Le corsaire de la République s’empare de sujets brûlants

Les hommes de pouvoir 5/10 - Jean BarthAvec son incroyable instinct politique, Jean Barth, simple citoyen genevois au réseau informel, est parvenu à changer la société genevoise.

«Le pouvoir corrompt. Plus les gens ont du pouvoir, moins ils font avancer les choses. Je conçois le pouvoir comme une imposition. Moi, je n’impose rien», exprime Jean Barth.
Vidéo: Georges Cabrera

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Il ne gère pas d’entreprise, ne brasse pas des millions, ne sait pas se servir d’un ordinateur et ne possède pas de téléphone portable. Il abhorre les politiciens et n’entretient aucun réseau. Le grand public et même les élus le connaissent mal, voire pas du tout… pour son plus grand plaisir. Pourtant, l’illustre inconnu incarne comme personne à Genève et en Suisse le pouvoir de la société civile.

Jean Barth a révolutionné à plus d’un titre la société genevoise sur plus de quarante ans. Rien que ça! Avec son nom de corsaire du XVIIe siècle, le «h» en plus, il s’est emparé de sujets brûlants pour les soumettre au peuple. Même si, contrairement aux corsaires d’antan, il n’agit pas poussé par le roi.

À chaque fois qu’il a provoqué une votation dans le canton, il a remporté la mise. Pas pour sa gloriole. À entendre le physiothérapeute à la retraite, c’est par altruisme. «Je ne suis pas un homme de pouvoir et je ne veux pas être un homme d’influence, exprime-t-il sans fausse modestie. Je suis un simple citoyen qui veut donner la parole à ses concitoyens quand le politique ne le fait pas. J’incarne d’une certaine façon un contre-pouvoir. Une envie démocratique.»

Personnage mystérieux

Novice à 27 ans, l’aventurier lance à lui tout seul, sans aucun soutien, l’initiative contre la chasse, adoptée deux ans plus tard par le peuple genevois en 1974. Puis suivront le référendum municipal contre des crédits pour payer la dette du stade de la Praille, en 2005, l’initiative cantonale contre la fumée passive, en 2008, et, la même année, l’initiative contre les chiens dangereux. À chaque fois, il vise juste, obtenant parfois presque 80% d’adhésion. Ce personnage au visage lisse faisant mentir son âge, 72 ans, continue de bousculer la République. Les citoyens de la Ville se prononceront le 4 mars sur l’initiative «Pour des Fêtes de Genève plus courtes et plus conviviales».

Quel est le secret de cet HOPNI, Homme politique non identifié? «Pour moi, c’est le sujet le plus mystérieux qui soit», glisse Robert Cramer, ancien conseiller d’État. Il n’est pas le seul. François Lefort, député Vert, avoue ne rien connaître de la personne, mais salue son action: «C’est un emmerdeur. J’adore! C’est un type indépendant de la politique qui arrive à mettre sur la table des débats de société qui n’ont pas été empoignés par les partis, parce qu’ils craignent de se mettre à dos certains groupes de population. Il est suffisamment intelligent pour rester libre. C’est grâce à notre système de démocratie directe qu’il peut faire ce qu’il fait.»

Un élu de la Ville reconnaît sa capacité à prendre le «pouls politique». Est-il craint ou adulé? «Ni l’un ni l’autre. Mais le politique y est attentif, parce qu’il a toujours fait passer ses initiatives locales. Il n’a pas de pouvoir, mais de l’influence et de l’impact sur la société genevoise.» La méthode Jean Barth? L’intéressé parle d’«instinct». Sa dernière idée en date, proposer des Fêtes plus courtes, a mûri des années, portée par la grogne des riverains excédés par les nuisances et par le manque d’écoute du politique. Patient, Jean Barth cite Victor Hugo: «Rien n’est plus fort que l’idée dont l’heure est venue.» Pas suffisant. «Il vise juste à chaque fois car il connaît bien les institutions, rédige de manière intelligente le texte d’une initiative, de sorte qu’une fois adoptée, il est compliqué pour l’Exécutif de s’en départir», observe un fin politique.

