Deux femmes relancent une saga joaillière genevoise

Bijouterie Riche de plus de deux siècles d’histoire romanesque, la marque Baszanger prépare son retour.

Semaja Fulpius et Yaël Baszanger. Le passé bijoutier des Baszanger remonte plus loin encore. Transitant par Paris, Amsterdam et l’Asie, il s’avère à la fois glorieux et rocambolesque.

Semaja Fulpius et Yaël Baszanger. Le passé bijoutier des Baszanger remonte plus loin encore. Transitant par Paris, Amsterdam et l’Asie, il s’avère à la fois glorieux et rocambolesque. Image: Laurent Guiraud

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Sa spécialité, c’est la perle. Après une éclipse relative d’une grosse décennie, la marque Baszanger reprend le collier et compte reconquérir l’avant-scène de la joaillerie genevoise. Représentant la sixième génération de la dynastie, et première femme de la famille à reprendre le flambeau, Yaël Baszanger présentera la semaine prochaine, avec son associée Semaja Fulpius, la première collection étoffée signée du nom familial depuis une dizaine d’années.

Ces créations relaient et modernisent le patrimoine d’une maison qui a eu pignon sur les plus prestigieuses rues de Genève au XXe siècle. Mais le passé bijoutier des Baszanger remonte plus loin encore. Transitant par Paris, Amsterdam et l’Asie, il s’avère à la fois glorieux et rocambolesque.

Lire aussi: «Toujours unique, la perle est la star du bijou»

Des bijoutiers pris au collier

Dans le salon de Yaël Baszanger trône une reconstitution d’une parure qui a précipité la chute de la monarchie française à la fin du XVIIIe siècle. Son créateur? Paul Bassange, qui, avec son associé Charles Boehmer, tient boutique à la place Vendôme, à Paris. Joailliers attitrés de la Cour, tous deux sont connus pour détenir les «meilleurs diamants» de la capitale, selon Yaël Baszanger, dont le grand-père fut l’arrière-petit-fils de Paul Bassange. Bien malgré lui, ce dernier a été un protagoniste infortuné de l’affaire du collier de la reine, l’un des plus croustillants scandales qui ait jamais ébranlé la royauté française. Il a contribué à aggraver l’impopularité de la reine Marie-Antoinette, «l’Autrichienne» comme on la désignait en ces temps prérévolutionnaires.

Avec ces nouvelles pièces, Yaël Baszanger revisite et modernise un modèle créé en 1928 par son grand-père Lucien, comme en témoigne son registre d’époque. (Photo: Laurent Guiraud)

Point de départ de l’histoire, la décision de Louis XV d’offrir à sa maîtresse un somptueux collier de diamants, d’une valeur inouïe. Le roi le commande en 1772 à Charles Boehmer et Paul Bassange. Les deux artisans s’endettent pour honorer ce marché. Mais le souverain décède avant que ne soit achevée l’œuvre, complexe, très chère et destinée à éblouir le continent. Remanié à plusieurs reprises, le collier réunira jusqu’à 540 diamants, totalisant 1745 carats. Les deux bijoutiers tentent de le faire acquérir par le nouveau roi. En vain. L’achat exorbitant est rejeté par Louis XVI et Marie-Antoinette, confrontés aux finances chancelantes du royaume. La jeune reine trouve en outre l’objet démodé, trop rococo, ce qui pousse les auteurs à le remodeler. Le démarchage de plusieurs cours européennes échoue aussi. «Le collier était jugé sublime, mais trop cher», raconte Yaël Baszanger. Menacés de banqueroute, les orfèvres sont aux abois. Tout juste parviennent-ils à vendre à la cour deux pendentifs détachés du collier. Marie-Antoinette les recevra en 1781 comme cadeau après son accouchement.

Entre en scène une intrigante, la comtesse de la Motte-Valois, aussi comtesse que vous êtes antipape. Pour s’extirper de la misère, elle exploite ses charmes ainsi que sa très lointaine ascendance issue d’une branche bâtarde de la lignée royale. Fréquentant Versailles, la pseudo-aristocrate ébauche un complot après avoir eu vent des déboires des bijoutiers et aussi de ceux du cardinal de Rohan. Libertin et ambitieux, cet ecclésiastique est tombé en disgrâce auprès de la reine après avoir été ambassadeur à Vienne, où il s’est heurté à l’impératrice, mère de Marie-Antoinette. Il veut se racheter.

La comtesse fait miroiter au cardinal sa proximité avec la reine, qui, fait-elle accroire, la bouderait en public pour mieux cacher la relation saphique qui les unirait. A l’aide de fausses lettres suaves signées de la reine, contrefaites par son amant faussaire et gigolo, la comploteuse arrange pour le prélat un rendez-vous nocturne dans un bosquet versaillais avec la souveraine. Un sosie, en fait: le rôle est tenu par une prostituée. Excité par les prédictions glorieuses du mage Cagliostro, complice de la comtesse, le cardinal est poussé à jouer le prête-nom de la reine pour acquérir le collier, moyennant des acomptes échelonnés. La transaction a lieu en février 1785. La comtesse se fait remettre la parure et, avec ses acolytes, la démantèle pour en revendre les pièces dans toute l’Europe, notamment à Genève. Les versements tardant à parvenir aux joailliers, ceux-ci se plaignent auprès de la cour. C’est le scandale.

