Un cycliste est poursuivi pour homicide par négligence

Genève Le passant percuté par le prévenu a succombé à ses blessures trois semaines après l’accident. La procédure en cours, rare en Suisse, relance le débat sur la sécurité des piétons.

Le lieu du drame. L’accident est survenu le 20 juillet à 18 h 45 sur ce carrefour à Rive.

Le lieu du drame. L’accident est survenu le 20 juillet à 18 h 45 sur ce carrefour à Rive. Image: Laurent Guiraud

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Une procédure genevoise relance la polémique sur la sécurité des piétons en ville. Mais cette fois, ce n’est pas un automobiliste qui se retrouve sur le banc des accusés mais bien un cycliste, figure par excellence de la mobilité douce. Au début du mois, dans les locaux du Ministère public, s’est tenue une audition pesante. Selon nos renseignements, un cycliste qui a percuté cet été un piéton de 44 ans à Rive se retrouve aujourd’hui prévenu d’homicide par négligence. Car trois semaines après la collision, la victime a succombé à ses blessures.

Cet automne, la famille du défunt, défendue par Me Roland Burkhard, a porté plainte contre le suspect, âgé de 29 ans: «C’est une tragédie d’autant plus dure pour la famille que le décès a eu lieu trois semaines après l’accident et que, durant cette période, les proches ont continué d’espérer.»

Le drame s’est produit un soir d’été, le 20 juillet. Vers 18 h 45, le cycliste circule sur le boulevard Helvétique en direction de la rue du Rhône. La route qui mène au carrefour avec le cours de Rive est pentue. Dangereuse même. La piste cyclable se trouve comme prise en tenailles entre deux voies de circulation destinées aux voitures. Comme le relèvent des témoins, ces dernières sont arrêtées quand le cycliste roule et percute le passant.

«Je roulais à 25 km/h»

Les versions, divergentes, donnent lieu à un débat tendu. «A cette heure de pointe et de bouchons, le fait que des véhicules soient à l’arrêt ne signifie pas que le feu était au rouge», relève d’emblée l’avocat du prévenu. Il n’empêche que la victime traversait de gauche à droite sur le passage pour piétons, régulé par des feux: cela signifie que l’un des deux a passé au rouge. Le cycliste s’est-il arrêté au feu avant d’entamer le carrefour? Il conteste en tous les cas avoir grillé le feu rouge. Il s’est engagé à l’orange, dit-il. Sans ralentir, rétorque la partie plaignante. Quant au piéton, aurait-il ignoré la signalisation le concernant? Me Burkhard assure que «la victime était connue pour sa prudence».

L’expertise en cours permettra d’y voir plus clair. Elle devrait aussi en dire davantage sur la vitesse du vélo au moment de l’impact. Car à ce stade, le cycliste soutient qu’il roulait à 25 km/h. Une vitesse incompatible avec la violence du choc, selon l’avocat de la partie plaignante. Défenseur du prévenu, Me Robert Assaël assure que son client «a franchi le feu qui venait de passer à l’orange et circulait à 25 km/h. Il a pu d’autant mieux évaluer cette vitesse qu’il roulait fréquemment avec une personne dont le vélo électrique est bloqué à 25 km/h.»

Des témoignages contradictoires

La couleur des feux est donc la clé de l’enquête. «Selon un témoin, le malheureux piéton a traversé au rouge, poursuit Me Assaël. Selon un autre, il marchait vite, voire courait. Mon client n’a pu le voir qu’au tout dernier moment, quasiment au moment du choc, et n’a pu malheureusement l’éviter.» La partie plaignante cite pourtant une conductrice de voiture qui était arrêtée en tête de file à droite: «Cette dernière raconte qu’elle était arrêtée au rouge depuis cinq à dix secondes lorsque le cycliste est arrivé très vite et a percuté violemment le piéton.» Une piétonne qui était derrière celui-ci a aussi déclaré qu’il marchait. «Donc il ne courait pas, assure Me Burkhard. Enfin, un autre témoin a affirmé avoir parlé avec le cycliste juste après l’accident: le cycliste lui a dit qu’il était passé au rouge! En disant maintenant qu’il est passé à l’orange, il se rétracte.»

