«Ce chantier, c’est l’enfer!»

NuisancesÀ bout, des locataires ont créé une association pour humaniser les chantiers habités.

«On a déjà subi les travaux du CEVA sur le plateau de Champel. Et maintenant, on doit vivre dans nos logements en chantier», peste Patrick Pax.

«On a déjà subi les travaux du CEVA sur le plateau de Champel. Et maintenant, on doit vivre dans nos logements en chantier», peste Patrick Pax. Image: Steeve Iuncker-Gomez

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«On ne peut pas continuer à ignorer les souffrances de nombreux citoyens dans le cadre des travaux de surélévation ou de rénovation de leur immeuble», revendiquent Patrick Pax, ingénieur, et sa femme, Sandra Pax-Cisternas, psychologue-psychothérapeute.

Situé à l’angle de la rue Michel-Servet et de l’avenue de Champel, leur immeuble connaît, depuis plus d’un an, une vaste réhabilitation… à laquelle s’ajoute une surélévation devant permettre la réalisation de huit logements supplémentaires. «Nous vivons un véritable enfer, dénoncent les époux. Et personne ne se soucie de notre sort. Nous avons ainsi vainement essayé de limiter les interventions bruyantes à certaines heures, notamment tôt le matin et entre midi et 14 heures. Désespérant alors que ce chantier insalubre, totalement hors de contrôle, va durer encore au moins une année.»

De son côté, le propriétaire de l’immeuble – rue Michel-Servet 14, 16 et 18 et avenue de Champel 45 – estime être à l’écoute des locataires.

Trois décès

Constat fait sur place, c’est pourtant le désarroi qui semble dominer. En plus des échafaudages, bâches, poussière et vacarme subis, les locataires ont dû libérer leur cuisine, salle de bains, toilettes et autres zones de travaux de tout objet. «Nos affaires ont été mises dans des cartons, nos vies réduites à un strict minimum», se désole Patrick Pax.

Excédés, certains sont allés vivre ailleurs, des aînés ont accéléré leur entrée en EMS, déplorent des voisins: «Encore plus cauchemardesque, trois personnes âgées sont mortes de manière indigne!» Parmi elles, une locataire invalide «a raconté qu’elle s’était réfugiée, toute une journée, dans sa salle de bains, moins bruyante que le reste de son appartement. Sa mobilité réduite l’empêchait de quitter l’immeuble. Deux semaines plus tard, elle a été hospitalisée d’urgence et est décédée.»

Silence glacial. «Nous vivons comme des gitans et on entre dans nos appartements comme on veut. Nous nous sentons brisés dans notre intimité et terriblement fragilisés», raconte Gloria.

Celle-ci n’a même pas eu le temps de faire ses cartons avant de rejoindre l’un des logements «refuge», finalement mis à disposition des habitants, «suite à nos réclamations insistantes». Résultat, poursuit Gloria: «J’avais fermé une armoire avec des affaires privées; elle a été ouverte. Je le ressens comme un viol.»

«Notre intention n’est toutefois pas de nous focaliser sur nos doléances mais de provoquer une prise de conscience des autorités, en espérant qu’elles commencent à agir contre les méfaits et mépris de facteurs humains sans précédent lors de chantiers habités, espère Patrick Pax. Des situations invivables qui risquent désormais de se reproduire fréquemment, vu le nombre de surélévations et de rénovations en cours à Genève.» Celle entamée par exemple au Lignon suscite elle aussi l’exaspération de bien des locataires. Même si «notre régie se montre plutôt à l’écoute de nos préoccupations», témoigne une mère de famille.

Antonio Hodgers, chef du Département de l’aménagement, du logement et de l’énergie (DALE), se dit «sensible aux souffrances et aux inquiétudes manifestées par les habitants». À commencer par ceux de Champel. Ses services sont ainsi intervenus auprès du maître d’ouvrage pour qu’il respecte la législation en matière de sécurité, de planification et d’organisation du chantier, ainsi que d’information aux locataires.

«Loi respectée»

«Des contrôles réguliers ont été effectués par le service de l’inspection des chantiers, informe le magistrat. Ils nous ont permis de constater que nos exigences étaient respectées.» Respect de la loi peut-être, mais que dire de l’éthique professionnelle? «Nous ne disposons malheureusement pas de cadre légal pour contraindre les propriétaires à loger de façon décente leurs locataires pendant des travaux, répond l’élu Vert. Il en va de la responsabilité de chaque propriétaire.» Et de vanter la récente rénovation des Libellules: «Un cas d’école que nous souhaiterions voir devenir la norme.» Tous les locataires de ce grand ensemble verniolan, aux mains de la Fondation HBM Émile Dupont, avaient été relogés durant sa métamorphose.

