Un couple d'exception

DistinctionLors du Dies academicus vendredi, Peter et Susanne Suter recevront chacun la Médaille de l'Université de Genève

Les deux médecins ont mené leur carrière tambour battant, en élevant trois enfants. Leur secret? Respecter les choix de l’autre tout en restant unis autour d’un projet de vie.

Les deux médecins ont mené leur carrière tambour battant, en élevant trois enfants. Leur secret? Respecter les choix de l’autre tout en restant unis autour d’un projet de vie. Image: Laurent Guiraud

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Au-delà de deux individus remarquables, c’est le parcours d’un couple que l’Université de Genève distingue. Peter et Susanne Suter ont compté parmi les grands patrons des Hôpitaux universitaires de Genève: lui aux soins intensifs pendant vingt ans, elle en pédiatrie - première femme à diriger un grand service clinique d’un hôpital universitaire suisse. Chacun a occupé de hautes fonctions nationales, lui à la tête de l’Académie suisse des sciences médicales, elle au Conseil suisse de la science. Enfin, tous deux ont élargi leur carrière sur le plan international. A 75 et 72 ans, ils sont toujours actifs. Et trouvent du temps pour les cinq petits-enfants que leur ont donnés leurs trois enfants. «Notre grand bonheur», disent-ils d’une même voix. N’en jetez plus! Le couple, qui reçoit ce vendredi la Médaille de l’Université, lève le voile sur ce double destin exceptionnel.

Comment expliquez-vous cette double récompense?

Peter Suter (P.S.) Le recteur m’a dit qu’il n’était pas fréquent qu’un couple fasse carrière dans la même faculté d’une université. Il semble que nos activités au niveau national ont été appréciées, ainsi que notre implication dans le développement de la Faculté de médecine.

Susanne Suter (S.S.) Je suis très touchée. Nous avons tous les deux étudié en Suisse allemande, puis nous nous sommes identifiés à l’UNIGE. Nous nous sentons très Genevois. Nous avons eu des offres ailleurs, mais les avons refusées.

Pourquoi?

S.S. On m’a proposé de diriger l’Hôpital des enfants de Zurich. Le financement de la recherche était meilleur, des collègues très compétents m’attendaient. A Genève, tout était à construire et à développer. Je voulais rester. Et il y avait nos enfants. Ils étaient déjà grands, mais nous aurions été plus loin d’eux.

P.S. J’ai beaucoup investi dans les soins intensifs avec la certitude qu'il serait plus facile de développer un service moderne à Genève, la faculté étant plus ouverte à la réforme des études que d'autres universités en Suisse.

Comment avez-vous pu mener tous les deux des carrières de très haut niveau?

P.S. Dans la vie, il faut avoir de la chance. Et saisir les occasions. Nous nous sommes connus à Zurich par hasard. Je voulais me former à Genève chez Alex Muller, le grand patron de la médecine interne de l’époque. Mes copains disaient que je n’avais aucune chance. J’ai parié avec eux. Et j’ai eu la place. Ma femme a suivi. Comme elle n’avait pas de poste, elle a dû faire deux ans de médecine interne avant de commencer la pédiatrie. Lorsque j’ai voulu aller en neurologie à Berne, Susanne a dit non, on reste à Genève! J’ai trouvé une place aux soins intensifs. Si ma femme m’avait suivi à Berne, ma vie aurait été différente.

S.S. Une fois c’était lui, une fois c’était moi. On s’est toujours arrangés. Et on a fait les bons choix. Pour nous deux, il y a eu beaucoup de chance. Après mon troisième enfant, à 35 ans, j’ai tout recommencé de zéro. Je me suis lancée dans l’infectiologie car le professeur Ferrier me proposait de le faire. J’ai vite été prise de passion, alors qu’au départ, je me voyais installée dans un cabinet de ville.

P.S. (sourit). Elle parle de chance, mais il faut beaucoup de volonté pour réussir ce qu’elle a fait. Quand nous sommes partis aux Etats-Unis avec nos enfants de 2 ans et 2 mois, elle pensait ne pas travailler. Je lui disais: tu ne vas jamais tenir. Et en effet, cela n’a pas duré!

