Charles Beer: «Après le pouvoir, j’ai eu envie de retrouver ma liberté»

RacinesTrès jeune, l’ancien conseiller d’État a voulu être «socialement utile». Il évoque ses origines et les formes diverses de son engagement

Image: Laurent Guiraud

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Ni tout à fait le même ni tout à fait un autre. À 58 ans, Charles Beer n’affiche plus la tension qui l’habitait lorsqu’il était conseiller d’État. La densité est restée. Mais la parole s’est décontractée, comme épanouie. Pour la première fois depuis son départ du gouvernement, le socialiste évoque son parcours.

Vous êtes une figure politique genevoise dont beaucoup de monde ignore les origines plurielles.

Mes grands-parents maternels étaient d’origine allemande et bâloise. Le côté paternel est judéo-arménien. La famille de ma grand-mère arménienne provenait notamment de Tbilissi. Elle a fui le génocide en 1915 avec sa mère. Elle a rencontré mon grand-père ici, à l’École des beaux-arts. Lui était Hongrois, juif laïque. Leurs familles étaient richissimes. Celle de ma grand-mère a tout perdu avec la révolution russe. Celle de mon grand-père possédait les minoteries de Budapest – il a été élevé par seize domestiques! La Première Guerre mondiale l’a marqué à vie.

Ce passé les rendait-il amers?

Pas du tout. Leur reconnaissance envers Genève, qui les a accueillis et leur a permis de vivre de leur art, était infinie. Ils vendaient leurs œuvres dans la Grand-Rue – elle céramiste, lui peintre et sculpteur. Mon grand-père incarnait la volonté d’assimilation.

Et vos parents?

Mon père, bibliothécaire à l’ONU puis à la Cnuced, était engagé syndicalement. Ma mère était secrétaire au Département de l’instruction publique. Je suis né rue du Village-Suisse. La Jonction était alors un quartier merveilleux. J'allais à l'école du Mail. Puis au cycle de l'Aubépine et au collège de Candolle.

Étiez-vous conscient de la richesse de vos origines?

Absolument. J’avais un lien très étroit avec mes grands-parents. J’allais souvent chez eux; le samedi, on faisait de de la céramique et de la peinture. En même temps, je me sentais enraciné ici: mon arrière-grand-mère paternelle fut l’une des premières doctorantes en sciences de l’Université de Genève.

Quand vient le goût de la politique?

À 13 ans. Je suis devenu «mitterrandolâtre». Sa manière de lier le réel et l’imaginaire et de fustiger les inégalités me fascinait complètement. À 15 ans, j’ai voulu entrer au PS. Mes parents m’ont dit: «Passe ta matu d’abord.»

Pourquoi cette fascination?

À l’époque d’André Chavanne, on pensait qu’on pouvait changer le monde. Je me sentais porté, lisais beaucoup et aurais planté tous les matches de tennis pour une réunion. Je vivais presque pour ça.

Moins pour vos études?

J’ai commencé les Lettres puis Sciences po; j’ai tenu quatre mois. J’ai fait des remplacements au primaire, à la Voirie, aux Laiteries Réunies, en usine. Très militant, je ne tenais pas en place à l’Université.

Et vous devenez assistant social.

J’étais obsédé par l’idée d’être socialement utile. Le monde ouvrier m’a notamment appris que la culture ne signifiait pas l’intelligence et inversement.

Pourquoi choisir le centre gauche?

Je n’ai jamais été léniniste, marxiste ou trotskiste. Je suis social-démocrate car j’estime qu’il faut tenter de corriger le monde, le rendre plus équitable – pas le renverser. Je n’ai jamais été habité par l’idée de revanche et n’ai pas d’appréhension à l’égard des milieux de l’argent. Mais je suis resté très proche des oubliés de la prospérité.

Votre premier combat comme syndicaliste?

Au Grand Passage: 150 vendeuses se retrouvaient sans salaire et sans pouvoir toucher le chômage, car elles travaillaient sur appel. On a bien dénoncé puis négocié. Tout le monde a fini par être régularisé.

