Claude Monnier, journaliste par excellence, s’est éteint

Décès C’était une des plus fines plumes de Suisse romande. Claude Monnier s’est éteint hier des suites d’une maladie incurable

Claude Monnier est décédé d’une maladie incurable. Il avait 78 ans.

Claude Monnier est décédé d’une maladie incurable. Il avait 78 ans. Image: Olivier Vogelsang

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Chroniqueur de très longue date à la Tribune de Genève, ancien rédacteur en chef du Journal de Genève, cofondateur du Temps stratégique, Claude Monnier, journaliste, a marqué son époque par ses réflexions brillantes, parfois iconoclastes et son indépendance d’esprit. Sa pensée originale aimait aller à contre-courant de la pensée unique. Avec la disparition de Claude Monnier, hier à l’âge de 78 ans, les journalistes perdent un grand talent et, pour quelques-uns, nous perdons également un ami fidèle, généreux, doté d’un humour aussi caustique que décapant.

Claude Monnier est né au Rwanda d’un père missionnaire adventiste et d’une mère originaire de Saint-Pétersbourg. Son père meurt au Proche-Orient deux ans après la naissance de Claude. Sa mère, une infirmière qui a fait des études en psychologie sur le tard, rentre en Suisse avec son fils. Après avoir passé son bac latin-grec à Lausanne, Claude s’embarque pour un tour du monde à vélo, poussé par une curiosité irrépressible qui ne le lâchera plus jusqu’à son dernier souffle.

Monnier, sorte de journaliste universel, voulait comprendre ceux et ce qui l’entouraient mais aussi cette tectonique des plaques, comme il aimait l’appeler, qui transforme le monde. Et si dans ses dernières années, il se contentait d’analyser un monde «devenu fou», il l’a longuement arpenté, avec un objectif invariable: comprendre puis restituer ce qu’il a saisi aux lecteurs.

Sans emphase, sans formule ampoulée; non, dans un langage précis, pointu, mais toujours compréhensible de tous. Pour Claude Monnier, l’érudition est un bien que l’on partage mais que l’on n’étale jamais. De son voyage de jeunesse, il reviendra comblé, d’autant plus qu’il a rencontré à Mexico la femme avec qui il partagera sa vie jusqu’au décès de cette dernière. Le jeune couple a deux fils qu’ils embarquent en bas âge pour une tranche de vie au Japon. Claude se nourrira de cette expérience pour terminer son doctorat en sciences politiques à HEI à Genève. Chargé d’enseignement à l’Institut, il suit la voie naturelle menant à une carrière diplomatique. Jusqu’à ce que Bernard Béguin vienne le débaucher en 1962 pour la rubrique étrangère du Journal de Genève, dont il sera le rédacteur en chef de 1970 à 1980.

A 24 ans, il embrasse un métier grâce auquel il allait pouvoir assouvir, un peu, son inextinguible curiosité. Au-delà du produit de sa propre plume, Claude Monnier a contribué au développement d’un journalisme d’enquête au long cours. Tous ceux qui ont eu le bonheur de travailler avec lui se souviennent d’un professionnel d’une exigence totale. Il ne transigeait ni sur la fiabilité des sources, ni sur la solidité des chiffres et encore moins sur une inconsistance dans l’analyse. Guy Mettan, directeur du Club suisse de la presse et ancien journaliste au Temps stratégique, confirme: «C’était un journaliste d’un autre temps, d’une exigence folle. Je me souviens avoir dû écrire et récrire cinq ou six fois mes papiers avant d’entrevoir la possibilité d’être publié.»

Marian Stepczynski, directeur du Journal de Genève alors que Claude Monnier en était le patron éditorial, puis cofondateur du Temps stratégique, se rappelle: «Avec Claude, j’ai traversé la plus grande partie de ma vie professionnelle, à commencer par la «révolution» dans laquelle tous les «chefs de service» du journal, comme nous disions à l’époque (les responsables de rubrique aujourd’hui), avions décidé de nous lancer pour sauver un quotidien qui plongeait dans les déficits. Valeureux petits soldats devant un conseil d’administration qui rechignait à nous faire confiance, nous avions pourtant réussi à redresser la barre.»