Pierre-François Unger, ancien conseiller d’État, en sait quelque chose. Le «mystérieux» personnage, «sans accroche politique», «totalement inattendu» dans les choix de ses causes, est «dur en négociation»: «Quand les votations sur les chiens et la fumée sont passées, nous nous sommes affrontés sur des détails et nous avons finalement trouvé des solutions. Il n’est pas têtu mais très opiniâtre.»

Si les élus peinent à saisir le Monsieur initiatives, c’est parce que ce dernier les considère peu. «Je n’ai jamais admis de politiciens dans les comités d’initiative. Je les fuis, assène Jean Barth. J’ai constaté au fil des ans que ceux qui adhèrent à un parti finissent par ne plus rien faire parce qu’ils doivent très vite se conformer aux codes.» Son équipage à lui, hétéroclite, varie au gré des voyages. Des amis, des proches de milieux très diversifiés, associatif, écologique ou encore de la santé. Pendant des années, il s’est octroyé l’aide de Christian Grobet, juriste hors pair et ancien conseiller d’État.

Un médecin parmi d’autres a épaulé Jean Barth sur le plan scientifique dans sa campagne contre la fumée passive. Le Dr. Rodrigo Casagrande Tango, spécialiste dans l’aide à l’arrêt du tabac aux Hôpitaux universitaires de Genève, l’a découvert en 2005 en se rendant à l’une de ses réunions de campagne. «Nous n’étions qu’une poignée de personnes présentes et cela m’avait fasciné de voir qu’un citoyen comme lui, avec un budget ridicule, un téléphone fixe et rien de plus, s’attaquait à l’industrie du tabac sur un enjeu majeur», sourit-il.

Durant ce combat de David contre Goliath, le docteur a été impressionné «par son raisonnement stratégique». Un exemple? «Il a refusé de l’argent d’associations qui auraient voulu une version moins exigeante de son initiative, car il pensait que le seul soutien de la population suffirait.» Tactiquement habile, Jean Barth ne s’est pas contenté de recruter sur le terrain des signataires pour l’aider bénévolement. Lorsqu’il a copié-collé l’initiative pour la lancer dans d’autres cantons, avec un certain succès, il a ciblé des sites de journaux pour trouver des lettres de lecteurs engagés, les a identifiés par le biais d’Internet avant de les contacter. Grâce à ce système D, ses campagnes ne lui ont jamais coûté plus de 3000 fr., le prix à payer pour l’impression de modestes flyers.

Une oreille de sanglier

Bien sûr, le corsaire de la République s’est fait des ennemis en chemin. «J’ai reçu plusieurs fois des menaces de mort, confie-t-il. Et après l’interdiction de la chasse, j’ai reçu par courrier pendant des années, une fois par an, une oreille de sanglier…» Aujourd’hui encore, prononcer son nom peut susciter des réactions épidermiques. «C’est un taré! Il est excessif, fulmine un ancien député radical et chasseur. Sa démarche n’est pas du tout constructive. Il défend des causes, mais ne veut pas être dans le système. Il ne va pas jusqu’au bout de sa démarche. Qu’il soit élu, pour créer une majorité, et on verra!» D’autres le perçoivent comme un Neinsager, voire pire. «C’est un intégriste anti fumeurs qui se base sur un postulat mensonger», croit savoir Daniel Ceszkowski, président des Dissidents de Genève, association qui avait recouru contre l’application du texte.

Rien ne semble arrêter Jean Barth. Ses limites, il les a toutefois trouvées en 2012 en tentant de lancer deux initiatives à l’échelle nationale, sur l’interdiction de la fumée passive et sur la protection des grands prédateurs. Cette fois-là, la méthode du «bricolage» a échoué. Pas de quoi démotiver l’infatigable Jean Barth. Le Bâlois d’origine envisage d’autres combats cantonaux ou nationaux: «La protection de la jeunesse contre le tabagisme, la protection de la population contre les particules fines, la densification et l’enlaidissement de la Ville.»

