Dalles en béton et tour maousse aux Grottes

Projets non-réalisés (2/8)Au début des années 1970, les autorités lancent l’idée d’une transformation radicale du quartier, vétuste et sous-équipé

Coupe longitudinale des Grottes, BEFAG, 1971, planche n° 42. Le projet prévoyait une haute tour derrière la gare de Cornavin, laquelle apparaît en violet sur le plan. Image: DR

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Faire entrer ce bout de ville décrépit dans la «modernité». Telle est l’ambition du bureau d’études de la Fondation pour l’aménagement du quartier des Grottes (BEFAG) lorsqu’il publie, en 1971 et sur mandat de la Ville et du Canton, son plan de reconstruction pour le secteur adossé à la gare de Cornavin. Et la modernité, sous la plume de ce consortium d’architectes et d’ingénieurs, implique de faire table rase de la mémoire urbanistique de la zone. Soit ratiboiser pour rebâtir un quartier haut perché aux atours futuristes.

«A l’époque, on voulait revitaliser la ville pour en faire un centre d’affaires et reporter le logement social en périphérie», explique Philippe Gfeller, architecte-urbaniste, auteur d’un opus sur l’histoire des Grottes*. Cette idée trouve son principe dans le plan directeur 2015 de Marc-Joseph Saugey, approuvé en 1966, qui esquisse une agglomération genevoise du IIIe millénaire de 800 000 habitants, structurée en alvéoles. De plus, dans les années 60, les nouveaux projets routiers (liaison souterraine entre Sous-Terre et Montbrillant), postaux (construction d’un centre de tri à Montbrillant) et ferroviaires (restructuration de Cornavin), relancent l’idée d’une métamorphose du quartier.

Sol artificiel en escaliers

Appliquée aux Grottes, la thèse de la modernité, donc, s’exprime par la création d’un sol artificiel à 15 mètres au-dessus du terrain naturel, à la hauteur des voies de chemin de fer de Cornavin*. Constitué d’une série de grandes dalles en escaliers suivant la pente de la rue de la Servette, ce nouveau plancher libère, en dessous, la place pour les réseaux de transports, les routes et les parkings. En surface, il permet l’accès aux logements, aux commerces, aux écoles et aux parcs et sert de socle à la superstructure, soit l’édification d’immeubles parfois considérablement hauts.

«La pièce maîtresse de l’ensemble aurait été une tour de 60 mètres, semblable à celle de la télé, indique le spécialiste. Tout autour, une série de logements plus bas, sous forme de barres ou de petites tours.» Car l’une des ambitions du projet est de copieusement densifier le quartier: il prévoit de faire passer la population de 6000 à 15 500 résidents! «On traitait les nouveaux citadins un peu comme des tomates hors sol, sourit Philippe Gfeller. C’était un modèle qui avait le vent en poupe en Europe: voyez La Défense à Paris ou la Part-Dieu à Lyon.»

Le projet est exposé au public en 1972. «Seules les dalles étaient présentées, aucun élément du bâti n’apparaissait. Les gens n’y ont rien compris.» Par ailleurs Ville et Etat ne s’accordent pas sur l’aménagement de la partie inférieure du plateau. Alors que la Municipalité défend l’idée d’une ville sociale, reposant sur une architecture à taille humaine, le Canton milite, essor économique oblige, pour l’érection de buildings et un grand espace dévolu aux bureaux.

Débute un long processus d’ajustements et d’arbitrage. «En 1975, le plan de base est abandonné et découpé en cinq secteurs d’étude, indique Philippe Gfeller. Dans ce vaste puzzle, les forces en présence s’expriment plus librement.» Les PTT, désormais autonomes, s’attaquent à la réalisation de leur gigantesque centre de tri postal, lequel sortira de terre en 1984 à la rue des Gares. Topographiquement, l’édifice constitue le seul vestige de la vision du BEFAG: l’immense dalle de béton qui aurait recouvert tout l’Ilot 13 se serait trouvée à la hauteur de celle qui soutient l’actuelle poste.

Fantasme d’urbaniste

L’autre prolongement de la réflexion initiée en 1971 est la réalisation du quartier de Schtroumpfs, au-dessus de la rue Louis-Favre. Ce complexe, beaucoup moins dense et plus social que le projet initial, sera construit au début des années 80 sur des terrains de la Ville. Le reste demeurera fantasme d’urbaniste. Les divers desseins de reconstruction du bas des Grottes soulèvent l’hostilité des habitants. Oppositions et mobilisations suivies d’une pétition déposée par l’Action populaire aux Grottes en 1976 en sonnent le tocsin: un an plus tard, les autorités politiques abandonnent l’idée de raser ce quartier populaire et ouvrier et optent pour une réhabilitation des immeubles respectant la typologie des logements.

«Heureusement que Genève en a réchappé, ç’aurait été une verrue innommable, argue Philippe Gfeller. De toute façon, il manquait au projet une force politique unique et une promotion globale. Et il dérogeait à un principe fondamental: le respect de la découpe parcellaire.» Les Grottes, pourtant, ne sont pas au bout de combats homériques pour défendre leur intégrité. Ces temps, on entend parler, à Genève, d’une future extension de la gare…

*Place des Grottes, Philippe Gfeller, Ed. d’en bas, 2012 (TDG)

Créé: 12.07.2014, 09h25

Galerie photo

Dalles et tour en béton aux Grottes

Dalles et tour en béton aux Grottes Les plans du projet, imaginé en 1971

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