Claude Monnier était habité par le doute. Le doute qui fait progresser, qui pousse à vérifier, à approfondir ses recherches sans jamais céder à la facilité des idées toutes faites. Une approche qui l’a poussé à lancer avec son compère Marian Stepczyinski, Le Temps stratégique, un trimestriel qui offrit à ses lecteurs pendant vingt ans des articles décortiquant les petits et grands enjeux de la Suisse et du monde dans l’esprit Monnier. Marian Stepczynski: «Ce fut l’aventure du Temps, sous forme d’abord du projet d’hebdomadaire, bien parti mais interrompu par Ringier, qui nous brûla la politesse avec son Hebdo, puis un projet de mensuel conduit avec l’aide de Claude Nicole, et finalement Le Temps stratégique que Claude dirigea à sa manière, c’est-à-dire avec une extrême exigence rédactionnelle, et très ouvert à tout. Jusqu’au bout de ses forces, il continue de tenir ses fidèles et admiratifs lecteurs en haleine. Je lui dois beaucoup.»

Aujourd’hui, on parlerait de «slow journalism». J’entends Monnier se moquer gentiment: «C’est quoi, ce truc?» Pour lui, c’est juste du bon journalisme. Le Temps stratégique fut un succès éditorial mais qui ne rencontra pas les exigences commerciales de l’éditeur. «A côté de ses fameux éditos du Journal de Genève, Le Temps stratégique aura été la grande aventure éditoriale de Claude, lancée en pleine recrudescence de la guerre froide, au moment de la crise des euromissiles. On jouait au «Kriegspiel» entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie, sous le regard goguenard de Nicolas Bouvier, hussard de la photographie et de l’iconographie, et du graphiste Briffaud, gardien jaloux de la maquette», relève Guy Mettan.

Depuis la fin du Temps stratégique, le journaliste publiait des chroniques dans la Tribune de Genève et quelques autres journaux. Toujours en veine de projets nouveaux, nous avions travaillé ensemble dès 2003 sur son concept de «Journal du futur». Un journal aussi riche en idées et intelligence qu’il devait être court et ramassé dans la forme: 20 pages A4, imprimées en digital et offrant des espaces personnalisés aux lecteurs comme aux annonceurs. Révolutionnaire en ce temps-là. Claude y croyait dur comme fer. Il y a trop d’infos, disait-il. On noie le lecteur. Faisons court. Les éditeurs de l’époque, eux, y croyaient beaucoup moins.

Monnier n’a cessé de regretter cette frilosité des entrepreneurs de presse, une presse dont il suivait et parfois précédait l’évolution avec passion. L’âge n’avait pas eu raison de ses envies innovatrices qui le poussaient à s’immerger dans la culture digitale. Esprit foisonnant, il était un contradicteur à la fois inspirant et cassant. Son scepticisme caractérisé s’exprimait par un petit sourire et un regard par en dessous qui disaient un brin moqueur: «Ah, tu crois vraiment?» Puis nous élaborions les projets les plus délirants en hurlant de rire.

Et pendant ce temps, il continuait d’écrire sa chronique avec la régularité du métronome. «Si je m’arrête, affirmait-il, je ne recommencerai plus.» Il s’est arrêté, le 10 mars 2015 et n’a jamais recommencé. Il était quelque peu las des frasques de cette planète et de ses gouvernants. Il le laissait transparaître dans ses écrits et l’a dit dans l’interview que nous avons publiée après qu’il eut rangé sa machine à écrire. Il ne comprenait plus ce monde qui s’effritait. «La fin d’un cycle», pensait-il. «Si on disparaît comme espèce vivante, ce n’est pas la fin du cosmos», avait-il lâché. Un peu comme il disait il y a quelques jours avec une simplicité et un réalisme déconcertants: «Je suis au bout. Voilà. Qu’est-ce que tu veux, il y a toujours un bout.»

A sa compagne, à ses deux fils et à leur famille, nous présentons nos condoléances émues. (TDG)

Créé: 10.07.2016, 21h58

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