Les cas de suicide sont en hausse à la police genevoise

TensionsCinq policiers genevois se sont ôté la vie depuis 2012. Un phénomène en augmentation, qui inquiète les syndicats, la hiérarchie et les politiques.

Une récente conférence, destinée au personnel, révèle l’ampleur du phénomène.

Une récente conférence, destinée au personnel, révèle l’ampleur du phénomène. Image: Laurent Guiraud

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Le suicide à la police reste un sujet tabou. Un agent représente la force. Il porte une arme et ne peut donc pas craquer. Pourtant, selon nos informations, le phénomène croît et inquiète troupes et hiérarchie. À la fin du mois dernier, le service psychosocial des forces de l’ordre a organisé pour le personnel une séance confirmant la tendance, chiffres à l’appui: sur les 18 suicides de policiers genevois ces derniers soixante-huit ans, cinq ont eu lieu depuis 2012.

Est-ce le fruit du hasard? De la surcharge de travail? Des réformes en cours? De la pression mise sur les policiers au quotidien ou lorsqu’ils sont sous le coup de procédures administratives ou pénales? Michael Berker, vice-président du Syndicat de la police judiciaire, n’y va pas par quatre chemins: «Comment ne pas faire le lien avec le changement de législature? Comment ne pas y voir les conséquences d’une gouvernance sourde et méprisante, d’attaques répétées aussi violentes qu’injustifiées? Cela alors que, paradoxalement, notre métier est devenu de plus en plus compliqué et exposé.»

Conseil d’État alerté

Le député écologiste François Lefort va dans le même sens. En avril, il a déposé une question urgente au Conseil d’État. L’élu demande si la prévention du suicide au sein de la police fait l’objet d’une observation régulière. Le mois dernier, le gouvernement lui répond et confirme qu’un groupe de travail a étudié le phénomène en 2016. L’étude a conduit à des recommandations.

«La formation, la visibilité du service psychosocial ainsi que la création d’espaces d’écoute et d’accompagnement du personnel sont les principaux éléments mis en œuvre pour prévenir les risques suicidaires, relève le Conseil d’État dans sa réponse en mai. Le service psychosocial et la cellule débriefing sont deux entités incontournables. L’accumulation et la répétition des actes de violence et de détresse (ndlr: dans le cadre professionnel) constituent un facteur de risque que ces deux entités traitent dans le cadre de leur accompagnement.»

Mais le député des Verts estime que le phénomène, qui dépend aussi de l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle, ne peut être analysé sans tenir compte de la surcharge de travail, de l’absentéisme, des démissions, de la démotivation et du défaut d’écoute de la hiérarchie: «Policier est une profession à risque, comme on le voit aussi en France.» Dans l’Hexagone, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) a récemment alerté l’opinion publique sur le «sur-suicide» des policiers par rapport à la moyenne de la population.

Un plan de prévention venait pourtant d’être mis en place par la direction générale de la police. Depuis 1995, et la vague d’attentats, les forces de l’ordre françaises se sont dotées d’un service de soutien composé de 90 psychologues. Malgré ce dispositif, les suicides de policiers sont supérieurs à la moyenne nationale. Au Canada, la police de Montréal a vu ce phénomène chuter de 80% en vingt ans, une baisse qui serait due à un programme de consultation professionnelle et la venue régulière des psychologues sur le terrain.

Parler du phénomène

La conférence donnée le 27 mai au sein de la police genevoise avait comme but notamment de battre en brèche des idées reçues sur le suicide. Par exemple, «parler du suicide encourage le passage à l’acte» ou «celui qui en parle ne le fait pas». En réalité, la documentation du service psychosocial relève que les trois quarts des victimes annoncent leur geste funeste et quasi personne ne le fait sans en avoir parlé à quelqu’un. Les autorités espèrent que cette réunion permettra de libérer la parole et d’enrayer le phénomène.

Créé: 20.06.2019, 06h45

«Il est capital de réagir face à cette urgence»

Michael Berker, vice-président du syndicat de police judiciaire, est remonté. L’inspecteur rappelle qu’il y a un an, un sondage de la Commission du personnel tirait déjà la sonnette d’alarme sur la déprime des troupes.

Qu’est-ce qui a changé depuis ce sondage?
Le service psychosocial de la police genevoise a identifié les causes de ce mal-être: absence d’écoute et de soutien, perte du sens des missions, surcharge de travail et de stress. Et les choses ne vont pas en s’arrangeant: de janvier à mai 2019, le nombre de policiers ayant fait appel au service psychosocial de la police a déjà atteint celui de toute l’année 2018. Les manques de cohérence et les sous-effectifs chroniques provoqués par la loi sur la police (Lpol) ne font qu’aggraver la situation. Ça ne peut plus durer. Il est capital de réagir face à cette urgence.

