Des pavés dans la vitrine des mots

Prix Arditi 2019 de la composition françaiseDans sa copie d’examen de maturité, un élève du Collège Calvin fait un parallèle entre les casseurs et deux auteurs qui ont renouvelé l’approche littéraire du monde.

Téo Stähli, élève du Collège Calvin, à Genève.

Téo Stähli, élève du Collège Calvin, à Genève. Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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La France en feu, ses monuments saccagés, ses personnalités outragées et ses vitrines brisées… Tel est le tournant radical qu’entreprit le mouvement insaisissable des «gilets jaunes», qui prit naissance en novembre 2018 en France et qui persiste encore aujourd’hui. L’élite dirigeante et médiatique, cultivée dans la plupart des cas, s’est empressée de condamner, avec justesse certes, mais surtout avec mépris, ces faits inacceptables.

Toutefois, elle n’y a pas vu les ressorts identiques à la culture littéraire qu’elle loue depuis des décennies, de Victor Hugo à Samuel Beckett, et qui avaient peut-être permis de comprendre, d’abord, cette haine si soudainement déversée dans les rues parisiennes et d’y trouver, ensuite, des solutions pertinentes. Car des liens beaucoup plus étroits qu’il n’y paraît relient certains écrivains révoltés, et pas des moins connus, aux vulgaires casseurs qui n’ont jamais eu bonne presse.

Une révolte littéraire

José-Flore Tappy affirme ainsi que «certains, par impuissance, lancent des pierres dans les vitrines. D’autres écrivent. À la source, c’est peut-être le même geste, la même violence: briser un mur de conventions et de silence.» La vitrine conventionnelle et silencieuse, symbole de notre monde, serait ainsi autant brisée par des plumes que par des pierres; deux moyens antagonistes qui poursuivent pourtant, à l’origine, un but semblable. Nous tenterons d’expliquer cette affirmation au regard de deux œuvres profondément opposées aux conventions et au silence. «Le parti pris des choses» de Francis Ponge et «Pour en finir avec le jugement de Dieu» d’Antonin Artaud.

Tout d’abord, comprendre cette révolte littéraire nécessite de s’attarder sur sa cause. S’il est relativement aisé de comprendre pourquoi un jeune des banlieues se met à brûler des voitures (si l’on est un tant soit peu attentif aux politiques publiques dans ces zones considérées comme «secondaires»), l’entreprise est plus hasardeuse quand il s’agit de s’intéresser aux écrivains qui retournent nos idées préconçues et notre vision souvent arrêtée de l’art littéraire. Les causes sont similaires. Dans les deux cas, il s’agit d’une frustration profonde face à l’acte de la parole, cette dernière étant confisquée soit par des individus aux dépens d’autres individus marginalisés, soit par des normes littéraires et linguistiques qui empêchent toute expression différente.

Que ce soit chez Francis Ponge ou Antonin Artaud, on retrouve cette crise du langage. Chez le premier, c’est l’usage des mots, ce «tas de vieux chiffons» (p. 163), «usés» par notre langage quotidien qui les a déformés et qui constitue une déception au regard du rôle qu’on devrait leur attribuer. Dans une vision sensible, Ponge soutient que notre monde intérieur, celui des mots et de ressentis, n’est plus capable de rendre compte du monde extérieur, celui de la nature, tel qu’on le ressent, et que la langue est devenue plate et creuse jusqu’à parfois perdre tout intérêt.

Création et destruction

Chez le second, le langage, devenu mécanique et dépourvu de considérations sensibles au plus profond de chaque être, est au service d’un être organique qu’Artaud rejette catégoriquement. Pour lui, la parole devrait être un moyen de dépasser cette vision organique et fonctionnelle dans laquelle chaque être humain est enfermé pour atteindre quelque chose de réellement nouveau.

Comme on peut le constater, c’est en fin de compte la perte d’un idéal linguistique et littéraire, détruit par un usage de la langue complètement détaché des considérations sensibles et du vivant, qui est à l’origine de la révolte de ces deux écrivains. Et c’est d’ailleurs encore la perte d’un idéal, cette fois démocratique ou économique, face à l’impression de ne pas être entendu, qui pousse des hommes à jeter des pierres sur des vitrines.

Mais tandis que, par impuissance, certains brisent des vitrines et fondent principalement leur révolte sur la destruction, les écrivains la conçoivent plus comme une création en opposition avec des normes établies qui ne leur conviennent pas.

La création est d’ailleurs au centre de la pratique littéraire et celle-ci ne saurait se penser comme une simple destruction. Cependant, cela ne l’empêche pas de s’opposer à un ordre établi, mais au travers de la création. Pour ce faire, la création littéraire doit obstinément refuser le silence et rejeter les conventions, les deux se faisant en même temps, puisque le silence est souvent la première convention que l’on brise.

