Le Diogène de Veyrier, sans maison mais millionnaire

Fait diversLes promoteurs étaient nombreux à se disputer aux enchères cette parcelle célèbre pour son musée du déchet à ciel ouvert.

La fin d’une décharge privée, chassant le vide par le plein, dans la commune de Veyrier, réputée pour son tri.

La fin d’une décharge privée, chassant le vide par le plein, dans la commune de Veyrier, réputée pour son tri. Image: Laurent Guiraud

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Du rarement vu dans une vente immobilière aux enchères. La salle dédiée à l’exercice, au 1er étage de l’Office cantonal des poursuites, est pleine à craquer ce mardi 7 mai à 14 h. On dépasse la jauge des 50 places, il faut rajouter des chaises, se serrer, écouter en souriant la préposée au marteau lâcher à la cantonade, pour détendre l’atmosphère: «La prochaine fois, on ira à l’Arena.»

L’objet vendu ce jour-là vient de la rive opposée: soit une propriété avec jardin, située en plein centre du plateau de Vessy. Sa réputation locale dépasse largement le jardin privatif qui l’entoure. Ce n’est pas une maison comme une autre, c’est la maison du Diogène de Veyrier, un écomusée du déchet en plein air, visible par tous, particulièrement l’hiver, lorsque la végétation s’efface devant les tas qui la dominent.

Chiffonnier à plein temps

À cette adresse vivait (vit toujours?) un chiffonnier à plein temps, un «entasseur» compulsif dont les manies conservatrices ont jadis rempli la demeure de la cave au grenier, avant de condamner le garage et de transformer les extérieurs en déchetterie géante.

Le travail d’une vie en somme, dans lequel cet adepte de la mobilité douce – il ne se déplace qu’avec son vélo – aura reversé quotidiennement son goût pour les objets abandonnés. Une valise sur le trottoir, au pied d’un immeuble, c’est «tentant», reconnaît-il, avant de l’accrocher à son guidon. Lorsque le ramassage journalier prend du volume, il fixe une remorque sous la selle et remonte en danseuse, dans la nuit noire, la colline du Bout-du-Monde.

Voilà pour le rappel personnalisé du lieu, maintes fois évoqué, au gré des campagnes d’assainissement ordonnées par les inspecteurs cantonaux faisant la chasse aux dépôts illicites. Du nettoyage à grande échelle – en 2007, 2014 et suivantes – planifié sur plusieurs jours, avec présence indispensable des forces de l’ordre, moins pour tenir à distance l’inguérissable accumulateur que pour permettre aux camions de se fondre dans la circulation des pendulaires, la route de Veyrier offrant, matin et soir, l’image effrayante d’un péage autoroutier à l’heure des départs en vacances.

Le génie délirant de l’endroit et son voisinage bouchonné intéressent assez peu les investisseurs présents à la rue du Stand. Ils sont là pour la parcelle, pas pour ce qui a poussé dessus et mal vieilli. L’estimation de l’office se monte à un peu plus d’un million et demi de francs. L’expertise du bâtiment ne fait pas rêver: «État d’abandon, vétusté, usure des matériaux, due à un état de vacance de longue durée.»

Estimation dans le noir

Et l’expert de préciser: «La visite du bien-fonds s’est effectuée dans de mauvaises conditions, car il n’y avait pas d’électricité.» Pas de chauffage non plus, les charges n’étant plus payées depuis des années. Une maison clochardisée comme il en existe ailleurs, sauf que là, dans cette zone destinée aux constructions de villas individuelles et mitoyennes, «l’objet a beaucoup de potentiel», assure la préposée à la vente au moment de chauffer la salle. Elle n’aimerait pas, sans le dire, que l’on casse les prix. Sa posture professionnelle sera récompensée. L’objet «crié» part finalement à un million six cent mille francs.

Les promoteurs du coin ont rapidement baissé la garde quand un acquéreur, représentant une société zurichoise, a, dans un anglais balkanique, pris le lead des enchérisseurs. Il n’était pas venu seul. Son escorte assurait la traduction et la couverture audiovisuelle de l’acquisition. «Cela faisait longtemps que l’on n’avait pas eu à Genève une vente immobilière au-dessus du montant fixé par l’expertise, commente sur le trottoir une observatrice avisée. D’habitude, les créanciers gagistes, en l’occurrence les banques, raflent la mise et on passe à l’objet suivant.

Avant de quitter la ville, les nouveaux propriétaires ont versé l’acompte bancaire demandé. Ils ont deux mois pour payer le solde; si celui-ci n’est pas réglé à échéance, le bien immobilier reviendra sur le marché. Et l’ancien propriétaire, squatteur intermittent du 182, route de Veyrier, dont le nom a depuis longtemps disparu de la boîte aux lettres? Il est riche. L’administration fiscale cantonale, qui l’avait mis aux poursuites, comme le Service cantonal des déchets, qui a assaini et désencombré à perte, retrouveront leurs billes (l’hypothèque légale de l’État de Genève se montait à 144 000 francs).

La valeur perdue de l’argent

Ce qui laisse plus d’un million à l’intéressé, orphelin et héritier unique, sans domicile connu, hormis cette demeure dont il s’est, à l’usure, expulsé lui-même, même si la procédure, qu’il a d’ailleurs contestée devant le Tribunal de première instance, a conduit à une séquestration puis à une saisie définitive de la maison familiale, construite en 1986.

«Il pourra enfin aller manger ailleurs que dans les lieux caritatifs du centre-ville», note une voisine du quartier en apprenant la nouvelle. Pas sûr. Notre Diogène pourrait bien avoir perdu la valeur de l’argent. Son écomusée ne lui a pas coûté un centime.

(TDG)

Créé: 16.05.2019, 07h00

Articles en relation

Escortés par des gendarmes, des nettoyeurs évacuent un jardin de Diogène

Veyrier Le jardin est située dans un quartier résidentiel, au bord de la route longeant le plateau de Vessy. Plus...

Maison investie par les rats à Veyrier: la colère monte chez les voisins

Social Atteint du syndrome de Diogène, un habitant accumule les déchets. La Commune avoue son impuissance Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Les Genevois disent oui à la RFFA
Plus...