Le Conseil d’État se réunit en secret sans Maudet, ni Fontanet

PolitiqueL’affaire Maudet suscite d’étranges réactions de la part du gouvernement. Le parlement se trouve aussi dans la tourmente.

Nathalie Fontanet et Pierre Maudet. Genève, le 12 septembre 2018.

Nathalie Fontanet et Pierre Maudet. Genève, le 12 septembre 2018. Image: Laurent Guiraud

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

À Genève, la politique est devenue un sport de combat à plein temps. Depuis le communiqué tonitruant du Ministère public demandant la levée de l’immunité parlementaire de Pierre Maudet, le 30 août dernier, l’affaire éponyme s’est inscrite dans l’actualité comme un coup de poing dans la figure d’un quidam.

Une réunion discrète

Dernier exemple en date, cette rencontre hors du commun dimanche après-midi de cinq membres du Conseil d’État. Cinq? Oui. Selon nos sources, aucun des ministres PLR n’était en effet présent: ni la ministre des Finances Nathalie Fontanet ni le responsable de l’économie Pierre Maudet. De mémoire, difficile de trouver dans le passé une occurrence d’une réunion du même genre. L’époque est créative.

De quoi ont parlé les participants? De la réorganisation du collège, c’est d’actualité.

Une cascade de restructurations depuis juin

Car la semaine passée, le gouvernement annonçait en effet sa quatrième restructuration depuis son entrée en fonction le premier juin dernier. Annoncée par communiqué, elle privait définitivement Pierre Maudet de la politique de sécurité, comme le recommandait d’ailleurs le procureur général Olivier Jornot dans une lettre envoyée au Conseil d’État quelques jours plus tôt. Selon nos sources, Pierre Maudet aurait alors obtenu en échange l’Office cantonal de l’emploi, supervisé jusqu’ici par le conseiller d’État Mauro Poggia. Mais il voulait plus. D’où le report des annonces définitives.

Qu’ont donné les discussions secrètes de dimanche? Seuls les participants le savent. Mais apparemment, le club des cinq serait revenu en arrière. Plus question désormais de remplumer l’ancien président du Conseil d’État. On verra aujourd’hui ce qu’il en est, puisque le gouvernement tient sa séance hebdomadaire et c’est uniquement lorsqu’il se réunit avec sa chancelière qu’il peut valablement prendre une décision.

Le spectre de l’affaire Legrix

Si la charge de Pierre Maudet était réduite à la portion congrue, c’est l’affaire «Legrix» qui viendrait immédiatement à l’esprit. Legrix, du nom de ce magistrat UDC de La Chaux-de-Fonds privé de son département par ses collègues il y a quelques années. Il avait alors recouru auprès du Tribunal fédéral. Mais le collège, sentant la défaite possible, était revenu en arrière pour lui confier in extremis de nouvelles charges.

Que pense Pierre Maudet de la rencontre particulière de ses collègues? Il dit tomber des nues: «Je ne peux pas m’imaginer un seul instant qu’un Conseil d’État parallèle se soit constitué, ou qu’un cabinet secret se réunisse, composé d’une partie des magistrats sur les sept élus. Si, comme vous le prétendez, ni ma collègue Nathalie Fontanet ni moi-même n’y avons été conviés, cela signifierait que le PLR ne fait plus partie du Conseil d’État et que ses électrices et électeurs n’y sont donc plus représentés.»

Quant à Nathalie Fontanet, elle précise: «Je n’entends pas alimenter la polémique. Je rappelle que les décisions se prennent en séance du Conseil d’État le mercredi matin. Je dispose, comme tout membre du gouvernement, de l’ensemble des documents nécessaires à cet égard.» Les autres membres du gouvernement contactés n’ont pas retourné nos appels.

Les dossiers enlisés au parlement

L’Exécutif n’est pas le seul pouvoir à être dans la tourmente. L’affaire complique aussi la vie du Grand Conseil.

Premier projet à en avoir fait les frais: la prison des Dardelles. Cette extension carcérale en zone agricole défendue bec et ongles par le magistrat a du plomb dans l’aile. Le lendemain du communiqué, le parlement refusait le crédit d’étude et adoptait une motion demandant son redimensionnement. Quelques mois plus tard, en décembre, lors des débats sur le budget, il balayait le crédit d’investissement prévu. Depuis, il ne se passe rien. «La commission d’aménagement attend toujours le redimensionnement promis», explique François Lance (PDC).