S.S. J’ai appris les bases du travail de laboratoire. J’espérais que les enfants fassent la sieste pour écrire mes publications…

Cette expérience américaine a donc été bénéfique pour vous deux.

P.S. Ce fut une superbe expérience. Pour la recherche, l’environnement scientifique et les amitiés. Cela a élargi nos horizons dans tous les sens.

S.S. Avoir un époux qui a un grand amour pour l’aventure a été très stimulant pour moi. C’est dans la différence, dans ce jeu «une fois toi, une fois moi» que les choses ont marché. Si l’on a fait des carrières assez semblables, cela ne veut pas dire que l’on se ressemble.

P.S. C’est vrai, on est très différents!

Aviez-vous tous deux l’ambition d’un destin national?

P.S. Nous avions tous deux, dès les études, le désir de changer un enseignement que nous trouvions trop traditionnel. Je crois que nous avons été vus comme des gens courageux, avec un intérêt pour ce qui se passait au-delà de notre service ou de notre ville, sur le plan national et international. Cet intérêt large m’a amené à présider la société européenne puis la fédération mondiale des soins intensifs. Mais dans ma carrière, j’ai refusé beaucoup de choses.

S.S. J’ai également refusé bien des choses pour protéger ma famille et aussi parce que je préfère travailler en petits groupes.

Vous aviez le souci de transmettre.

S.S. J’ai énormément investi pour motiver des jeunes à s’investir dans la recherche, à partir à l’étranger. Dans ma clinique, les femmes étaient majoritaires. Ce dont je suis le plus fière, c’est de voir qu'un grand nombre de jeunes femmes que j’ai formées sont devenues professeures aujourd’hui. Je voulais qu’elles visent le plus haut possible, tout en ayant une famille.

Viser haut en ayant une famille?

S.S. Il faut que les femmes croient en elles. J’ai perdu ma mère à 5 ans. J’ai été élevée par mes grands-parents, des gens merveilleux qui m’ont extrêmement soutenue dans l’idée que je serai toujours capable de faire des choses, d’aller de l’avant face à toute épreuve.

P.S. Je suis très fier d’avoir soutenu l’introduction du temps partiel aux soins intensifs. On me disait: ça ne marchera jamais. En réalité, les binômes furent de très bonnes expériences.

S.S. Le temps partiel est tellement important! Il y avait des sceptiques, mais j’ai toujours encouragé les femmes qui désiraient des enfants à les avoir avant 30 ans, à l’âge où elles prennent le moins de risques pour leur santé et où elles sont plus faciles à remplacer qu’après 35 ans. Une fois nos médecins femmes ont eu 13 bébés en un an! Mais j’insiste: deux mi-temps travaillent plus qu’un temps plein.

Sans bénéficier de temps partiel, comment avez-vous élevé 3 enfants?

S.S. Pour moi c’était une évidence, je voulais des enfants. Mais quand on me demande comment on a fait, je ne veux plus le savoir! C’était compliqué. Nous n’avions pas de place en crèche. Nous habitions la campagne et n’avions pas de famille. Nous nous sommes donné les moyens d’entourer nos enfants de personnes compétentes. Ce fut beaucoup de sacrifices financiers et les pires ennuis pour obtenir des permis de travail. J’ai adopté une discipline de travail à toute épreuve. Je n’allais pas boire de café avec mes collègues et ne travaillais jamais à la maison. Finalement, nous avons réussi à leur consacrer pas mal de temps. Mais la société ne nous a pas aidés.

Avez-vous lutté contre les préjugés?

S.S. Quand j’ai été nommée professeure et responsable du service de pédiatrie, certains craignaient que je n’aie pas les compétences de gestion.

P.S. Tu n’avais pas fait de service militaire!

S.S. Les plus âgés se demandaient si j’allais tenir le coup. D’autres m’ont beaucoup soutenue. En outre, travailler les deux dans la même faculté ne fut pas simple. J’ai quitté la présidence de la section de médecine clinique quand Peter est devenu doyen. Cela n’a pas empêché les gens de causer. Il faut tout faire pour éviter les conflits d’intérêt. Il nous tenait à cœur de ne pas concentrer beaucoup de pouvoir au sein d’un couple.

