«Les dimanches sans voitures ne sont pas efficaces contre la pollution»

SantéGenève a connu des pics de pollution en mars. Quels effets sur notre santé? L’éclairage de Thierry Rochat, médecin aux HUG.

«Assouplir les normes serait une grave erreur de santé publique», selon le pneumologue Thierry Rochat.

«Assouplir les normes serait une grave erreur de santé publique», selon le pneumologue Thierry Rochat. Image: Maurane Di Matteo

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La qualité de l’air a beau s’être améliorée depuis trente ans en Suisse, plus de 3000 personnes meurent chaque année des suites de la pollution atmosphérique, selon l’Office fédéral de l’environnement (nos éditions du 10 mars). Comment la pollution tue-t-elle? Et comment réagir? Alors que Genève a connu en mars des pics de pollution qui ont conduit à limiter la vitesse sur l’autoroute, le professeur Thierry Rochat, chef du service de pneumologie aux Hôpitaux universitaires de Genève, explique pourquoi les mesures ponctuelles ne suffisent pas.

Existe-t-il un seuil de pollution raisonnable?

Non, il n’y a pas d’effet de seuil. L’air n’est jamais assez pur! Les effets sur la santé se font sentir dès une faible concentration en particules fines. Il ne faut donc pas relâcher l’effort. Selon les normes fédérales, on ne devrait pas franchir un taux de 50 microgrammes par m3 d’air plus qu’un jour ou deux par an. En réalité, on le dépasse beaucoup plus souvent.

Que penser de l’idée d’instaurer un dimanche par mois sans voiture?

Les dimanches sans voiture représentent éventuellement des actions de sensibilisation de la population, mais ne sont pas du tout efficaces pour diminuer la pollution tout au long de l’année.

Limiter la vitesse sur l’autoroute est-il efficace?

Oui, mais cela reste une mesure d’urgence. On pourrait limiter la vitesse toute l’année, sachant que moins on roule, et moins on roule vite, moins on pollue.

Que faire selon vous?

Il faut trouver un équilibre entre l’idéal et la réalité, puisque l’on ne va pas supprimer la voiture. Il existe deux solutions: assouplir les normes, ce qui serait à mon sens une grave erreur de santé publique, ou continuer à travailler sur la qualité des moteurs, les gaz d’échappement, la limitation des flux, de la vitesse, le développement des transports publics non polluants, le nombre de véhicules… C’est une question politique. Dans un pays très consommateur de 4x4, limiter l’usage de la voiture représente, pour certains, une atteinte à la liberté personnelle. D’autres veulent une meilleure hygiène de vie. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’un air pollué fait non seulement mourir plus tôt mais altère la santé et la qualité de vie tout au long de l’existence.

Qui la pollution tue-t-elle et comment?

Personne ne meurt individuellement et exclusivement de la pollution. Ces 3000 morts par an sont une extrapolation. La pollution aggrave la santé de tous et en particulier des personnes vulnérables. Elle péjore les maladies existantes et provoque un surplus de la mortalité.

Comment ce surplus peut-il être imputé à la pollution?

Les jours où la concentration de particules fines (PM10) augmente de 10 microgrammes par m3, les admissions dans les services d’urgence augmentent de 1% pour des problèmes cardiaques, vasculaires et respiratoires. Lors des grands pics de pollution mesurés en hiver, le taux de PM10 peut croître de 60 microgrammes par m3, ce qui signifie 6% de personnes en plus avec des infarctus ou des décompensations de crises d’asthme. Il ne s’agit pas d’une simple association, les études montrent un lien de causalité. Ensuite tout s’enchaîne: plus d’infarctus signifie plus de morts, etc.

Pourquoi ces pics de pollution surviennent-ils en hiver?

A cause des inversions de température. En hiver, il peut arriver qu’il fasse plus chaud en altitude qu’en plaine. Les particules fines sont piégées en basse altitude et l’absence de vent ne permet pas leur évacuation. En été, c’est l’ozone qui pollue davantage (lire l’encadré).

Genève est-elle particulièrement touchée?