Comment la hiérarchie doit-elle agir?
Bien évidemment, nous saluons les mesures envisagées par le service psychosocial de la police genevoise. Mais il ne s’agit pas seulement d’identifier rapidement les policiers qui vont mal pour mieux les prendre en charge. On ne soigne pas des maux sans traiter les causes. Et là, je m’adresse à la direction de la police et au département: il faut du changement. Maintenant.

Que demandent les troupes après cette conférence du service psychosocial?
Contrairement à ce que beaucoup pensent à tort, les policiers ne veulent pas gagner plus d’argent. Ils ne veulent pas de privilèges. Tout ce qu’ils demandent, c’est qu’on ramène de la cohérence dans le fonctionnement de la police. Qu’on leur rende les moyens d’assurer efficacement leurs missions. Qu’on leur accorde enfin le respect qu’ils méritent à travers la reconnaissance des particularités et des difficultés de leur travail. En reprenant la Sécurité, Monsieur Mauro Poggia a dit vouloir se montrer à l’écoute de ces femmes et de ces hommes investis dans leurs missions. Nous attendons désormais de voir la concrétisation de cette bonne volonté que nous croyons sincère.
F.M

Un an après le drame, la veuve d’un policier témoigne

Sophie* a perdu son compagnon, il y a un an déjà. L’homme, qui travaillait à la police judiciaire, s’est suicidé. La veuve témoigne dans un but de prévention. Elle estime que la pression et le manque d’écoute ont pesé sur le moral de son ami. Même si elle n’exclut pas que les éléments liés à sa vie privée aient aussi pu jouer un rôle: «Il a perdu son père deux mois plus tôt. Un coup devenu insurmontable pour lui.»

Ce n’est pas tout. Visé par une procédure pénale et administrative après une arrestation musclée en 2017, il a mal vécu la dureté des auditions au Ministère public, relève Sophie. «Avec tous ces événements, il dormait mal
et refusait de prendre ses antidépresseurs.

C’est un cercle vicieux.» La veille de son suicide, il a reçu un courrier recommandé du département à son domicile, lui signifiant l’ouverture d’une enquête administrative à son encontre. Sa compagne se demande pourquoi la lettre n’a pas été envoyée à son avocat. Elle souligne que ses chefs directs, qui connaissaient son état psychologique du moment, étaient opposés à l’envoi de ce courrier qui n’avait rien d’urgent. «Le lendemain, il s’est donné la mort.» Sa veuve dénonce ce manque d’écoute et de tact. Elle soupire: «La police, c’était sa vie. Il n’avait pas besoin de travailler car son père avait une situation confortable. Mais il se battait pour les acquis sociaux de sa profession, pour des questions de justice et de principe. Par exemple, il avançait l’argent pour ses indics mais ne se faisait jamais rembourser.»

Mauro Poggia, qui a pris la tête du département l’an dernier, n’a pas tardé à réagir au drame, précise son porte-parole, Laurent Paoliello: «La lettre du département incluait des considérants types qui figurent systématiquement dans toute décision d’ouverture d’enquête. Après ce drame, nous avons décidé de rappeler la règle qui est de remettre en mains propres, par la hiérarchie, ce type de notification. On a modifié le contenu de ces documents pour qu’ils ne soient pas inutilement anxiogènes. Quand la hiérarchie apprend que l’état de la personne sous enquête est délicat en raison par exemple d’un décès, d’une maladie ou d’un divorce, elle veille à ce que le courrier de notification de l’ouverture des charges ne soit pas envoyé tel quel, dans une version standardisée, précisant simplement que le collaborateur risque une sanction allant du blâme au licenciement. Ce genre de courrier peut être très mal perçu en fonction de l’état psychologique. Il est désormais prévu que la hiérarchie prenne en compte la spécificité de la personne et la convoque pour lui remettre directement les informations. Elle peut venir accompagnée de son avocat, et il sera précisé au fonctionnaire qu’une enquête est ouverte, en essayant de faire la part des choses et d’éviter un drame.»

Mis en cause par le syndicat en tant qu’ancien ministre de la police, Pierre Maudet explique: «Je ne peux pas m’exprimer sur un cas particulier. Le problème du suicide, c’est qu’il est extrêmement difficile d’en parler, de la hiérarchie de la police à la commission du personnel. À chaque fois que j’ai essayé d’aborder le sujet, les syndicats instrumentalisaient la situation a posteriori en évoquant des problèmes d’effectifs, de traitement et d’absentéisme plutôt que de poser des questions sur l’opportunité, par exemple, de retirer l’arme de service dans certains cas. Sur ce point, c’est l’omerta et c’est un effet du corporatisme.» Sur les reproches syndicaux à son encontre, Pierre Maudet les conteste et nous renvoie aux chiffres publics sur l’absentéisme (0,77% en 2012, 0,61% en 2017 et 0,67% en 2018) et les engagements (+14% entre 2011 et 2018, + 364 collaboratrices/teurs, dont 278 personnels armés).
F.M.

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