La preuve ultime de confiance: l'échange de smartphones

AdolescentsPlongée d'une Genevoise dans le monde des adolescents et leur pratique intensive des réseaux sociaux.

Claire Balleys a basé son travail sur un important travail d’enquête dans trois cycles d’orientation genevois.

Claire Balleys a basé son travail sur un important travail d’enquête dans trois cycles d’orientation genevois. Image: PIERRE ABENSUR

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Scotchés sur l’écran de leur smartphone, que se disent les adolescents entre deux gloussements? La question taraude bien des parents. Un petit livre publié récemment dans la collection Le savoir suisse apporte une réponse. «Ils se disent qu’ils s’aiment», résume Claire Balleys dans une formule à l’évidente clarté.

Pour sa thèse de sociologie, cette Genevoise a passé plus d’une année et demie à observer des adolescents selon un dispositif mis en place en accord avec le Département genevois de l’instruction publique. En classe, elle a réalisé des entretiens de groupe, qu’elle a croisés avec des discussions individuelles. Elle a également passé beaucoup de temps comme accompagnatrice de voyages de classes. Enfin, elle a lu des kilomètres de blogs et d’échanges sur les réseaux sociaux. Le tout dans trois cycles d’orientation genevois, qu’elle a rebaptisés Collège Paul Klee, Collège Michel Simon et Collège Jean Tinguely, tout comme elle a préservé l’anonymat des adolescents qui se sont confiés à elle.

Un regard neuf

«Grandir entre adolescents. A l’école et sur Internet» est la version vulgarisée de sa thèse de doctorat. Le lecteur en ressort avec un regard neuf sur ce drôle d’âge qu’est l’adolescence. Une vision qui tranche avec le discours officiel de prévention, véhiculé aussi bien par les institutions que par les médias et qui transforme les réseaux sociaux en menace permanente.

Son travail, Claire Balleys l’a commencé en 2007. Le projet initial était centré sur l’analyse de la réception médiatique chez les adolescents. La chercheuse leur faisait regarder des clips vidéo en classe, dans des séances qu’elle filmait elle-même. C’est en visionnant ses films qu’elle va réorienter sa recherche. «J’avais placé des micros à différents endroits autour du groupe avec lequel je menais les entretiens, détaille-t-elle. Cela m’a permis d’identifier trois niveaux: celui de la réponse à mes questions, les échanges qui sont destinés à toute la classe, mais pas à moi, menés par les leaders. Souvent des remises à l’ordre, insultes chuchotées. Les apartés, entre deux ou trois personnes maximum.»

La sociologue se concentrera dès lors sur ces lois invisibles qui structurent la vie entre adolescents. Pour ce faire, les blogs puis les réseaux sociaux seront primordiaux. «Il y a une continuité entre les interactions directes, par exemple à l’école, et les échanges médiatisés sur les réseaux, indique-t-elle. Considérer ce qu’il se passe sur Internet comme virtuel, c’est prendre le risque de passer à côté de ce qui compte le plus dans la vie des adolescents.»

Montrer qu’on l’aime

Car la recherche de Claire Balleys montre que «ce qui compte» n’a pas changé. A l’heure des réseaux sociaux comme auparavant, il est primordial pour un ado de pouvoir montrer que des gens l’aiment, en dehors de ses parents. Sur Facebook, WhatsApp, Instagram, les comptes suivis par la sociologue croulent sous les «je t’adore» et autres smileys expressifs si l’on est entre filles et les «je t’aime cousin» entre garçons.

Ces rituels, la sociologue les décode au long de son livre, donnant accès à des comportements déroutants: «La preuve ultime de confiance, dans un couple d’adolescents, c’est de s’échanger les smartphones.»

L’analyse va plus loin: il y a une injonction à montrer des liens forts entre amis sur Internet. Ne rien publier sur le mur de sa meilleure copine pendant plusieurs jours est suspect. Ne poster aucune photo de soi et de sa best friend sur Instagram amènera le reste du groupe à se demander si cette relation est réellement authentique. Montrer est impératif. «Afficher sur son compte que l’on a été trompé par sa copine ou son copain, c’est prouver au groupe la réalité de la relation», conclut la Genevoise.

Les «sans-amis»

Cette pression n’est pas anodine. Montrer que l’on a des amis, c’est prouver que l’on est en train de sortir de l’enfance. Ceux qui n’en ont pas, ce sont les «sans-amis». La vie sociale, à l’école comme sur les réseaux, se déroule sans eux. Ils sont activement moqués et exclus. La sociologue ne minimise d’ailleurs pas les problèmes liés à Internet: le cyberharcèlement, «qui commence toujours comme un harcèlement scolaire», ne laisse plus aucun répit au harcelé puisqu’il se prolonge sur les réseaux, soit vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Le facteur désinhibant d’Internet peut aussi transformer la déclaration d’amour enflammée en insulte. «Mais il existe aussi beaucoup de régulation, tempère-t-elle. L’audience large et rapide des réseaux signifie qu’il existera toujours des amis qui soutiennent ou qui dénoncent. C’est là-dessus qu’il faut travailler avec les adolescents. On ne peut pas prétendre faire de l’éducation aux médias si l’on n’a pas compris ce qu’il se passe sur ces réseaux.»

Claire Balleys est en partance pour le Canada, où elle mènera pendant un an sa recherche postdoctorale, financée par le Fonds national suisse de la recherche scientifique. Elle est centrée sur les YouTubers, ces garçons entre 12 et 14 ans qui se filment sur YouTube.

Grandir entre adolescents. A l’école et sur Internet. Claire Balleys. Collection Le savoir suisse. Presses polytechniques et universitaires romandes.

Créé: 06.07.2015, 09h46

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