Congeler ses ovules, libération ou aliénation des femmes?

Science et éthiquePouvoir enfanter plus tard en congelant ses ovocytes soulève des enjeux d’éthique. En vue d’une table ronde samedi à Hermance, deux médecins ouvrent le débat.

La vitrification est une technique récente permettant de congeler instantanément les ovules, assurant un taux de réussite supérieur à la congélation lente.

La vitrification est une technique récente permettant de congeler instantanément les ovules, assurant un taux de réussite supérieur à la congélation lente. Image: GettyImages

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Congeler vos ovules, ça vous tente? Le but étant de garder des jetons de réserve pour tenter de concevoir un enfant une fois que votre fertilité aura baissé à cause de l’âge, ou disparu à la suite d’un traitement médical (comme la chimiothérapie). En Suisse, «entre 200 et 400 femmes recourent à cette pratique mais personne ne connaît la statistique exacte», prévient Dorothea Wunder, spécialiste en médecine de la reproduction et endocrinologie gynécologique officiant au Centre de procréation médicalement assistée à Lausanne (CPMA). La doctoresse est invitée par la Fondation Brocher à donner une conférence à Hermance ce samedi 6 avril 2019 à 10 h. La doctoresse assure en revanche ne pas avoir constaté une augmentation de la pratique ces dernières années.

Célibataire à 38 ou 40 ans

La congélation des ovocytes est-elle une avancée pour les femmes? Dorothea Wunder le croit: «Potentiellement oui. Je constate que les femmes qui me consultent sont soulagées de pouvoir agir. Elles ont typiquement entre 38 et 40 ans, ont toujours voulu être mères et sont séparées depuis peu. Elles espèrent retrouver quelqu’un, mais congèlent leurs ovules au cas où concevoir naturellement un enfant deviendrait impossible.»

La Suisse est encore loin d’une situation où les entreprises proposent à leurs employées de couvrir leurs frais de congélation des ovocytes pour les inciter à poursuivre leur carrière pendant la trentaine, à l’instar de Facebook ou Apple. À lire Marianne Durano, jeune philosophe écologiste française et auteure de «Mon corps ne vous appartient pas» (Albin Michel, 2018), cette possibilité technique relève plutôt de l’asservissement: «Ainsi, le plan de carrière idéal valorisé par notre société est absolument contradictoire avec le rythme du corps féminin – une fécondité maximale avant 25 ans, une maternité qui s’étale de 25 à 40 ans, puis la ménopause. Or, plutôt que d’adapter la logique sociale aux exigences corporelles des femmes, en valorisant le travail et l’expérience des femmes d’âge mûr, on préfère soumettre le corps féminin par des moyens techniques», écrit-elle.

Un avis partagé par la doctoresse Wunder, qui voit dans la congélation des ovocytes «un plan B» en attendant que des changements sociétaux voient le jour. «Ce serait regrettable si rien ne changeait dans ce sens-là», estime-t-elle.

«Ce n’est déjà pas si évident de procréer»

Ce scénario catastrophe d’un asservissement de la femme par le monde du travail fait tiquer Samia Hurst, médecin et bioéthicienne: «Plus que la technique en elle-même, c’est le succès qu’on lui prête qui est problématique. Il y a un fantasme autour de la congélation des ovocytes, qui est vue comme une technique infaillible pour avoir des enfants. C’est faux. Ce n’est déjà pas si évident de procréer: la probabilité pour une femme de tomber enceinte à 25 ans en ayant des rapports pile au moment de l’ovulation est inférieure à 30%. La fécondation in vitro (FIV) et la congélation des ovocytes ne sont que des façons d’essayer de faire aussi bien que la nature, mais absolument pas des garanties.»

Soit. Mais admettons que la science progresse et que le taux de succès augmente considérablement. N’y aurait-il pas un problème éthique à contrarier le cycle naturel des femmes, comme le suggère Marianne Durano dans son ouvrage? «Je ne crois pas que la majorité des femmes ressente une pression à différer la maternité. Une caissière âgée de 25 ans n’a pas de pression à différer: elle sait qu’une assurance est mise en place et qu’elle est remplaçable pendant son congé maternité. Lorsqu’il y a pression, elle sera la même plus tard. La difficulté concerne les femmes qui font carrière, soit celles qui sont justement les plus à même de se tourner vers un autre employeur en cas de pression. Ces dernières sont effectivement défavorisées dans ce domaine.» Samia Hurst ajoute que le monde du travail n’est «qu’un facteur parmi d’autres» qui peut pousser à la congélation des ovocytes. «En général, c’est tout simplement parce que la femme n’a pas trouvé le partenaire parental avec lequel elle souhaite faire des enfants.»