Soulagement ou crève-cœur pour Pierre Maudet, depuis l’annonce de la réorganisation du Conseil d’État, mercredi passé, il n’a plus à le porter, puisque le dossier tout entier de la Sécurité a été repris par Mauro Poggia. D’autres éléments liés à la détention et faisant aussi partie des desseins de Pierre Maudet sont également mis de côté. C’est le cas du centre fédéral pour les requérants d’asile qui était prévu à proximité de l’aéroport.

L’ombre du magistrat maudit

L’autre grand projet menacé est celui du Pré-du-Stand. Le vote du déclassement des terrains du Grand-Saconnex près de l’autoroute et de Palexpo est agendé pour le prochain Grand Conseil. Il ne dépend en rien du magistrat PLR, mais certains voient son ombre planer au-dessus de la création de ce vaste pôle qui promeut des terrains de football, des bâtiments commerciaux, un équipement intercommunal et des espaces publics. La raison? La présence du promoteur Majid Khoury, facilitateur du fatal voyage du magistrat PLR à Abu Dhabi. Tout ceci sera-t-il suffisant pour inverser le vote de la Commission de l’aménagement qui soutenait de justesse l’opération? À vérifier dans les jours à venir. Mais lors de l’assemblée du PLR la semaine passée, le député Serge Hiltpold expliquait que le projet pouvait parfaitement être victime de l’affaire Maudet. «L’apparition de ce promoteur dans ce dossier pose un problème évident», souligne Pierre Vanek (Ensemble à Gauche).

En parallèle, de vieux adversaires de Pierre Maudet sont aux aguets. À l’UDC, le député Thomas Bläsi évoque une modification de la loi sur les taxis et une autre de celle sur la police, deux éléments clé du bilan de Pierre Maudet de la législature passée: «Vu ce qui se passe, explique le député, on en vient à se demander si les objections des professionnels sur la loi n’avaient pas plus de sens que ce qu’on croyait.» Quant aux taxis, ils estiment qu’Uber a la part trop belle. Mais là aussi, c’est désormais l’affaire de Mauro Poggia.

Destitution: abondance de projets déposés

Si l’affaire fait vaciller certains projets, elle occupe aussi l’ordre du jour du parlement. Il y a eu et il y aura les demandes de levée d’immunité parlementaire demandées par le procureur général. Il y a aussi tous les projets visant à modifier la Constitution pour destituer un magistrat qui se conduirait mal. Tout le monde est créatif: EàG, le MCG, le PS fourmillent d’idées. Les Verts se tâtent aussi. Ces textes, il faudra bien les étudier, et peut-être très vite si l’urgence et la discussion immédiate demandées par le MCG sont acceptées jeudi.

Guerre civile au PLR

Au-delà des projets, c’est la confiance des parlementaires envers Pierre Maudet qui est atteinte. «Auparavant, le magistrat fédérait au-delà des clivages, remarque Cyril Aellen. Vu le climat actuel, il n’en est plus capable. Or, dans un système comme le nôtre, où tout dépend des compromis, il faut un certain climat pour y arriver.»

Au sein du groupe PLR justement, le climat est difficile. On pourra le mesurer bientôt. Alors que la résolution d’EàG «Pierre Maudet ne peut plus être membre du Conseil d’État et doit en tirer les conséquences immédiatement!» devait passer discrètement vendredi, elle sera au contraire traitée en plénière et en urgence jeudi soir à la demande du PLR… Selon la RTS, la liberté de vote a été laissée à ses membres. Mais il n’est pas exclu que le parlement vote massivement le texte, majorité du groupe PLR comprise… Un score de 80 parlementaires demandant la démission du magistrat contre 20 le défend est envisageable.

La monnaie de la confiance est épuisée

À l’évidence, la confiance est donc au plus bas. Florilège des créactions recueillies: «Des dossiers sont en souffrance, car il manque un septième conseiller d’État au gouvernement», dit François Lance. Daniel Sormanni (MCG): «La perte de confiance nous conduit à mettre les pieds au mur sur ses projets, même sans le vouloir.» Caroline Marti (PS): «En commission, il y a souvent présentations de chiffres et de faits par le magistrat. Il faut pouvoir partir de la certitude qu’il dit la vérité. Or, Pierre Maudet a construit et répété ses mensonges au parlement.» Thomas Bläsi: «Normalement, ce que dit un magistrat permet d’objectiver les choses. Quand la confiance est perdue, il faut tout vérifier. On perd du temps.»

Une consolation? Les Verts en ont une: «Depuis l’éclatement de l’affaire, Pierre Maudet n’a plus déposé grand-chose», souligne Delphine Klopfenstein (Verts).

(TDG)

Créé: 22.01.2019, 19h25

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.