Les dentistes hongrois débarquent en ville

Santé Des praticiens se déplacent de Budapest pour des préconsultations gratuites. Agacement chez les dentistes genevois.

Le phénomène est difficilement quantifiable, mais il agace l’Association des médecins-dentistes de Genève.

Le phénomène est difficilement quantifiable, mais il agace l’Association des médecins-dentistes de Genève. Image: Keystone

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Consultation complète ce week-end. Mais une place est encore disponible samedi prochain à Thônex, annonce la téléphoniste à l’autre bout de l’Europe. Venus tout droit de Budapest à bord de leur vol à bas coût, les dentistes hongrois reçoivent désormais gratuitement à Genève. Au terme de la consultation, le patient reçoit son devis. S’il l’accepte, son traitement se poursuivra dans une clinique de la capitale hongroise. Le billet d’avion et une nuit d’hôtel sont offerts.

Depuis plusieurs années, le tourisme médical séduit discrètement la population. Désormais, les praticiens hongrois viennent chercher le client là où il se trouve. Physiquement. Si quelques-uns se sont établis durablement en ville, la majorité ne reste pas plus de 90 jours dans des cabinets éphémères ou loués, profitant des conditions de libre circulation offertes aux ressortissants européens. Fait nouveau, des dentistes exercent comme des pendulaires à la semaine: jours ouvrés à Budapest, week-end à Genève. Une présence qui s’accompagne d’une offensive publicitaire. Elle se déploie sur Internet, accompagnée d’un discours de vente rodé, d’infographies éclatantes et de témoignages de clients.

Transfert et traducteur

Le phénomène est difficilement quantifiable, mais il agace l’Association des médecins-dentistes de Genève (AMDG). Pour Martine Riesen, sa présidente, le système suisse basé sur la prévention serait menacé (lire ci-contre). En matière de santé buccale, le «low cost» serait une illusion.

Quoi qu’il en soit, les vols quotidiens pour Budapest à moins de 100 francs sont bien réels. Là-bas, les cliniques ont tout prévu, des traducteurs au transfert à l’aéroport offert. «J’étais un peu réticent à l’idée d’aller à l’étranger», confie José-Manuel, père de famille de 54 ans. Au final, ce Genevois a emmené sa famille à l’Helvetic Clinic pour une consultation collective. «Le travail est nickel», assure-t-il. Son traitement – onze implants, deux ponts – lui aura coûté 17 500 euros. «J’ai fait faire un devis à Genève il y a dix ans. Le dentiste me demandait 30 000 francs pour le même travail.»

Sur Internet, les témoignages dithyrambiques de clients fleurissent. Sont-ils réels? «Oui, c’est moi qui ai écrit ce commentaire», confirme Frédéric di Rosa, un sexagénaire vaudois. «On est souvent arrogant en pensant que chez nous tout est mieux. Là-bas, j’ai été soigné par d’excellents professionnels à un tarif quatre fois moins élevé qu’ici.» Mais en cherchant plus en profondeur, le Web regorge également de témoignages de patients furieux. «La qualité des couronnes est désastreuse», avertit un internaute au sujet de la clinique à l’appellation suisse. Frédéric di Rosa n’en a cure. Dans six mois, il prévoit de retourner à Budapest pour un week-end combinant opéra et détartrage à bon prix.

La publicité en question

Le discours de vente hongrois commence donc à porter ses fruits. Désarmés, les dentistes genevois observent avec méfiance la prolifération d’annonces et de sites Internet destinés à la clientèle genevoise. Une publicité inconcevable pour eux-mêmes, leur code de déontologie interdisant l’encouragement à la consommation.


«Nous ne sommes pas des vendeurs!»

Présidente de l’Association des médecins-dentistes de Genève (AMDG), Martine Riesen fustige une approche «à court terme et purement économique» du métier.

Quel sentiment vous inspire cette concurrence hongroise?
On ne peut pas en penser du bien. Les Hongrois sont ceux qui font la publicité la plus tapageuse, mais le phénomène s’étend à la Turquie, aux pays d’Afrique du Nord et à la France voisine. Nous avons là des dentistes qui répondent à une seule logique: l’appât du gain. Pour preuve, les dentistes hongrois n’appliquent pas les tarifs hongrois. Ils triplent, voire quadruplent leurs prix avec leurs patients suisses. Nos charges à Genève ne sont pas les mêmes: on ne peut pas concurrencer.

Si le travail est bien fait et que le patient économise, quel mal y a-t-il finalement
Nous sommes face à des praticiens qui doivent faire un maximum d’argent en moins de temps. Or notre métier doit répondre au temps biologique. Il faut laisser le temps aux tissus de la bouche de réagir après un traitement, suivre avec recul, être disponible en cas d’aléas thérapeutiques. Nous ne sommes pas des vendeurs! A long terme, c’est notre système de prévention et la qualité des soins qui sont en danger. Cette approche nous a permis de réduire les caries de 90% depuis 1960 et de maintenir la stabilité des prix. Aujourd’hui, je crains que les coûts de la branche ne subissent une évolution semblable à ceux de la médecine.

Certains vous reprochent l’augmentation de vos tarifs. Cette concurrence n’est-elle pas l’occasion d’un rééquilibrage?
Ces douze dernières années, près de 5000 médecins dentistes étrangers ont obtenu une reconnaissance en Suisse grâce aux Bilatérales. Le Conseil fédéral pensait que les prix baisseraient; il s’est trompé. Il a fait naître l’illusion du low cost dans notre branche. La concurrence entraîne les risques de surtraitement. De nombreux exemples ont montré qu’un rabais se répercutera sur les prix du traitement ou qu’il engendrera des soins pas nécessaires. Sans compter les cas où il faut récupérer un travail mal fait à l’étranger.

Cela vous arrive-t-il souvent?
Récemment, j’ai eu affaire à une couronne hongroise sur une racine infectée. Cela a posé problème, comme lorsque nous nous retrouvons face à des malfaçons ou à des marques qui ne répondent pas aux standards. Au final, cela coûte plus cher pour tout le monde.

Soigner ses dents peut coûter extrêmement cher. Que dire à celui qui n’en a pas les moyens et qui part à l’étranger?
Si le traitement se passe bien, tant mieux. Mais j’aimerais qu’on en dise autant dix ans plus tard, ce qui n’est pas toujours le cas. Avec ce système, le patient est le juge; il est parfois, aussi, la victime de ses choix économiques. L.D.S.

Créé: 29.01.2016, 19h40

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.