Comment les dames de Genève ont sauvé la Flore du Mexique

BotaniqueUne expo retrace le tour de force réalisé pour recopier à la main 1300 dessins de plantes en quelques jours. Un patrimoine fabuleux.

Deux plantes de la collection, parmi d’autres: la Crescentia alata Kunth (à g.) et l’Ochroma Lagopus Sw.

Deux plantes de la collection, parmi d’autres: la Crescentia alata Kunth (à g.) et l’Ochroma Lagopus Sw. Image: BIBLIOTHÈQUE DES CJBG

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L’exposition vernie jeudi passé aux Bains des Pâquis retrace l’une des plus étonnantes mobilisations qu’a vécue Genève. En vedette, les dames de la bonne société, répondant à l’appel vibrant du savant botaniste Augustin-Pyramus de Candolle. En quelques jours, elles vont réussir un incroyable tour de force qui permet aujourd’hui aux Conservatoire et jardin botaniques (CJBG) d’abriter un patrimoine d’une valeur inestimable.

L’aventure prend sa source… au Mexique, il y a un peu plus de deux cents ans. À la fin du XVIIIe siècle, une expédition de savants et botanistes espagnols et mexicains part en Nouvelle-Espagne. Ils en ramènent, notamment, des centaines de dessins de plantes, merveilleusement détaillés et colorés par des artistes. Cette collection porte le nom de Flore du Mexique. Mais les troubles qui secouent l’Espagne au début du XIXe siècle forcent l’un des botanistes, le Mexicain Moçiño, à fuir le pays. Il emporte sa collection, soit environ 1300 dessins, et la confie à Candolle, alors en poste à Montpellier. La trame se noue.

Des raretés pour l’époque

Ces planches décrivent d’authentiques raretés pour l’époque, «environ 110 genres nouveaux et 1200 espèces inconnues aux naturalistes modernes», écrira Candolle dans ses mémoires. Ce dernier revient à Genève en automne 1816 avec ce précieux trésor, qu’il étudie de près. 1817 marque la fondation, par ses soins, du premier Jardin botanique à Genève, aux Bastions. Mais en avril de cette année-là, mauvaise nouvelle: Moçiño est à nouveau en odeur de sainteté en Espagne, il veut y revenir… avec sa collection. Le départ est imminent! Candolle ne peut laisser filer ce patrimoine tant scientifique qu’artistique. Et c’est là que la magie va opérer.

Candolle imagine d’abord sauver quelques planches. Comment? En les faisant reproduire par «quelques personnes qui avaient déjà comme étude particulière de dessin, copié quelques-unes de ces plantes, relate-t-il. Je me serais estimé heureux d’obtenir la copie d’une vingtaine.» C’est sans compter sur l’intérêt pour la science – et notamment la botanique – qui prend naissance à l’aube du XIXe siècle. Animées d’un zèle et d’un esprit civique inattendus, près de 150 personnes, dont de très nombreuses dames de la bonne société genevoise, saisissent crayons, plumes et pinceaux!

Huit jours de folie

La fièvre atteint alors son paroxysme. «Les commençants calquaient les esquisses, s’enflamme le savant genevois. Les amateurs les coloraient par échantillons, les artistes se chargeaient des objets les plus difficiles, les maîtres de dessin dirigeaient leurs élèves dans ce travail; les personnes qui ne savaient pas peindre s’efforçaient d’être utiles en cherchant parmi leurs connaissances des collaborateurs pour cette entreprise devenue comme nationale par la réunion de toutes ces volontés.» Il précise: «C’est particulièrement parmi les Dames que j’ai trouvé le zèle dont je viens de parler.» Il est vrai aussi qu’à l’époque, on dit de Candolle qu’il ne laissait pas les dames indifférentes…

Le tour de force est finalement exécuté en huit jours. Quelque 860 planches sont copiées dans leur totalité ou en partie, et plus ou moins colorées, alors que 119 autres sont conservées sous forme d’esquisses. Il faut encore ajouter 71 dessins que Candolle avait eu le temps de faire recopier alors qu’il était à Montpellier, et enfin 305 doubles que Moçiño a bien voulu lui céder.

