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Construire moche: ça arrive, mais ça se soigne

Genève a rarement autant construit. Mais les immeubles qui sortent de terre sont bien souvent banals et sans caractère. Des pistes existent pour faire mieux.

Quelques façades et surélévations récentes, photographiées ça et là dans le canton.
Quelques façades et surélévations récentes, photographiées ça et là dans le canton.
Christian Bernet
Quelques façades et surélévations récentes, photographiées ça et là dans le canton.
Quelques façades et surélévations récentes, photographiées ça et là dans le canton.
Christian Bernet
Quelques façades et surélévations récentes, photographiées ça et là dans le canton.
Quelques façades et surélévations récentes, photographiées ça et là dans le canton.
Christian Bernet
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Les grues fleurissent en ville. Elles apportent la promesse de nouveaux logements dont les Genevois manquent tant. Rarement, on aura autant construit à Genève: 2700 appartements l’année dernière. Pourtant, une fois les échafaudages enlevés, la déception l’emporte souvent. Quand on découvre une nouvelle fois des façades banales, des barres monotones, des quartiers sans identité.

Certes, tout n’est pas à jeter dans la production actuelle. Mais les Genevois ont des raisons d’être fâchés avec les constructeurs. Signe de ce désamour, des associations se sont créées, dénonçant «l’enlaidissement» de Genève et réclamant sa «sauvegarde». L’État, après avoir misé sur la quantité, n’a plus qu’un mot à la bouche: assurer la qualité.

Pourquoi cette qualité fait-elle si souvent défaut? Avec l’aide de cinq architectes, nous avons tenté de dresser un diagnostic et de souligner les moyens mis en place pour améliorer les choses.

Des façades sans caractère

Dans son livre «L’exil de la beauté», l’architecte français Rudy Ricciotti a écrit: «Il faut plus de 100 mots pour décrire une façade du XIXe siècle, et 3 ou 4 pour raconter une façade conçue aujourd’hui.» Cette perte de mots illustre l’appauvrissement de certaines architectures. Adieu corniches et modillons, moulures en doucine, jambages de baie, bandeaux et gouttes d’eau. Aujourd’hui, bon nombre de façades sont lisses, sans relief, à peine trouées par de profondes fenêtres, privées d’impostes ou de lambrequins.

L’isolation périphérique a contribué à cette déperdition. Depuis vingt ans, il faut protéger les bâtiments par l’extérieur. On applique sur le mur une épaisse couche d’isolant, qu’on recouvre d’un simple crépi ou, au mieux, de plaques de bardage.

«C’est la ville en carton-pâte, déplore Tarramo Broennimann, architecte. L’impératif énergétique s’impose et fait disparaître toute modénature, ces éléments qui donnent rythme et caractère à la façade.» C’est aussi la solution techniquement éprouvée et considérée comme la moins chère par les maîtres d’ouvrage.

Pourtant, des architectes ont développé d’autres techniques. Certains troquent le crépi contre la brique. D’autres utilisent des pièces préfabriquées qui, comme un sandwich, enserrent l’isolant entre deux plaques rocheuses. Ainsi, on retrouve un vrai mur extérieur en pierre, structuré par ces éléments.

«Même si elle est plus chère d’environ 15%, cette technique se répand fortement aujourd’hui, se réjouit l’architecte Patrice Bezos. Au point que l’unique fournisseur à Genève est débordé.» D’autres architectes font désormais appel au bois.

Des barres monotones

Des façades tristes, mais aussi des barres monotones. C’est la deuxième critique. Les bâtiments sont dépourvus d’angles ou d’avant-corps et semblent posés comme des boîtes à chaussures, sans égard pour la topographie du lieu.

«La barre a été une révolution à une époque et sa standardisation a permis de créer beaucoup de logements», relève Patrice Bezos. «Mais son usage a été dévoyé, poursuit Francesco Della Casa, architecte cantonal. Elle s’est appuyée sur une idéologie égalitaire. Des urbanistes refusaient de dessiner des bâtiments en L, au motif que cela créait des appartements privilégiés dans les angles! On a produit des barres sans tenir compte du lieu.»

La barre est aussi l’expression des règlements et fournit une réponse standard et économique aux promoteurs. Les habitudes et le conformisme ont fait le reste.

Longtemps, les plans localisés de quartier (PLQ) ne dessinaient que ce type de bâtiment, ne laissant aux architectes qu’une faible marge de manœuvre.

Là encore, une réaction est en cours. Des PLQ ont dessiné d’autres formes. Des plots à La Chapelle, à Lancy, des îlots ouverts dans le futur quartier des Cherpines. Par ailleurs, la loi sur les PLQ a été modifiée. Elle se veut moins contraignante pour permettre des morphologies plus diverses. Elle renforce aussi la concertation dans le but d’apporter de meilleurs résultats.