Ponge et Artaud prouvent ainsi que la parole est l’acte premier, le plus révolutionnaire qui soit, pour autant qu’elle soit bien utilisée. Ces deux écrivains ont en point commun le fait de refuser d’abdiquer face à la déception et la frustration qui caractérisent les outils linguistiques qu’ils ont à disposition.

Le silence serait synonyme de défaire et Ponge propose de relever «le défi» (p. 163). Il refuse la tradition lyrique des symboles et des grands sujets des philosophes (que l’on retrouve par exemple chez Baudelaire), pour se tourner vers les sujets très humbles que sont les choses du quotidien.

Contre le monde

Artaud, lui, cultive l’art de l’incantation et des émissions sonores les plus originales afin de nous faire sentir au plus profond de nos tripes la création d’un corps «inorganique», tout en «chiant sur la croix» (p. 154) et les idées fixes, les conventions et la tradition poétique qu’elle représente. Il s’agit donc d’assouvir un besoin urgent de se renouveler et de renaître afin de placer de nouveaux espoirs dans les mains du langage et de l’art littéraire.

À cette fin, Ponge écrit un dictionnaire sensible, «Le parti pris des choses», en refondant complètement le langage et les mots. Il espère pouvoir donner à ces derniers une consistance et une profondeur encore jamais atteintes, afin que le langage puisse égaler le monde extérieur à nous, sans que ceux-ci soient identiques. Retranscrire le monde extérieur à nous tel qu’il nous paraît, dans une vision sensible du terme, est donc le moyen que Ponge emploie pour dépasser son impuissance.

De son côté, Artaud poursuit une entreprise autrement plus ambitieuse. Il vise à se créer un corps nouveau, inorganique, atomique et indivisible au travers d’une nouvelle forme de théâtre (Le Théâtre de la Cruauté) et de l’écriture de manière générale. Il expérimente ainsi «la matérialisation corporelle et réelle d’un être intégral de poésie» (p. 19), un être entièrement composé de poésie, face à «l’urgence pressante» (p. 50) de redéfinir son identité.

Ces deux écrivains s’opposent donc à un monde «antilittéraire», selon leur propre conception de l’usage des mots, un monde matérialiste et fonctionnel qui rejette les sensations, pourtant à la base même de l’art. Ils laissent ainsi derrière eux un monde qui ne peut rester silencieux face à ce qui remet en question tout ce qu’il avait fixé, et parviennent ainsi à leurs fins.

Briser le silence

Pour conclure, on peut tracer de nombreux parallèles entre des casseurs de vitrines et des écrivains révoltés. Une crise du langage est au fondement de ces deux types de révoltes qui tentent de dépasser l’impuissance dans laquelle sont plongés leurs auteurs: une incapacité à se faire véritablement entendre et à «écrire contre tout» ce qui a été fait jusqu’à eux et atteindre certains buts grâce à l’usage des mots. Leurs révoltes consistent alors à renverser les conventions et le silence qui maintiennent un ordre établi oppresseur.

Les uns passent par des jets de pierres contre des vitrines ou des représentants de l’ordre, tandis que les autres préfèrent fonder une nouvelle manière de s’exprimer en opposition totale avec les traditions littéraires qui ne peuvent assouvir leurs besoins. Ces tentatives fascinent ou répugnent mais ne peuvent laisser indifférent. D’aucuns diraient d’ailleurs qu’Artaud n’a pas sa place chez Gallimard, alors que d’autres riraient de mépris devant la prose pongienne. Mais c’est finalement notre incapacité à dépasser nos idées toutes faites qui est dévoilée par ce mépris, ainsi que le malaise face au caractère si dérangeant de l’art: son côté constamment subversif.

Créé: 02.07.2019, 08h02

Le sujet

Examen de maturité de français.

Sujet 1, expliquez et illustrez ce jugement par des textes étudiés en classe: «Certains, par impuissance, lancent des pierres dans les vitrines. D’autres écrivent. À la source, c’est peut-être le même geste, la même urgence: briser un mur de conventions et de silence.» José-Flore Tappy

Le Prix Arditi

Depuis dix-sept ans, la Fondation Arditi récompense les élèves du Collège de Genève ayant rédigé les meilleurs
examens écrits de maturité de français (quatre heures). Cette année, les doyens d’enseignement du français dans huit collèges sur les dix de Genève ont sélectionné la meilleure dissertation parmi celles de leurs élèves. Chaque lauréat reçoit donc le Prix Arditi 2019 en composition française et la somme de 500 francs. La «Tribune de Genève» publie l’un des textes distingués. Cette année, nous avons choisi la dissertation de Téo Stähli, élève au Collège Calvin. O.B.

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