Le chantage coupable d’un avocat d’affaires déchu

JusticeUn Britannique actif à Genève a été condamné pour avoir ruiné la réputation de ses clients.

Image: Keystone

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Pour se rendre à son procès, l’avocat d’affaires a quitté le monastère dans lequel il dit vivre depuis peu. Avec son long chapelet bien visible autour du cou, il a commencé par se tromper de chaise, prenant la place réservée aux avocats. En réalité, c’est à la barre qu’il était attendu, devant trois juges du Tribunal correctionnel.

Le Britannique de 45 ans a eu une carrière brillante, dans les cabinets les plus prestigieux. Spécialité: le droit et les arbitrages internationaux. Puis, à la tête de son étude à la rue du Mont-Blanc, quelque chose s’est brisé. Et c’est lui, l’érudit, l’auteur de plusieurs publications, qui s’est trouvé empêtré dans les conflits avec ses clients et ses anciens collaborateurs.

Santé mentale fragile

Ses déboires en justice portent sur ses techniques de «négociation» singulières. Car l’avocat d’affaires a envoyé des courriers aux services secrets américain, britannique et européen, dans lesquels il dénonce trois sociétés de négoce implantées à Genève pour leurs liens avec les talibans ou l’État islamique. De manière analogue, d’anciens collaborateurs et des hommes d’affaires ont subi les mêmes accusations.

Elles se révéleront infondées. Pourquoi les avoir proférées et rendues publiques (elles ont été envoyées à des tiers et, pour certaines, publiées sur le site de l’étude)? L’avocat d’affaires sait habilement détourner l’attention: «Je ne peux pas répondre, secret professionnel oblige», dit-il à la barre. Mais ses e-mails le trahissent: pour l’une des sociétés pétrolières visées par ses dénonciations, il s’agissait de récupérer 800'000 francs d’honoraires litigieux. «Quand vous aurez payé, je retirerai mes plaintes auprès des diverses autorités», a-t-il écrit à ses dirigeants, en anglais, dans des documents désormais versés à la procédure.

Cela ressemble fort à une tentative de chantage, mais le prévenu ne se démonte pas. «Tous les avocats font cela!» lance-t-il en riant. Derrière lui, les représentants des parties plaignantes – une dizaine d'avocats – s’étranglent.

Au-delà de ces éléments rocambolesques, le dossier de cet homme qui se vante d’avoir réalisé un chiffre d'affaires de 3 millions dans son étude genevoise comporte deux autres volets essentiels.

Le premier relève de la santé mentale. «Êtes-vous prêt à vous soigner?» le questionne la présidente, citant un rapport psychiatrique selon lequel il souffre de traits de la personnalité narcissiques avec des troubles paranoïdes. «Je me soigne déjà», bondit le prévenu en brandissant à bout de bras ses comprimés du jour.

Le second volet porte sur une autre affaire internationale et tortueuse. Celle d’un faux arbitrage auquel il aurait participé au profit d’un cheikh koweïtien (lire ci-dessous).

Robes noires et corbeau

Une affaire à tiroirs, donc, que le premier procureur Stéphane Grodecki aurait souhaité voir traitée dans son ensemble par le Tribunal correctionnel. Mais pour des questions formelles de procédure, il n’a pas pu en être ainsi.

Il ne restait alors aux juges qu’à se prononcer sur les fausses accusations. Avant cela, ils ont entendu les termes cinglants du premier procureur quand il s’est agi de qualifier le prévenu et de demander une peine de 15 mois avec sursis pour calomnie, extorsion et diffamation. «C’est l’archétype de l’avocat véreux. Sa méthode pour obtenir des choses, c’est de s’affranchir de toute règle.»

Puis les avocats des sept plaignants ont à leur tour demandé aux juges une grande sévérité à l’égard de leur confrère déchu. On retiendra cette formule de Me David Bitton: «Il fait partie des robes noires, mais du noir, il n’a que celui des corbeaux. C’est un lâche, le diffamateur par excellence.»

Jusqu’alors, le Britannique avait participé aux débats avec sa gouaille et une forme de détachement. Mais les mots percutent. Il l’admet: «Je suis déçu d’être l’objet d’attaques successives en présence de ma mère de 80 ans, qui est dans le public.»

Dans ce procès singulier, la tâche la plus ardue revenait sans doute à Me Gabriel Raggenbass. Comment défendre un prévenu erratique? Un homme qui, durant l’instruction, a admis que ses accusations étaient mensongères avant de se rétracter à la barre? «Il n’avait pas l’intention de commettre une infraction», a soutenu son avocat, avant de demander son acquittement. Sans succès.

Mercredi soir, les juges lui ont infligé une peine de prison d’un an avec sursis pour calomnie et tentative de contrainte notamment. Ils ont exigé qu’il dédommage ses victimes et qu’il continue de se soigner.


Une vidéo douteuse vise un cheikh

Le procès de cette semaine s’est limité à une portion congrue des faits reprochés à l’avocat anglais. Le volet le plus retentissant devrait resurgir au Tribunal correctionnel dans le courant de l’année, probablement au deuxième semestre.

Quatre personnes comparaîtront aux côtés de l’avocat anglais haut en couleur, parmi lesquelles le cheikh koweïtien Ahmad al-Sabah, membre du Comité olympique et ancien de la FIFA. Tous sont accusés de faux dans les titres par le premier procureur Stéphane Grodecki.

Au cœur de l’affaire se trouve une vidéo «peu lisible et de qualité médiocre, probablement manipulée», selon «Le Temps», qui a révélé l’affaire en 2016. L’avocat d’affaires anglais aurait signé un faux arbitrage validant la vidéo douteuse en échange de 10'000 francs. Selon la justice genevoise, il n’y a jamais eu de litige et la manœuvre avait pour dessein de discréditer l’influent Nasser al-Sabah, cousin d’Ahmad al-Sabah.

Arrêté en Allemagne, l’avocat anglais a été extradé vers la Suisse. Mais des formalités en lien avec cette extradition contraignent le tribunal à traiter les affaires séparément. L.D.S.

Créé: 27.02.2020, 20h43

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