«C’est faux, insiste Me Assaël, mon client n’est jamais passé au rouge. Il est profondément triste et affecté par l’issue tragique de l’accident, il y pense quotidiennement. Il aimerait tant remonter le temps et modifier le cours de ce drame. Mon mandant est un cycliste prudent et respectueux des signalisations.» Ce sera la justice qui tranchera ces prochains mois.

Cyclistes et piétons toujours plus nombreux

Ce drame aurait-il donc pu être évité? De manière générale, Alfonso Gomez, président de Pro Vélo, juge ce carrefour problématique: «Cette piste cyclable au milieu des voitures pose des problèmes de sécurité et de visibilité.» Quelle que soit l’issue judiciaire de l’affaire, le responsable du lobby des vélos estime que ce fait divers est un cas de figure de l’insécurité croissante pesant sur la mobilité douce. «Les cyclistes et les piétons sont toujours plus nombreux. Les vélos, même ceux utilisés par les travailleurs frontaliers, sont en hausse depuis des années. Mais les pistes cyclables n’augmentent pas du tout dans la même proportion. Il est primordial que ce retard d’infrastructures soit rattrapé. Pour des questions de sécurité.»

Un message que Pro Vélo a encore fait passer récemment auprès de la Commission des travaux au Grand Conseil: «Un exemple? Lorsqu’il y a des chantiers sur la route, comme celui du tram à Lancy, les voies dévolues aux vélos en font les frais. Les cyclistes se retrouvent du coup coincés entre les barrières de travaux et les voitures.» Et Alfonso Gomez de conclure sur un regret: «Les lobbies des voitures sont plus forts car plus mobilisés. Il y a chez le piéton et le cycliste un esprit plus individuel et libertaire.»

Les incivilités des cyclistes

En tant qu’usager de la route, Me Burkhard voit surtout un problème plus global d’incivilité routière: «On voit souvent des cyclistes qui passent au rouge. On dirait que la signalisation n’est pas faite pour eux. Et je ne parle même pas de ceux qui roulent trop souvent sur les trottoirs. Même à 5-10 km/h, cela suffit pour renverser quelqu’un.» Au lendemain du drame, Rolin Wavre, porte-voix de Pro Vélo, résumait ainsi le match piéton-cycliste: «Le piéton est vulnérable par rapport au cycliste, qui l’est par rapport à l’automobiliste. Encore que, un piéton peut aussi mettre en danger un cycliste, en surgissant inopinément sur la route. Cela montre qu’il faut plus de respect entre les usagers de la route, c’est-à-dire un contact visuel.» Un échange de regards qui n’a manifestement pas eu lieu entre le prévenu et le piéton l’été dernier à Rive.

Cosecrétaire d’actif-trafiC, grand défenseur des piétons, Thibault Schneeberger voit aussi ce drame dans un contexte problématique. Pour lui, le temps d’attente aux feux pour les piétons doit diminuer. «S’ils sont trop longs, cela incite à traverser avant le vert. Nous avons lancé à la fin de l’été une pétition pour que cette situation change. La base légale favorisant davantage les piétons existe mais n’est pas appliquée. La volonté politique manque pour encourager les parcours à pied. Qui sont beaucoup moins longs que ce que les gens pensent. 45% des déplacements en ville sont faits à pied. L’enjeu de la sécurité des piétons est donc plus que jamais réel.»

(TDG)

Créé: 12.10.2017, 16h14

Dossiers

Condamnation en 2008

Un piéton qui décède après une collision avec un cycliste reste une rareté en Suisse d’après nos recherches, effectuées depuis l’an 2000. Avant le drame de Rive, le dernier décès ayant défrayé la chronique dans le canton remontait à 2005. Un retraité de 88 ans avait été fauché par un cycliste lors du triathlon international de Genève. Comme dans le cas qui nous occupe, l’homicide par négligence avait été retenu par les autorités de poursuite pénale. Ce fut également le cas en 2008, à l’encontre d’un cycliste qui avait tué accidentellement un piéton de 68 ans dans le canton de Fribourg. Il avait écopé d’une peine pécuniaire avec sursis. A Berne, en 2003, une piétonne effrayée par des cyclistes de passage avait chuté. Sa tête avait heurté le sol et elle était ensuite décédée. Plus rare encore, en 2000, dans le canton de Saint-Gall, c’est un cycliste de 20 ans qui avait trouvé la mort en percutant un piéton de 14 ans. F.M.

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