Casse-tête chinois au Tribunal de police

JusticeSoupçonnée d'escroquerie, une septuagénaire sort blanchie d’un procès sur fond de coffre rempli d'argent et de bijoux, d'envoûtement et de «souffle du dragon».

Au premier plan, la prévenue, vêtue de noir, et l’interprète, en robe verte. Derrière elles, Me Orjales. À droite, Me Lam et l’ex-mari de la prévenue. À gauche, dans le fond, notre chroniqueur juidiciaire.

Au premier plan, la prévenue, vêtue de noir, et l’interprète, en robe verte. Derrière elles, Me Orjales. À droite, Me Lam et l’ex-mari de la prévenue. À gauche, dans le fond, notre chroniqueur juidiciaire. Image: Patrick Tondeux

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«Elle n’a pas cessé de mentir! Elle invente et réinvente des histoires de remboursements et de prêts», lance Me Yann Lam, avocat de l’ex-époux de l’accusée. «C’est un peu choquant de l’entendre dire qu’il n’y avait pas grand-chose de valeur dans ce coffre», appuie la représentante de l’Hospice général, constitué lui aussi partie plaignante. «Cette affaire est relative à une histoire d’amour qui finit très mal, mais de là à tomber dans un authentique carnage judiciaire…» leur rétorque Me Cristobal Orjales, avocat de l’accusée.

Cette dernière, une ressortissante chinoise maître d’arts martiaux, ne se départ pas de son calme. Elle est soupçonnée d’escroquerie. Elle va finalement être acquittée. Au bénéfice du doute.

Elle vide son coffre

Cette affaire-là est hors du commun. Et c’est un article de votre journal qui a tout déclenché. On est en 2015. Une Chinoise âgée de 69 ans dépose une plainte pour escroquerie. Cette femme, c’est la prévenue. Elle déclare avoir été envoûtée par de jeunes Chinoises qui lui ont fait croire que son fils était en danger de mort. Pour le sauver, elle doit verser une forte somme.

Elle s’exécute, vide son coffre à la banque. Il y a, dit-elle, près d’un million de francs en diverses devises et une armada de bijoux et de montres. Elle confie le tout à ses compatriotes, qui s’évaporent dans la nature. Quelques jours plus tard, elle se rend compte de la supercherie et file tout dénoncer à la police. La «Tribune de Genève» relate l’événement… et c’est le coup de théâtre.

Un million surgi de nulle part

L’escroquée est-elle elle-même un escroc? Son ex-époux en est persuadé. Car, suite à leur séparation houleuse, il a dû lui verser une pension alimentaire pendant des années, dès 2005. Parce que, affirmait-elle, elle était sans ressources. L’Hospice général lui a également octroyé des prestations complémentaires, pour près de 60'000 francs. Alors c’est quoi, ce million et ces bijoux qui surgissent de nulle part? L’ex-époux et l’Hospice déposent une plainte pénale à leur tour, pour escroquerie. La justice se met en marche.

La tenue du procès sort elle aussi de l’ordinaire. L’audience se tient le 18 décembre dernier. Mais l’affaire est tellement embrouillée qu’une journée n’y suffit pas. La juge Brigitte Monti reconvoque tout le monde pour le 31 janvier.

Conciliabules exaspérants

Vêtue de noir, la prévenue, âgée de 73 ans désormais, ne paie pas de mine. Est-ce bien elle, la millionnaire qui a trompé son monde durant des années? Pour le savoir, il faut traduire. Car, assure son conseil, son niveau de français est médiocre. Faux, s’insurgent les parties plaignantes! Elle a pris des cours de français, elle a signé ses déclarations à la police, à l’Hospice général… Et elle est à Genève depuis 1986.

Tout en inscrivant des notes sur une feuille, l’interprète traduit en chuchotant. L’accusée lui répond de même. Ces interminables conciliabules ont le don d’irriter la magistrate, qui les remettra à l’ordre à de multiples reprises. «Madame, taisez-vous quand je parle! Et Madame l’interprète, traduisez-lui ce que je dicte au procès-verbal!»

Une prévenue confuse

Plus facile à dire qu’à faire. Car la prévenue est confuse, revient sur ses déclarations, ne se souvient plus. La juge la talonne durant des heures. La provenance de l’argent du coffre, en francs, dollars et euros? Une somme appartient à son fils, une autre à sa cousine chinoise qui voulait investir dans une affaire en Italie. Il y a ce prêt d’un ami chinois dont les taux d’intérêt frisent l’usure: 15%! Et encore ce montant hérité au décès de son père, «mais c’est pour toute la famille». Bref, rien ne lui appartient.

Caverne d’Ali Baba

Ah, il y a aussi les bijoux et montres volés, qu’elle n’a pas mentionnés sur le questionnaire de l’Hospice. La juge cherche à savoir s’ils ont de la valeur et quand la prévenue les a acquis. Elle va lui montrer une bonne vingtaine de photos, mais il y en a des dizaines de pages dans la procédure. Ce coffre-fort était une vraie caverne d’Ali Baba.

La septuagénaire ignorait qu’il fallait déclarer cela à l’Hospice. Et puis, la plupart de ces bijoux n’ont que peu de valeur, confie-t-elle. Son ex-mari, présent au procès, lève les yeux au ciel. Il lui en a offert certains, il en connaît le prix, lui. Mais pourquoi les avoir placés dans un coffre s’il s’agit de pacotille? «Parce que ce sont des objets que j’aime.»

Le pavé sur la scopolamine

Avant les plaidoiries, Me Orjales intervient: «Je vous donne un chargé de pièces complémentaire. Ce n’est pas grand-chose, vous verrez.» En fait, c’est un pavé de près de 80 pages sur la scopolamine, cette drogue du voleur appelée aussi «souffle du dragon». A-t-elle servi à envoûter la prévenue? En tout cas, cela fait sourire l’assemblée.

Au bénéfice du doute

La lecture du verdict intervient le 5 février. Elle va durer une heure. Car la juge a tout épluché. Un travail colossal qui ne permet pas au tribunal d’affirmer que l’accusée a caché de l’argent afin de toucher des aides de son ex-mari et de l’Hospice. «Le doute doit profiter à la prévenue», déclare Brigitte Monti, qui prononce son acquittement et condamne l’État de Genève à rembourser ses frais de défense à hauteur de 27'000 francs.

Le sourire qui se dessine sur le visage de Me Émilie Ferrari, la collaboratrice de Me Orjales, absent ce jour-là, en dit long sur la satisfaction de la défense. «Nous allons étudier les possibilités de faire appel», confie de son côté Me Lam. Les parties plaignantes ont dix jours pour cela.

Créé: 06.02.2020, 20h41

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