Ce modèle suscite l’envie des locataires de Champel. «Les travaux ne sont jamais agréables, mais ce chantier est assez délirant, considère Christian Dandrès, avocat de l’Asloca. Le manque de coordination est flagrant. Quand des locataires demeurent sur place, le bailleur a des obligations à leur égard. De nombreux bâtiments, datant des années 60-70, doivent être retapés. Il est temps de se doter de nouveaux instruments juridiques qui permettent à l’État d’intervenir.»

Une charte de bonnes pratiques est d’ailleurs à l’étude avec la nouvelle association Alliance des locataires qui vient d’être constituée par une cinquantaine de locataires de Champel, avec l’aide de Me Dandrès. Objectif: humaniser les chantiers habités.

«Nous préconisons que les impacts négatifs, voire dramatiques, que ces gros chantiers ont sur la vie quotidienne des citoyens, ainsi que sur leur santé physique et psychique, soient mieux évalués avant la délivrance des autorisations de construire permettant de tels travaux», recommande le couple Pax. Dès lors, il est indispensable qu’une réglementation claire ou une charte soit créée «afin d’assurer le bien-être des citoyens dans le cadre des chantiers habités», renchérit Sandra, elle-même touchée par des problèmes d’acouphène…

«En attendant, nous ne disposons d’aucun espace de repos. Mieux vaut donc ne pas tomber malade, témoigne encore Véronique. Quel gâchis! Nous sommes peut-être des râleurs, mais c’est notre façon à nous de survivre…»

Du mieux?

Et ça pourrait payer. Christophe Aumeunier, secrétaire général de la Chambre genevoise immobilière, se montre du moins rassurant: «Les contacts pris avec Allianz semblent indiquer une réelle volonté de conciliation et d’amélioration de la situation si cela est possible.»

«Depuis quelques jours, les ouvriers se sont mis à nettoyer et à ranger frénétiquement le chantier», observent effectivement les époux Pax. Qui ne pensent pour l’heure guère aux indemnisations prévues par le Code des obligations quand des travaux perdurent. «Nous nous en soucierons dès la fin du chantier», conclut Christian Dandrès.

Les locataires appellent à des témoignages de cas similaires sur temoignage.chantier@bluewin.ch


Les inconvénients des chantiers habités, selon Allianz

«Ce chantier, c’est la réponse à une obligation légale pour l’entretien et la sécurité d’un immeuble qui date des années 60», explique Jan Wielant, responsable du portefeuille romand du groupe Allianz Suisse Immobilier. «Ce n’est pas la rentabilité qui nous préoccupe en premier, ajoute le cadre zurichois. Le bon état de notre patrimoine (une trentaine d’objets à Genève) atteste qu’Allianz se soucie d’abord de la qualité de vie de ses locataires.» Les travaux ne sont jamais agréables, concède-t-il, «mais nous souhaitons que les gens se sentent bien dans leur futur habitat. L’état du toit était catastrophique, l’isolation en fin de vie. Sa réhabilitation sera bénéfique au niveau énergétique et environnemental. Les locataires ne peuvent contester de telles améliorations. Leurs factures de chauffage devraient diminuer de 25 à 50%!»

Inconvénient majeur, soulève Jan Wielant: «Les chantiers habités compliquent la donne. À Zurich et dans d’autres cantons suisses, la loi ne les autorise pas; les baux sont chaque fois résiliés. Cela permet d’accélérer les travaux et d’éviter des désagréments aux habitants.»

Revenant au bâtiment de Champel, le Zurichois estime «qu’il existe peu de chantiers où le gérant, le concierge et les architectes passent autant de temps sur place pour limiter les nuisances inhérentes à des travaux aussi importants».

«On ne peut éviter les critiques; or celles-ci émanent surtout d’une minorité active de râleurs», assure Didier Zanini, gérant de cet immeuble doté de 110 appartements, occupés à 75% et répartis dans quatre allées.

«Les logements vacants sont précieux; ils nous permettent d’accueillir, à tour de rôle, tous les locataires, durant les dix à douze semaines de gros travaux réalisés dans chaque habitat, affirme le gérant. L’ensemble des salles d’eau et des cuisines doivent être rénovées; on doit aussi changer les vitrages.»

Mais un grand propriétaire comme Allianz n’avait-il pas les moyens de reloger ces habitants ailleurs, loin des désagréments? «Nous n’avons pas un stock indéfini de logements vacants», répond Jan Wielant.

Que dire enfin des trois décès déplorés par les locataires? «C’est un terrain glissant, réagit Didier Zanini. Des morts, j’en vois régulièrement dans nos immeubles, et pas seulement lors des chantiers! C’est le cours de la vie; on ne peut pas faire de tels liens.» À Champel, la fin des travaux est prévue pour la fin de l’année. L.B.

(TDG)

Créé: 07.02.2018, 20h00

Patrick Pax (Image: Steeve Iuncker-Gomez)

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