«La démocratisation de l’espace doit impérativement être régulée»

ScienceMichel Mayor et Didier Queloz fêtés à la maison avant les fastes des Nobel. Retrouvez notre interview en vidéo.

Michel Mayor (à g.) et Didier Queloz ont entamé la longue course des sollicitations qui les mènera à Stockholm.

Michel Mayor (à g.) et Didier Queloz ont entamé la longue course des sollicitations qui les mènera à Stockholm. Image: Odile Meylan

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L’Observatoire de Genève, à Versoix, n’est pas près de déménager. Il a pourtant changé d’adresse. Lundi soir, ses responsables ont annoncé qu’il se situerait désormais au chemin de Pégase 51 (et non plus Maillettes 51). Le bâtiment attenant hérite du 51 Pégase b. De nouvelles adresses qui rendent hommage à la première exoplanète découverte: 51 Pegasi b. Elle orbite autour de l’étoile 51 Pegasi et vaut le Prix Nobel de physique à ses deux découvreurs: Michel Mayor et Didier Queloz. Les astrophysiciens, chasseurs d’autres mondes, ont été fêtés sur leurs terres avant leur départ pour Stockholm, où ils recevront le prestigieux prix mardi prochain.

Vous avez reçu de nombreuses distinctions pour votre découverte. En quoi le Nobel est-il différent?

Michel Mayor: Qu’on le veuille ou non, c'est un prix qui n’a jamais été dépassé, même si d’autres sont mieux dotés. Le Nobel reste le Nobel. Pour le quantifier, je pourrais simplement mesurer le nombre d’e-mails reçus pour chaque prix. Là, j'en suis à plus de 1000. C'est complètement fou! Je croule sous les invitations, l'impact de ce prix est gigantesque.

Quelle est la nature de ces sollicitations?

M.M.: Des demandes pour donner des conférences aux quatre coins du monde. J’en ai reçu plus de 70. Je ne peux évidemment pas toutes les honorer, mais je ne dis pas systématiquement non et je n’accepte pas uniquement les plus prestigieuses. Il faut trouver un équilibre entre celles qui font plaisir et celles qui sont incontournables. Et puis il y a des requêtes un peu plus farfelues, venues de gens qui pensent avoir inventé une nouvelle théorie de la relativité et qui me demandent mon avis. Mais il y a rarement des choses fondamentales là-dedans...

Entre le calme de la découverte de l’exoplanète en 1995, l’engouement qui a suivi et la frénésie des Nobel aujourd’hui, quelle période avez-vous préférée?

Didier Queloz: Le moment le plus enivrant, c’est celui de la découverte. Les prix, c’est la cerise sur le gâteau, la célébration. Mais c’est la recherche qui procure les émotions. Il faut être obsédé par la quête, pas par le résultat. Il y a tellement de facteurs, notamment de chance, qui entrent en jeu.

M.M.: C’est pour cette raison qu’il n’y a aucun conseil à donner pour décrocher un Prix Nobel. Le chercheur qui pense à ça lorsqu’il commence, il a meilleur temps d’arrêter la recherche, car il risque de gâcher sa vie à attendre.

La chasse aux exoplanètes a explosé depuis votre découverte. Elle s’oriente désormais vers la recherche de la vie ailleurs. Où faut-il regarder?

M.M.: Des planètes avec des conditions adéquates pour le développement de la vie, il y en a énormément, on le sait. Maintenant, le but est de les trouver le plus près possible pour pouvoir les étudier. Mais les outils capables d’analyser les signatures chimiques des atmosphères d’exoplanètes pour y dénicher la vie sont encore un peu limités.

Et dans le système solaire?

M.M.: Si l’on détecte de la vie sur une exoplanète, on ne verra que la preuve de la présence d’éléments chimiques. Difficile d’aller plus loin. Par contre, si on trouvait la vie par exemple dans l'océan sous la banquise d'Europa (ndlr: un satellite de Jupiter), on pourrait comparer son ADN au nôtre. Si c’est le même, il y aurait donc une recette universelle pour la vie. Si, à l’inverse, il est différent, ce serait génial! Ça prouverait que l'évolution de l'univers est capable de créer des vies basées sur des principes très différents.

D.Q.: Beaucoup d'expériences vont se réaliser. On va aller sur Mars en 2020, des échantillons seront récoltés et permettront des analyses très fines. On peut imaginer des expériences sur Vénus, sur Titan, sur Encelade (ndlr: deux satellites de Saturne). Il y a plein de systèmes solaires qui sont très intéressants. Maintenant, la question de la vie sur des planètes plus lointaines est une question beaucoup plus compliquée parce qu'elle ouvre les possibles de manière bien plus vaste. Dans des environnements chimiques et des conditions thermiques très différents. Il y a encore un énorme chemin vers la compréhension ces systèmes planétaires.

Le secteur privé rêve d’emmener M. et Mme Tout-le-monde dans l’espace et de coloniser d’autres planètes. Que pensez-vous de ce business spatial?

D.Q.: L’espace est extraordinaire, donc pourquoi pas? Mais il faut impérativement réguler sa démocratisation. Un projet en cours veut couvrir la Terre d'un réseau satellite pour diffuser le wi-fi partout dans le monde. Louable, même si je ne ne suis pas sûr que le wi-fi augmente notre capacité à être intelligents. En outre, ce projet empêcherait l’accès au ciel aux astronomes. J’ai un problème avec le fait que la démarche ne tient pas compte de l'intérêt global.

M.M.: L’exploration spatiale, comme le projet d’aller sur Mars, ne me dérange pas. Mais quelle va être la masse de CO2 injectée dans l’atmosphère par des gens assez riches pour aller voir la Terre défiler depuis l’espace? Cet aspect-là me gêne.

À ce sujet, Jacques Dubochet met tout le poids de son Nobel dans sa croisade pour l’environnement. Ferez-vous de même?

M.M: Cela fait quarante ans que les scientifiques disent de faire attention, qu’on va dans le mur. Aujourd’hui, on leur reproche de n’avoir rien fait pour alerter le politique. Et lorsqu’il y en a un qui donne son avis, on dit qu’il en fait trop! Mais le problème n’est pas là, il est dans le manque de scientifiques au parlement fédéral. Une climatologue (ndlr: la Verte vaudoise Valentine Python) vient d’être élue au National, très bien, mais il est souvent arrivé qu’il n’y ait pas un seul scientifique sous la Coupole. En ces temps où la science a un rôle important à jouer dans la société, pouvoir compter des scientifiques au parlement est fondamental.

Créé: 02.12.2019, 22h18

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