N’y a-t-il pas aussi eu des échecs? Quel souvenir garder de l’expérience au rectorat?

P.S. Je ne garde évidemment pas un bon souvenir des problèmes survenus à la fin de mes trois années passées au rectorat. Tout s’est enflammé à la suite d’une faute d’un collègue (ndlr: dans l’affaire dite des notes de frais). Il faut assumer. Et ne pas garder de rancune. Ces dernières années, lorsque je m’occupais de la répartition de la médecine hautement spécialisée, des collègues et des politiques nous critiquaient, ma commission d’experts et moi, parce que nous estimions que les petits hôpitaux ne devraient pas continuer à tout faire. Il faut être persévérant et avoir la peau un peu dure dans certaines situations délicates.

A plus de 70 ans, vous continuez à travailler. En Suisse et à l’étranger…

S.S. La soif de continuer à apprendre et de mettre à disposition mon expérience est toujours là.

P.S. Je m’intéresse toujours à ce qui peut être amélioré en médecine. Il y a tant de choses que l’on pourrait faire mieux pour offrir une médecine optimale au patient, avec les moyens à disposition. Je suis heureux de pouvoir encore contribuer à quelques grands projets en Suisse et internationaux: comment développer nos systèmes de santé alors que les ressources vont manquer de plus en plus, avant tout le personnel médical?

Une vie si remplie… Avez-vous eu le temps pour autre chose?

P.S. Le sport, les voyages, la musique. Et les vacances étaient sacrées! Avec les enfants, nous passions chaque été un mois dans le Sud, en Espagne ou en Grèce. En hiver, deux semaines au ski.

S.S. Peter a appris aux enfants à skier, nager, à faire du vélo, conduire une voiture et bien d’autres choses...

Que diriez-vous l’un de l’autre?

P.S. Susanne a une forte personnalité. C’est ce qui m’a toujours plus chez les gens: ne pas craindre de défendre ses idées, même si elles sont différentes. Pour l’essentiel, nos idées se rejoignent. Mais cette forte personnalité crée des frottements. Dans l’éducation des enfants, c’est elle qui fixait les priorités. Ce n’était pas toujours évident, mais on a trouvé le chemin. J’ai regretté de ne pas être davantage là. Je travaillais beaucoup. Pilote militaire, j’étais absent six semaines par an. Elle fut le pôle plus tranquille au niveau familial. J’avais confiance. Je savais qu’elle saurait toujours quoi faire.

S.S. Nous avons tous deux reçu une éducation très traditionnelle, je ne me suis pas révoltée, j’étais très contente d’avoir des enfants, la maison était mon royaume. Je crois que je sais m’organiser.

P.S. Oui, c’est super comme elle s’organise!

S.S. Peter, lui, a une persévérance à toute épreuve. Il ne lâche pas le morceau. Il approfondit continuellement. C’est extrêmement précieux. Nous avons eu des différends sur l’éducation des enfants. Je réalise que pour eux, il n’a pas toujours été facile d’avoir ces parents-là. L’image devait être un peu écrasante. Ils s’en sont très bien sortis. Et nous sommes restés unis autour d’une famille et d’un métier.

P.S. Susanne fait tout avec son cœur, son engagement m’a beaucoup impressionné. Je suis plus rationnel.

S.S. Lorsque je travaille au jardin ou que je fais des confitures, je n’ai pas la sensation de faire quelque chose d’inintéressant. J’investis avec beaucoup de plaisir un tas de choses pratiques. Je suis tellement vieux jeu! J’aime avoir les mains occupées et la tête libre. Cultiver ce que l’on sait faire de ses mains est aussi méritoire, pour moi, que cultiver son esprit.

Le secret de longévité de votre couple?

P.S. Chacun a mené sa carrière en sachant qu’il pouvait compter sur la compréhension de l’autre. Cela aide beaucoup. Je suis très fier d’elle.

S.S. Moi aussi je suis fière de lui. Il a fait beaucoup plus que moi. Pour nous, le projet commun était la famille, malgré les difficultés. Ce ne fut pas le bonheur tout le long, mais le challenge de rester unis autour d’un projet de vie. (TDG)

Créé: 08.10.2015, 20h56

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