Votre méthode?

Ferme et pragmatique. Toute mesure de lutte doit servir à enclencher un dialogue, une négociation. Il faut faire bouger les lignes. Mais je crois fondamentalement que c’est en créant des ponts qu’on trouve des solutions durables plutôt qu’en cultivant une logique de l’affrontement pour l’affrontement.

Vous avez pourtant affronté vos collègues de parti plusieurs fois.

En 1997, candidat à la candidature au Conseil d’État, je me retire face à Micheline Calmy-Rey et Laurent Moutinot. La question ne se pose pas en 2001, mais après l’élection de Micheline au Conseil fédéral, une élection partielle se dessine. Christian Brunier m’incite à ne pas y aller, afin de faire gagner une femme. Mais je me lance, ne voulant pas avoir à choisir entre être féministe et me présenter.

Et vous gagnez. La vie change?

Je dois beaucoup au fait que le siège était socialiste et à François Longchamp qui est resté discret, alors que j'ai fait campagne activement. Après l'élection, la vie change complètement. Je voulais l’Instruction publique, une tâche énorme mais très stimulante.

Le retour des notes à l’école primaire se fait contre votre gré.

Ce fut le seul échec en dix ans. Il fallait le reconnaître pour le transformer en défaite créatrice. Vous perdez vite toute crédibilité si vous remettez en cause la volonté populaire. Quand on perd, on assume sans le prendre personnellement. Ensuite, le bilan fut positif: la réforme du Cycle, l’ajout d’une demi-journée d’école le mercredi matin pour les 8-11 ans, le Réseau d’enseignement prioritaire, la formation professionnelle, la culture, le sport, la cohésion sociale en milieu urbain, la loi sur l’Université et la naissance de l’IHEID.

Porté par ces succès, pourquoi ne pas viser un troisième mandat?

Ma jeunesse fut marquée par des socialistes qui n’arrivaient pas à arrêter. La démocratie ne doit pas être figée.

Président lors de l’affaire Adeline, vous vous excusez au nom de l’État.

L’organisation, la surveillance, la vision de l’État: rien n’a fonctionné. Seuls les codétenus de l’assassin avaient vu le problème. Je ne supporte pas l’affirmation: «Ce n’est pas de notre faute.» Oui, nous devions protéger cette jeune dame. J’ai donc présenté des excuses au nom de l’État. Un mot sur la fin du pouvoir?

On se retrouve face à soi-même. Le plus difficile est d’être coupé de l’adrénaline. J’ai eu la chance et l’honneur d’être sollicité pour présider Pro Helvetia et continuer ainsi de m’investir dans la culture.

Avez-vous refusé des offres?

Des offres dans le public et dans le privé, qui n’allaient pas dans mon sens. J’avais besoin de prendre de la distance et envie de retrouver ma liberté. Aujourd'hui, je préside aussi la Fondation Partage et la FASe. Je siège au conseil de l’IHEID, du Mamco et de Terre des hommes. Et je conseille des pilotes d’Easyjet dans leurs négociations.

Vous aidez également des réfugiés.

Je crois à la discrétion. En sixans de bénévolat auprès d’une famille de réfugiés érythréens, j’ai reçu plus que j’ai donné. L’intégration est un merveilleux combat jalonné de belles histoires et qui passe par l'école, pour les enfants. Je suis retraité du Conseil d’État et me sens redevable vis-à-vis de la société.

Créé: 25.02.2020, 08h57

Mots clés

Premier choix: l'adhésion au PS
Bifurcation: l'engagement comme secrétaire syndical
Moment clé: Sisyphe quand il remonte le rocher
Qualité cardinale: la recherche du sens
Principal défaut: me perdre dans ma recherche
Personne phare: Jean Jaurès
Occupation préférée: m'engager
Principal trait de mon caractère: en avoir
Le pays où j'aimerais vivre: la Suisse
État d'esprit actuel: automnal

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