Les députés face au dilemme de la Sablière du Cannelet

Aménagement Le site recycle des gravats de chantier depuis vingt ans sans autorisation. L’Etat propose une solution sur mesure, Avusy enrage.

La Sablière du Cannelet est située en pleine zone agricole, dans la commune d’Avusy.

La Sablière du Cannelet est située en pleine zone agricole, dans la commune d’Avusy. Image: Pascal Frautschi

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En situation irrégulière depuis plus de vingt ans, la Sablière du Cannelet va-t-elle être sauvée par les députés? La semaine prochaine, le Grand Conseil devra trancher un dilemme qui dure depuis deux décennies: changer les règles pour une entreprise qui arrange bien le Canton ou appliquer la loi et exclure un recycleur de déchets de chantier installé en pleine zone agricole, à Avusy.

Raconter l’histoire de la Sablière du Cannelet implique de se plonger dans les pyramides de gravats qui recouvrent une parcelle de 25 520 m2, de raconter l’histoire du transporteur Maury et ses 32 camions rouges, comment il a transformé ses activités, passant de l’extraction de sables au recyclage de déchets de chantier. Le tout sur un même terrain situé à 500 mètres du village d’Athenaz. C’est également raconter la ténacité des cinq derniers maires qui se sont succédé à Avusy, avec pour point commun de vouloir faire évacuer l’entreprise, active mais sans autorisation d’exploiter. En 1998, le Tribunal fédéral n’a-t-il pas donné raison à la Commune en annulant une autorisation délivrée par le Canton?

Ilot industriel en campagne?

Enfin, l’installation recycle non seulement un quart des déchets minéraux du canton (150 000 tonnes), elle se trouve également à la croisée d’intérêts économiques publics et privés, de questions environnementales et territoriales, à petite comme à plus large échelle.

Vendredi, ce sont tous ces paramètres que les députés devront évaluer. Concrètement, il s’agira de voter pour ou contre la volonté du Conseil d’Etat de déclasser les parcelles concernées. En créant un minuscule îlot industriel dans la zone agricole de la Champagne, la Sablière du Cannelet pourrait entrer dans les clous de la légalité. Signe que la question est délicate, la Commission de l’environnement avait par le passé rendu un préavis négatif; elle est désormais contredite par la Commission d’aménagement du canton, qui s’est prononcée en faveur du déclassement. Avec un taux d’abstention particulièrement élevé (quatre voix sur treize).

«République bananière»

Depuis que le rapport de la Commission a été rendu public, la commune d’Avusy se sent toujours plus seule. Pourtant, elle bénéficie de pétitions largement signées, de votes unanimes du Conseil municipal, des soutiens de Pro Natura – mais le WWF est dans l’autre camp –, d’AgriGenève et de plusieurs communes. «Nous n’avons rien contre l’entreprise, mais il est inacceptable que l’Etat cautionne une situation illégale», tempête le maire, René Jemmely. Le conseiller municipal Olivier Jungo est plus virulent encore: «Le schéma auquel nous assistons est digne d’une république bananière: on change la loi pour permettre à une entreprise de régulariser sa situation.»

De l’autre côté, Richard Maury, patron de Maury Transports et de la Sablière du Cannelet, répète qu’il n’y a d’autre alternative que le déclassement des terrains dont il est le propriétaire. Dans le cas contraire, l’entrepreneur brandit la menace de la fermeture et des licenciements. «C’est un choix politique et le Conseil d’Etat ne s’est pas trompé en proposant le déclassement. Genève a un territoire trop exigu pour dupliquer notre activité de recyclage. La seule solution serait de faire appel à des gravières françaises. Est-ce qu’on veut allonger les trajets des camions et remplacer les emplois locaux par des emplois de l’autre côté de la frontière?»

Dans ce contexte, le chef d’entreprise et les autorités de la commune entretiennent des relations tendues. Pour René Jemmely, la réaffectation des parcelles agricoles en terrains industriels permettrait à leur propriétaire de réaliser une plus-value foncière de plus de 3 millions de francs. Ce à quoi Richard Maury rétorque: «Je veux continuer de travailler, pas vendre le terrain! J’ai même proposé un droit de préemption en faveur de la commune au prix du terrain en zone agricole.»

L’embarras de l’Etat

En réalité, on ne peut réduire la saga de la Sablière du Cannelet à un conflit entre une commune et une entreprise installée sur son territoire. Il s’agit d’une question d’Etat. Car au-delà des parcelles agricoles d’Avusy, le canton fait face à une pénurie de décharges et de sites de recyclage. Alors que l’on creuse pour construire — CEVA, nouveaux quartiers… — les lieux de traitement des gravats de chantier font cruellement défaut. Dit autrement, la Sablière du Cannelet, bien que fonctionnant sans autorisation d’exploiter, rend un service à l’Etat. En témoignent ces mots d’Antonio Hodgers lors de son audition par la Commission d’aménagement du canton: «L’ambiguïté réside dans le fait qu’il s’agit d’une entreprise privée mais d’intérêt public. On aurait été plus sévère avec une entreprise privée d’un autre type. Voilà l’embarras du Conseil d’Etat, qui recommande la régularisation.»

Quelle réponse les députés vont-ils donner à cet «embarras» la semaine prochaine? Pour l’heure, seuls les procès-verbaux de commission donnent un avant-goût. Etonnamment, les membres du PLR ont cessé de soutenir le déclassement et se sont abstenus, tout comme le seul représentant socialiste. Mais les soutiens au projet du Conseil d’Etat sont majoritaires: ils émanent d’Ensemble à Gauche, des Verts, du PDC, du MCG et de l’UDC.

De quoi inquiéter les autorités d’Avusy, prêtes à prolonger le combat: «S’il le faut, nous contesterons la décision jusqu’au Tribunal fédéral.»

(TDG)

Créé: 27.10.2017, 18h52

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