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ThéâtreDeux petites scènes pour un grand conflit

À Chêne-Bourg comme aux Pâquis, le drame israélo-palestinien est empoigné.

Guillaume Tschuy et Salomé Joly jouent Qassim le Palestinien et Sarah l’Israélienne dans le «Deuxième mur».
Guillaume Tschuy et Salomé Joly jouent Qassim le Palestinien et Sarah l’Israélienne dans le «Deuxième mur».
Estelle Lligona

La scène indépendante genevoise a de ces audaces qui parfois s’entrechoquent au même moment. Depuis le 7 janvier pour Fanny Brunet, seule sur la scène de la Salle du Môle avec «O-dieux». Depuis le 16 pour les quatre comédiens du «Deuxième mur», réunis au Théâtricul à Chêne-Bourg. Ce sont Salomé Joly, Guillaume Tschuy, Pierre Hauser et David Valère. Deux lieux, deux textes, cinq comédiens, pour un même contexte: le conflit israélo-palestinien. Ces spectacles sont à voir l'un jusqu’au 25 janvier, l'autre jusqu'au 2 février.

Une femme d’abord. Chapeau pour son courage et son aplomb. Fanny Brunet fait passer sans le moindre artifice un texte traduit de l’italien sous le titre «O-dieux». Son auteur est Stefano Massini, directeur du Piccolo Teatro de Milan. Il est joué régulièrement en français, notamment depuis 2013 au Théâtre du Rond-Point à Paris. Dans «O-dieux», la même actrice incarne trois femmes différentes. Une universitaire israélienne à la tolérance ébranlée, son étudiante palestinienne embrigadée dans un réseau de fanatiques qui organisent des attentats suicides, une militaire américaine en mission en Israël. Ces trois destins se croisent à l’approche d’un attentat sur la voie publique.

Cette saison, le théâtre La Traverse, rue de Berne, est en travaux. Il ne peut accueillir ses spectacles habituels. Ceux-ci ont lieu dans le cadre austère et sans âme de la Salle du Môle, rue du Môle. C’est là que Fanny Brunet doit faire vivre ses trois personnages de femmes, dans un décor de pans de murs lézardés conçu par sa scénographe et metteuse en scène Sandra Mini-Martins. La comédienne empoigne son texte les yeux dans les yeux avec un public propulsé du calme plat d’un soir de janvier à Genève au tohu-bohu d’une ville orientale. Là où le danger d’une explosion pèse sur chaque minute.

Autant dire que Fanny Brunet a besoin de tout son métier bien rodé et de sa forte présence pour faire décoller le spectateur de sa chaise en plastique et l’emmener où Stefano Massini l’a décidé. Elle y arrive! Cet ailleurs chèrement gagné est le même que celui des personnages de Qassim et Sarah et de leurs pères, Marwan et Uri, à Chêne-Bourg. Les interprètes de ces quatre rôles y bénéficient du cadre intime et chaleureux du charmant Théatricul, où le public entoure l’aire de jeu sur ses quatre côtés. Dans «Le deuxième mur», même engrenage de l’histoire qu’aux Pâquis, mêmes fossés creusés par la violence, mêmes espoirs fous balayés par la réalité humaine. Ce texte «maison» de Stéphane Michaud et Bastien Hauser prend lui aussi à bras-le-corps l’actualité récurrente de cette partie du monde.

Voici deux jeunes gens qui se plaisent et aimeraient s’aimer sans que l’héritage empoisonné de leurs pères les en empêche. Guillaume Tschuy et Salomé Joly sont deux jeunes comédiens qui apportent leur authentique fraîcheur dans cette comédie lourde de blocages, de rancunes et de méfiance. Les pères ennemis, joués par David Valère et Pierre Hauser, sont les personnages trouble-fêtes, auxquels des tirades pesantes ne rendent pas la partie facile. L’appui d’un texte solide et bien balancé manque ici, trahissant à la fois les faiblesses de jeu des interprètes et la difficulté qu’ont eue les auteurs – armés des meilleures intentions du monde – de traiter un tel sujet sans que cela paraisse laborieux. Le plus beau souvenir qui reste est celui de ce séduisant Roméo palestinien et de son ardente Juliette juive enlacés sous les lumières d’un théâtre. Un beau symbole en tout cas.

«Le Deuxième mur» au Theatricul jusqu'au 2 février. «O-dieux» à la Salle du Môle jusqu'au 25 janvier.

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