Depuis 1991, une vaste étude baptisée Sapaldia analyse les effets de la pollution sur 9000 personnes dans 8 communes suisses: Genève et Bâle représentent les grandes villes, Aarau et Lugano les villes moyennes, Payerne et Wald (ZH) les régions rurales et Montana et Davos la haute montagne. Ces 9000 personnes sont suivies depuis plus de vingt ans. Les taux de pollution sont également mesurés à leur domicile. Il en ressort que Genève et Bâle sont plus polluées que les autres.

Que montre cette étude?

On peut retenir quatre choses. D’abord, la pollution affecte tout autant, sinon plus, le système cardiovasculaire que le système respiratoire. Ensuite, elle a un effet aigu sur les personnes déjà malades, dont elle aggrave l’état. Troisièmement, elle altère à moyen terme la santé des bien portants. Enfin, son impact se fait ressentir dès l’enfance. Si l’on grandit dans une localité polluée entre 10 et 18 ans, la croissance de la fonction respiratoire sera moins bonne.

Vous dites que la pollution affecte surtout le cœur. En quoi?

Le rythme cardiaque varie beaucoup au cours de la journée, c’est un signe de santé. Si le taux de dioxyde d’azote est élevé, cette variabilité diminue, signe d’un moins bon fonctionnement du cœur. Dans une société polluée, la mortalité liée aux maladies cardiovasculaires augmente.

Les allergies augmentent-elles aussi?

Aucun travail n’a montré que la pollution augmentait la sensibilisation aux pollens, par exemple. Mais si l’on est déjà sensible aux pollens, l’asthme s’aggravera dans un endroit pollué.

Et le diabète?

Des études ont montré que la pollution et une mauvaise nutrition augmentaient le risque de développer un diabète de type 2 car la pollution crée un processus inflammatoire dans l’organisme.

Qu’en est-il du risque de cancer?

L’Organisation mondiale de la santé reconnaît un effet cancérogène de la pollution, infiniment moindre que celui de la cigarette, mais du même ordre de grandeur que le tabagisme passif. Les risques de développer un cancer du poumon et de la vessie sont donc accrus.

Enfin, doit-on s’inquiéter de la pollution à l’intérieur des habitations?

Il existe une corrélation avec la pollution extérieure, mais elle dépend du degré d’isolation des logements, de leur ventilation et diffère donc beaucoup d’un lieu à l’autre. Le principal polluant intérieur est la cigarette, éventuellement les émanations des cuisinières à gaz. Dans nos pays, la pollution intérieure domestique est généralement faible par rapport à la pollution atmosphérique.

(TDG)

Créé: 07.04.2015, 20h30

Dès 30 ans

On l’a compris, la pollution aggrave l’état des personnes déjà atteintes dans leur santé. Les asthmatiques vont plus mal, les patients souffrant de problèmes cardiaques risquent l’infarctus. Mais pas seulement.

«Les bien portants ne vont pas aller soudainement plus mal lors d’un pic de pollution. Ils vont peut-être toussoter, mais c’est tout. A long terme pourtant, leur santé sera altérée, indique Thierry Rochat. L’étude Sapaldia montre que dès 30 ans, les fonctions respiratoires déclinent. Cependant, elles déclinent plus vite dans un environnement pollué et moins vite dans une région où l’air est plus pur. La rapidité de ce déclin est un reflet de notre état de santé général.»

D'où vient la pollution de l'air?

Des particules fines en suspension dans l’air. Emises par le trafic routier principalement, mais aussi par le chauffage au bois, les engrais, leur concentration atteint un pic en hiver. «Avec les PM10, on mesure l’ensemble des particules inhalables, or c’est la fraction la plus fine qui pénètre le plus profondément dans les voies respiratoires et qui est la plus nocive», observe le professeur Thierry Rochat.


Des oxydes d’azote, issus des combustions à forte température des carburants.

De l’ozone, présent dans la stratosphère, mais dangereux lorsqu’il se concentre en excès dans les basses couches de l’atmosphère. Surtout en cause l’été.

Du monoxyde de carbone, produit par une combustion incomplète de gaz, de bois, de carburant, émis par le trafic routier et les chauffages domestiques.

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