«Un bonus à la qualité a aussi été introduit, souligne Tarramo Broennimann. Cela encourage par exemple la création de grands halls dans les allées ou de locaux communs. La perte d’état locatif qui en découle peut être compensée par une hausse modeste des loyers.»

Ces changements ne sont pour l’heure pas encore visibles sur le terrain. Et bon de nombre de PLQ «à l’ancienne» ne se concrétisent qu’aujourd’hui.

Des allures de banlieue

Des plots ou des îlots ne suffisent pas à donner du caractère. Malgré bien des efforts, les quartiers d’aujourd’hui ont un indécrottable air de banlieue. Là, les constructeurs semblent plutôt désemparés. «La ville est faite de continuité d’immeubles avec des commerces aux rez-de-chaussée, relève Patrice Bezos. Malheureusement, ce modèle construit à partir de la rue a été rejeté il y a des décennies et on ne sait pas y revenir.» Qui donc peut nommer une rue tracée à Genève ces dernières années?

«Ici, l’aspect esthétique est secondaire, estime l’architecte Wilfried Schmidt. Ce qui compte vraiment, c’est la qualité d’accueil des rez-de-chaussée, le rapport à la rue et la valeur de l’espace public entre les immeubles. La ville est faite de libertés. On va et vient, on y pratique les lieux les plus divers. Tout est perméable. Malheureusement, dans certains nouveaux quartiers, on n’a que le choix de longer des façades muettes.»

Ces espaces entre les immeubles sont ceux dont on se préoccupe en dernier, une fois qu’on a superposé toutes sortes de besoins. Une entrée de parking, des accès pour les pompiers, des évacuations d’air, un toboggan et des massifs de plantes, alibi de verdure dont les agencements, très domestiqués, empêchent toute appropriation par les habitants.

À vrai dire, même s’il arrive que l’on construise le long d’une rue, le résultat peut être raté. Car, pour se protéger du bruit ou pour profiter du soleil, les architectes disposent parfois la belle façade avec ses balcons côté cour, ne laissant sur la rue que les petites fenêtres des chambres. On a alors le désagréable sentiment que le bâtiment tourne le dos à la rue et ne contribue pas à son animation. Construire de la ville est un défi encore inatteignable.

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«La laideur, c’est se sentir mal accueilli dans un lieu»

Genève devient-il laid? C’est ce que sous-entend Contre l’enlaidissement de Genève, un mouvement où l’on trouve l’historienne et architecte Leila El-Wakil. «C’est un titre provocateur, mais il correspond à un ressenti très partagé. On densifie, on brise l’harmonie de la ville avec les surélévations, on crée des bâtiments hors de proportions, on bafoue la nature. Tout ceci provient du plan directeur. La ville devient un objet de placements pour gagner de l’argent. C’est cela, la laideur. Une laideur morale.»

Y aurait-il un sens qui s’est perdu? C’est l’avis de l’architecte Wilfried Schmidt. «La vraie contribution de l’architecture consiste à se mettre au service du plus grand nombre, d’un projet pour la communauté. Mais elle est aussi le reflet d’une société où aujourd’hui chaque individu se soucie d’abord de lui-même, où le sens commun s’est perdu.»

Certes, l’architecte est aux prises avec des contraintes financières et techniques. «Mais il doit se battre et défendre une éthique de la générosité.» Récemment, Wilfried Schmidt a réalisé un immeuble avec un grand hall d’entrée sur deux étages. «Cela implique la perte d’un logement et moins de revenu. Qu’importe puisqu’on offre un espace d’accueil généreux pour les habitants. C’est important car le sentiment de laideur vient de la sensation d’être maltraité, mal accueilli.»

Cette générosité ne rentre pas toujours dans les plans financiers des promoteurs. Et les régies n’aiment guère certains extras. «J’ai réalisé une terrasse commune sur un toit. Comme la régie craignait des nuisances, elle l’a réservée au locataire de l’attique», se souvient Tarramo Broennimann. Ce n’est pas sans raison que l’innovation fleurit dans les coopératives, moins préoccupées par le rendement.

Quoi qu’on en dise, l’architecture est aussi une affaire de goût. «Il ne faut pas se réfugier dans la nostalgie, estime Patrice Bezos. Les goûts évoluent. Décrié au début, Le Lignon est maintenant porté aux nues. Mais il est vrai que les architectes restent entre eux et ne côtoient pas assez les gens. Il y a des architectures qui ne plaisent qu’à nous.» Or, selon lui, les concours conduisent à une standardisation de l’esthétique. «Les architectes qui gagnent des prix se retrouvent dans des jurys et reproduisent leurs préférences.»

Cela dit, les modes évoluent. «Longtemps rejetée comme un crime, l’ornementation revient en force», constate Francesco Della Casa, citant des exemples zurichois où on retrouve corniches et bandeaux. De quoi remettre les Genevois d’accord?

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