«Migros data» regrettable

La loi suisse actuelle, qui prévoit un temps de congélation de dix ans au maximum, est-elle pertinente? Non, selon les deux médecins. Dorothea Wunder l’illustre par cet exemple: «Dans le cas d’une congélation d’ovocytes avant le traitement d’un cancer d’une femme de 20 ans, la contraindre à utiliser ses ovocytes à 30 ans peut se révéler un peu tôt par rapport à sa situation de vie. Je serais plus pour une limite sur l’âge de la femme à qui on réimplante l’ovule fécondé. Car actuellement, rien n’empêche une femme de 53 ans, qui aurait congelé ses ovocytes dix ans plus tôt, de se faire implanter un embryon. Or cela l’expose à de grands dangers (lire ci-après).»

Samia Hurst regrette aussi le «Migros data» général prévu par la loi: «Un cas où la fertilité sera affectée par un traitement médical n’est pas semblable à celui d’une femme en bonne santé qui fait un choix de planification pour elle ou encore pour arranger son employeur. La loi devrait mieux en tenir compte.»

Cryogénisation des ovocytes: Quels enjeux éthiques pour une maternité différée?
Conférence de Dorothea Wunder et table ronde, sa 6 avril, 10h, Fondation Brocher, route d’Hermance 471, réservation www.brocher.ch ou 022 751 93 93

Créé: 04.04.2019, 18h21

«Passé 40 ans, les grossesses à risque augmentent drastiquement»

Dorothea Wunder, comment fait-on un enfant par congélation des ovules?

Au début, on procède comme pour une FIV. Soit un entretien approfondi, suivi d’une investigation sur les réserves ovariennes, puis d’une stimulation ovarienne. Cette dernière consiste en environ dix jours d’injections sous-cutanées qui vont multiplier le nombre de follicules, soit les poches qui contiennent des ovules présents dans les ovaires, et ensuite bloquer l’ovulation naturelle.

Le jour du prélèvement, qui se fait sous anesthésie générale, on vient aspirer le liquide folliculaire à l’aide d’une aiguille ultrafine qui remonte dans les ovaires à travers la paroi vaginale. Chez la jeune femme maturent ainsi entre cinq et sept ovocytes dans un ovaire. Avec la stimulation, on espère en recueillir une dizaine, un taux supportable pour la femme et assurant plus de chances d’avoir au moins un bébé.

Après 40 ans toutefois, les follicules dans les ovaires sont peu nombreux, et une stimulation ne permet pas d’en obtenir autant. Ces ovules partent ensuite au laboratoire qui les nettoie, les compte et procède à la vitrification, une nouvelle méthode de congélation instantanée des ovules à l’azote liquide, qui permet de meilleurs résultats que la congélation lente pratiquée jusque là. À la décongélation, on injectera des spermatozoïdes du partenaire dans les ovules et on implantera l’embryon dans l’utérus de la femme.

Que risque une femme qui vit une grossesse tardive?

Après 40 ans, les risques d’hypertension augmentent, tout comme celui de développer un diabète, une prééclampsie avec œdèmes et problèmes hépatiques dangereux. En outre, le bébé est souvent plus petit et prématuré. Parfois, lorsque les complications de la grossesse sont trop risquées pour la femme ou le fœtus, l’unique possibilité est de mettre le bébé au monde, même si c’est beaucoup trop tôt, avec toutes les séquelles que cela implique.

Quel est le taux de réussite d’une grossesse obtenue grâce à cette pratique?

Tout dépend de l’âge de la femme lorsqu’elle congèle ses ovocytes, ainsi que de la qualité et de la quantité des follicules collectés. Et de son âge et de sa condition physique au moment de l’implantation dans l’utérus. Le site mdcalc.com propose un calculateur de probabilité d’accoucher d’un enfant vivant (chercher «egg freezing counseling tool» dans la barre de recherche). Une femme qui congèle ses ovocytes à 39 ans et dont le liquide folliculaire aspiré contient 10 ovules – soit un résultat extrêmement satisfaisant – a 30% de chances d’avoir un bébé au final.

Combien coûte la procédure?

Il faut compter au moins 5000 francs pour la stimulation ovarienne et le prélèvement, et au moins 2500 francs pour la fécondation et l’implantation. Et environ 300 francs par année pour la congélation. Les coûts ne sont pas remboursés, même en cas d’infertilité après un cancer.

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