Le mystère du grenier

L’histoire est belle, non? Mais elle serait incomplète sans une part de mystère. Et, pourquoi pas, une petite polémique? Elles existent toutes deux. Car pendant 160 ans, la collection constituée à Genève – réunie dans treize volumes de maroquin rouge visibles à la bibliothèque des CJBG – demeura le seul témoin de la Real Expedición de Botánica entreprise entre 1787 et 1803 en Nouvelle-Espagne.

De fait, la collection de dessins originaux ramenée en Espagne par Moçiño disparaît des écrans radars après le décès de ce dernier. On est alors en 1820. Que devient-elle, on l’ignore. C’est le premier rebondissement.

«À la fin du XIXe siècle, les autorités espagnoles ont voulu la retrouver, mais cela n’a pas abouti», explique Perrine Blanc, historienne de l’art et commissaire de l’exposition. Le second rebondissement intervient en 1979, quand ces dessins sont retrouvés dans un grenier, à Barcelone. «Il semble qu’ils étaient en main d’une famille en lien avec le médecin de Moçiño de l’époque», précise Perrine Blanc. Ont-ils servi comme mode de paiement pour des soins? Mystère.

Polémique en Espagne

Et puis, c’est la polémique. Car ce fonds de grande valeur est racheté par le prestigieux Hunt Institute for Botanical Documentation, à Pittsburgh (États-Unis). En 1981, il passe la douane sans coup férir. Apprenant cette fuite de patrimoine, la presse espagnole, notamment le journal «El País», se déchaîne. Mais rien n’y fait.

Ultime mystère, pourquoi la collection genevoise s’appelle-t-elle désormais Flore des Dames de Genève? «Ce nom est contemporain, mais nul ne sait réellement qui l’a donné», indique Martin Callmander, conservateur de la bibliothèque des CJBG.

Exposition Flore des Dames de Genève,

Bains des Pâquis, du 30 août au 30 septembre, de 7 h à 23 h. L’expo se poursuit à la bibliothèque des Conservatoire et jardin botaniques aux mêmes dates, de 13 h 30 à 16 h 30, où des dessins originaux sont présentés au public.

(TDG)

Créé: 02.09.2018, 17h22

Exceptionnel patrimoine artistique et scientifique

Les treize volumes de la Flore du Mexique – appelé aussi Flore des Dames de Genève – qui se trouvent aux Conservatoire et jardin botaniques (CJBG) constituent un précieux témoignage scientifique du début du XIXe siècle. Historienne de l’art et commissaire de l’exposition aux Bains des Pâquis, Perrine Blanc, 31 ans, a également mis en lumière la valeur artistique de ce fonds: «Il s’agit d’un patrimoine historique exceptionnel. Un témoin des techniques artistiques utilisées à l’époque. Les différents auteurs des dessins ont travaillé à l’encre noire, au crayon graphite, à l’aquarelle ainsi qu’à la gouache pour les finitions. À relever, l’application de vernis, qui permet d’obtenir des reflets pour souligner des détails, notamment les pétales.»

Perrine Blanc confie avoir été «émerveillée tant par l’histoire de la Flore des Dames que par l’incroyable engouement des dessinateurs. Il faut aussi relever que ces dessins avaient une grande valeur sentimentale pour Augustin Pyramus de Candolle.»

Comment a-t-elle sélectionné ceux de l’exposition? «Le choix était forcément très difficile. J’ai notamment privilégié la diversité des couleurs de certaines planches, mais aussi l’histoire de certains de leurs auteurs, notamment deux femmes, Caroline Chuit et Nancy Almeras.» Il faut savoir que Candolle a répertorié tous les auteurs des dessins au début du premier tome de la collection. On y découvre notamment un certain Rodolphe Töpffer, 17 ans à l’époque, qui deviendra le père de la bande dessinée…

À noter enfin, relève Patrick Bungener, collaborateur scientifique aux CJBG, que Candolle a exprimé dans ses mémoires «le désir que la collection ne sorte jamais de Genève et serve à l’enseignement de la botanique, à l’avancement des arts, du dessin et à l’encouragement de l’esprit public». X.L.

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