Scandale, révolution, émigration

En août, le cardinal est arrêté, puis innocenté en 1786. Ce qui ternit la réputation de la reine, car on admet ainsi qu’il n’y avait rien d’invraisemblable dans le comportement qu’on lui prêtait. La comtesse est marquée au fer rouge d’un «V» comme voleuse; elle fuira sa prison pour se réfugier à Londres. Ses complices sont pour la plupart exilés. Trois ans plus tard, la Révolution éclate. Les époux royaux y perdront leurs têtes sous la guillotine.

Le désastre est resté dans la mémoire du clan, qui a fait réaliser une copie du collier fatal, en cristal de roche. Pour Yaël Baszanger, cette histoire a toujours été là. Elle ne se souvient même pas qu’on ait dû la lui raconter une première fois. Comment la dynastie a-t-elle pu persévérer dans le métier après un tel revers? «Ils se sont d’une certaine façon détournés de la bijouterie, pour s’orienter vers le commerce de diamants», répond Yaël Baszanger. Une carrière qui éclot aux Pays-Bas, où Paul Bassange émigre en 1802, non sans avoir épousé la veuve de son défunt associé Boehmer. La famille «néerlandise» son patronyme.

La piqûre du scorpion

Arrière-petit-fils de Paul, Lucien est envoyé dès l’adolescence par son père dans des voyages d’affaires aux Indes, afin d’y acquérir des pierres précieuses. On peut par exemple le croiser à Ceylan en 1907 alors qu’il n’a que 17 ans. A 24 ans, il est piqué par un scorpion lors de l’une de ces expéditions. Rapatrié, il se voit conseiller une cure hydrothérapique de bains d’Arve à Champel, où une station est en plein essor, avec ses thermes. On est en 1914. Le jeune curiste se rend au Grand Théâtre et tombe amoureux de Marguerite, une cantatrice italienne. Le dard de l’insecte a mené aux flèches d’Eros.

Le couple décide de rester à Genève et ne tarde pas à donner naissance à André, le père de Yaël. Lucien ouvre sa bijouterie en 1915 à la rue de la Corraterie, où elle demeurera jusqu’en 1985. La famille occupera une autre arcade durant les années 70 à la rue du Rhône. A la suite de l’expiration d’un bail, Baszanger emménage à Confédération Centre. La maison y restera jusqu’en 2005. Un an après le décès d’André, personne n’est prêt à reprendre l’affaire. «Ma mère était âgée et j’étais enceinte de mon deuxième enfant», motive Yaël Baszanger. C’est la liquidation et le début d’une hibernation. Une pause provisoire.

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«Toujours unique, la perle est la star du bijou»

Elevée dans un univers joaillier, Yaël Baszanger a grandi dans les bijoux et a des souvenirs de son enfance où elle explore librement les tiroirs de l’arcade paternelle. Reprendre l’affaire n’a pas été une évidence immédiate pour celle qui a d’abord songé à se lancer dans la danse. Elle s’est ravisée, trouvant dommage de ne pas profiter de «tout ce qui avait été bâti» avant elle. Au décès de son père, elle était trop occupée par sa famille pour lui succéder. Ce n’est qu’en 2011, six ans après la fermeture du magasin, qu’elle a renoué avec l’activité ancestrale de la famille.

«La liquidation du magasin a été un choc pour notre clientèle, qui faisait la queue pour effectuer de derniers achats, raconte-t-elle. J’ai recommencé à imaginer des bijoux, à dose homéopathique, modestement, en réalisant quelques ventes privées auprès d’une clientèle fidèle.» Formée en gemmologie, elle renoue avec les grossistes qui l’ont vu naître et les ateliers genevois qui œuvraient déjà pour ses parents.

L’impulsion pour envisager une renaissance de la marque Baszanger lui est donnée par sa rencontre avec Semaja Fulpius, alors journaliste, qui devient sa cliente, puis son associée. «L’objectif est de reprendre le nom, d’en faire une marque, de créer des collections plus importantes et de développer un réseau de points de vente à Genève, mais aussi au niveau international», explique cette dernière. Aucune arcade fixe n’est visée. Le plan de développement s’oriente plutôt vers des pop-up stores , des ventes ponctuelles, un modèle jugé plus dynamique. «Mais on ne produit pas à la chaîne, prévient Yaël Baszanger. Tout est fait dans un atelier genevois. Pour l’heure, les pièces sont fabriquées d’un à dix exemplaires, et si on devait en refaire, elles seraient différentes des précédentes puisque la perle, qui est la star du bijou, a toujours un lustre distinct.»

Yaël Baszanger choisit elle-même ses perles de culture, avec un penchant pour celles des mers du Sud, les australiennes, blanches ou dorées, ou celles de Tahiti, qui déclinent toutes les teintes de gris, du noir au blanc argenté. Elles se combinent avec divers ors et se parent de diamants. «Je veux dépoussiérer la perle, poursuit la créatrice. Réputée conservatrice et fragile, elle peut en fait se porter tous les jours et véhiculer un caractère contemporain. Nos bijoux ont une base classique, atemporelle et indémodable. Mais par le choix des matériaux, des tailles et des couleurs, on s’assure de moderniser leur port.» Haut de la page (TDG)

Créé: 17.11.2016, 20h46

La reconstitution en cristal de roche du fameux collier de la reine, épicentre d’un scandale à la cour de France au XVIIIe siècle. (Photo: Laurent Guiraud)

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Du 24 au 26 novembre

La première collection de la nouvelle génération Baszanger, soit une petite centaine de pièces, sera mise en vente au Cercle des Bains, du 24 au 26 novembre, de 10 h à 19 h .

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