Son engagement prend différentes formes. Appelé à l’aide par des citoyens des quartiers des Eaux-Vives et de Champel, il a créé en 2009 l’association «Sauvons nos arbres», qui a pesé dans le réaménagement de la plaine de Plainpalais, soumis aux habitants en 2016. Plus jeune, marié à une Espagnole, il s’est investi contre le franquisme. Il a également milité en faveur des peuples indigènes, des Zapatistes au Chiapas. L’écologie, la santé et l’autodétermination des peuples donnent à cet homme au catogan un côté «anar» qu’il ne renie pas.

D’où lui vient cette volonté de changer le système? «L’envie de faire évoluer la société m’est venue à la suite de mon premier séjour en prison à l’âge de 19 ans parce que j’étais objecteur de conscience», répond l’incompris, qui voulait alors apprendre à soigner les gens, non pas à les tuer. Pour avoir persisté dans son refus du devoir militaire, il a été placé à dix reprises en détention. Objecteur de conscience, le frondeur se décrit volontiers comme un «objecteur de pouvoir». Se référant à son seul vrai modèle, celui des peuples indigènes, l’inclassable Jean Barth fait sienne cette maxime zapatiste: «Nous ne voulons pas le pouvoir mais pouvoir.» (TDG)

Créé: 04.02.2018, 19h41

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«Il faut changer le système»

Clair, concis, calme, Jean Barth, le Monsieur initiatives à Genève, répond aux trois questions clés sur le pouvoir, qu’il assure ne pas avoir, sans fausse modestie.

Est-ce que vous avez du pouvoir?

Non. J’ai toujours contesté cette notion de pouvoir car je pense que si l’on veut résoudre les problèmes de l’humanité, il faut changer de système et adopter un autre paradigme que celui du pouvoir d’une toute petite minorité sur l’ensemble des citoyens. Le pouvoir corrompt. Plus les gens ont du pouvoir, moins ils font avancer les choses. Je conçois le pouvoir comme une imposition. Moi, je n’impose rien.

De quoi êtes-vous le plus fier?

Ma seule fierté, c’est d’avoir permis à mes concitoyens de se prononcer sur des sujets de société sur lesquels les politiciens ne les ont jamais consultés ou, au contraire, ont tout fait pour qu’ils ne puissent jamais se prononcer.

De quoi le canton de Genève a-t-il besoin pour avancer?

De plus de démocratie, de plus de participation de la société civile aux affaires politiques.

P.R.

Succès cantonal, pas national

Un succès, un revers

C’est un champion incontesté des initiatives. La première, celle pour l’interdiction de la chasse dans le canton, a forgé sa stratégie et sa tactique. «Quand j’ai lancé l’idée, tous les partis politiques étaient contre moi. Je pensais trouver des alliés parmi les représentants de la nature, mais le WWF, la Société protectrice des animaux (SPA), l’association devenue Pro Natura s’opposaient à moi, parce qu’ils étaient trop proches des partis. On a même essayé de saboter mon initiative en lançant au dernier moment une contre initiative!» se souvient Jean Barth. Cette première campagne couronnée de succès en 1974, à 72%, lui sert de leçon. «Je me suis aperçu que les associations comme les partis n’aiment pas qu’on marche sur leurs plates-bandes.» Son plus grand revers? Ses deux initiatives fédérales sur la fumée passive et sur la protection des grands prédateurs cassées en 2012. «Beaucoup de gens nous avaient promis de l’aide en Suisse alémanique, mais nos relais n’ont pas fonctionné.» Sans appareil politique ni organisation derrière lui, difficile de dupliquer le modèle. «C’est un système de bricolage», reconnaît-il. S.R.

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