par tout accepter, pour avoir la paix et pouvoir continuer mes études sociales à Genève.» Mais à la veille du mariage religieux, dans les Balkans, elle réalise qu’un piège se referme. Profitant d’une réunion de famille, elle s’enfuit et revient en Suisse grâce à son passeport helvétique.

Depuis, elle vit terrée mais veut croire en son avenir. «Je vais terminer mes études et essayer d’avoir une vie normale, sourit Lydia. Sortir de la peur et pardonner à ma famille. Je ne veux plus les voir, mais je les aime. Au nom de la religion, ils ont péché bien plus que moi qui ai juste aimé un seul garçon. D’ailleurs prêt à se convertir pour m’épouser. Mes parents, eux, m’ont frappée, enfermée, mutilée en m’imposant l’hyménoplastie. Et en me mariant de force, ils acceptaient qu’on me viole.» I-J.H.

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