Climat de terreur dans un service de la gare Cornavin

MobbingDeux cadres sont accusés de faire subir toutes sortes de traitements dégradants à leurs subordonnés. Une enquête est ouverte.

Plusieurs collaborateurs du service de nettoyage des trains sont en arrêt maladie. L’un d’eux est hospitalisé dans un établissement psychiatrique suite à un épisode de décompensation.

Plusieurs collaborateurs du service de nettoyage des trains sont en arrêt maladie. L’un d’eux est hospitalisé dans un établissement psychiatrique suite à un épisode de décompensation. Image: KEYSTONE-SDA-ATS

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À la gare Cornavin, deux cadres feraient régner un climat de terreur dans le service du nettoyage des trains. Une dizaine de collaborateurs ou ex-collaborateurs les accusent de harcèlement, insultes, menaces de licenciement et autres traitements dégradants.

Plusieurs collègues ayant subi ces agissements se trouvent en arrêt maladie. L’un d’eux, Luis*, employé depuis plus de trente ans aux CFF et chef d’équipe depuis plus de dix ans, est hospitalisé dans un établissement psychiatrique. Son certificat médical précise qu’il est atteint de «troubles anxio-dépressifs avec décompensation sévère suite à des problèmes professionnels (harcèlement moral, surcharge)» et que «son état reste fragile et instable».

Tentative de suicide

Parlant en son nom, sa femme Angela* explique, en réprimant tant bien que mal ses pleurs, qu’il a fait une tentative de suicide. «Un jour, au début de février, Luis a disparu sans donner de nouvelles, raconte-t-elle. J’étais d’autant plus inquiète qu’il avait laissé ses clefs et son téléphone portable à la maison.» Angela et ses filles préviennent la police et se mettent à sa recherche.

Luis est finalement retrouvé dans la soirée, assis sur un banc dans un état d’hébétude profonde. «Il était incapable de parler, je ne comprenais pas ce qu’il se passait. J’ai su après coup que ce jour-là, il avait fait une tentative de suicide.» C’est en discutant avec les collègues de son mari qu’Angela apprend les «choses horribles» qui se passent au nettoyage des trains. «Ils m’ont expliqué que depuis trois ou quatre ans, Luis subissait des maltraitances de la part de son supérieur direct et d’un autre chef d’équipe.» Il ne lui en avait jamais touché un mot.

Humiliations et insultes

L’un des ex-collègues de Luis, Hasan*, rapporte qu’un jour, il l’a vu se faire humilier devant tout le monde par les deux cadres. «Avant lui, d’autres personnes avaient déjà subi le même traitement.» Un témoignage écrit, contresigné par huit collègues, fait état d’insultes qui fusent régulièrement à l’égard des équipes, comme «handicapés» ou «sale race». D’après eux, les salariés ayant le plus d’ancienneté sont particulièrement visés. Par ailleurs, selon ce texte, les employés en arrêt maladie se font harceler par ces chefs, qui n’arrêtent pas de leur téléphoner pour leur dire de revenir au travail.

Les nettoyeurs racontent encore que ces derniers ont formé un clan de favoris, qu’ils avantagent systématiquement au détriment des autres collaborateurs. «Ils vont parfois boire des verres avec eux pendant les heures de service, en reportant la charge de travail sur le reste du personnel, relate Hasan. Après, ils reviennent ivres au travail. Souvent, les deux chefs se font payer leurs consommations. En échange, ils donnent de l’avancement à leurs favoris.» Déjà en désaccord sur leur manière de traiter le personnel, Luis a refusé de copiner ainsi avec eux. Ceux-ci l’auraient alors pris en grippe et cherché à le faire renoncer à son poste de chef d’équipe, au profit d’un de leurs protégés pourtant moins expérimenté.

Lanceur d’alerte licencié

Hasan* a fini par dénoncer la situation au supérieur hiérarchique des deux cadres, à qui il a remis une liste de collègues qui étaient d’accord de confirmer ses dires. Le nom de Luis y figurait. «Quelque temps après cet entretien, j’ai été convoqué en présence des ressources humaines et on m’a licencié avec effet immédiat, après dix-sept ans de service.» Dans le préavis de licenciement, qu’Hasan a refusé de signer, il lui est notamment reproché des manquements réguliers dans ses tâches — sans préciser lesquels — et d’avoir proféré des menaces à l’égard d’un des chefs en question. Ce licenciement, survenu en octobre 2018, n’a fait qu’aggraver le malaise de Luis. D’après divers témoins, les deux cadres ont par la suite mentionné une liste noire d’employés menacés de subir le même sort que Hasan*. Avec cette épée de Damoclès au-dessus de leur tête, beaucoup de collaborateurs ont peur de témoigner, même sous couvert d’anonymat.

À la fin de 2018, le supérieur de Luis a rendu un rapport d’évaluation très sévère sur lui, qui, jusque-là, avait pourtant toujours été bien noté. Depuis, Luis vivait lui aussi dans la crainte permanente du licenciement. On lui avait fait comprendre que s’il avait encore de telles appréciations l’année suivante, il serait congédié.

Enquête interne

Angela a remué ciel et terre pour que les CFF empoignent le problème. Avec son mari, elle est allée voir le service social des CFF, puis les ressources humaines et enfin la direction régionale. Les CFF ont fini, des mois après l’épisode de décompensation de Luis, par ouvrir une enquête interne. Des membres du personnel ont été auditionnés par la hiérarchie.

Mais l’avocate de Luis, Me Sylvie Mathys, estime que la manière dont cette enquête est menée est sujette à caution: «À deux exceptions près, seuls des employés temporaires ou des collaborateurs faisant partie du cercle d’obligés des deux cadres ont apparemment été auditionnés jusqu’ici.» Elle a demandé que l’enquête soit confiée à une personne autre que le supérieur hiérarchique de ces derniers. «Il s’agit de garantir qu’elle se déroule sans partialité ni intimidation, et dans le respect des droits de la personnalité des travailleurs. Les CFF considèrent que le lien entre l’atteinte grave portée à la santé de mon client et les conditions de travail intolérables qu’il dénonce n’est pas établi. Ils veulent l’entendre à ce sujet, ce que son état de santé ne permet pas pour l’instant selon ses médecins.»

«No comment» des CFF

Sollicités par la «Tribune de Genève», les CFF se bornent à répondre que pour des raisons de protection des données, ils ne peuvent pas commenter cette affaire. «Les CFF ne tolèrent pas de mobbing, de discrimination ou de harcèlement à caractère sexuel ou personnel, ni les insultes, nous écrit le service de presse. L’entreprise a mis en place des processus qui permettent de détecter ces situations, d’établir les faits et au besoin de prendre les mesures qui s’imposent. Le personnel chargé de gérer ces situations est compétent, neutre et encadré par notre service juridique.» Au Syndicat du personnel des transports (SEV), on affirme suivre le dossier avec attention. Des revendications seront prochainement adressées aux CFF concernant cette affaire.

* Identités connues de la rédaction

Créé: 26.08.2019, 07h21

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