Le canton de Genève fête les 200 ans de sa frontière

Bicentenaire du Traité de TurinLa cession de communes de la Rive gauche par l’Etat sarde a été scellée le 16 mars 1816. Marqué par les préoccupations de l’époque, cet accord a donné sa forme quasi définitive au canton.

Infographie: G. Laplace/I. Caudullo. Source: Genève et les communes réunies. Commune de Meyrin, Dictionnaire historique de la Suisse.

Infographie: G. Laplace/I. Caudullo. Source: Genève et les communes réunies. Commune de Meyrin, Dictionnaire historique de la Suisse.

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Ce 16 mars, le canton de Genève fête le bicentenaire de son territoire moderne. C’est en effet ce jour-là en 1816 que fut signé le Traité de Turin – un accord passé entre la petite république, tout juste devenue suisse, et le royaume de Piémont-Sardaigne, dont le trône était occupé par la dynastie savoyarde, ennemie traditionnelle de Genève. Depuis lors, les frontières du canton n’ont connu que des retouches marginales, même si sa carte interne a été chamboulée (lire ci-contre).

Si Genève a célébré officiellement de la fin de 2013 au printemps 2015 le bicentenaire de son helvétisation, une grosse moitié du territoire cantonal, les «communes réunies», a atteint ce jubilé plus tard. C’est le 20 novembre 2015 qu’est tombé, pour sept actuelles communes de la Rive droite, le bicentenaire de leur adjonction à Genève et la Suisse lors du second Traité de Paris. Pour 24 municipalités de la Rive gauche, c’est ce 16 mars, jubilé du Traité de Turin. Ces 31 communes modernes, sur un total de 45, représentent 56% de la superficie du canton et abritent 52% de sa population actuelle.

Si elle s’est jouée en un peu plus de deux ans, la gestation du canton actuel n’en a pas moins été une affaire complexe, surdéterminée par un contexte qui ne l’était pas moins. A la fin de 1813, alors que Napoléon est en déroute, les troupes autrichiennes libèrent, sans coup férir, Genève, qui durant quinze ans a chapeauté un vaste département français. Un Conseil provisoire s’autoproclame à la tête de la cité, pendant que les Autrichiens nomment une commission centrale pour gérer l’ancien département. La situation est tout sauf claire.

Un puzzle compliqué

Au sein de l’élite genevoise, les milieux les plus conservateurs ambitionnent de restaurer la république genevoise calviniste telle qu’elle avait existé de la Réforme à la fin du XVIIIe siècle, forte d’un peu plus de 30 000 résidents. Avant de devenir française, la Genève indépendante constitue un puzzle bizarre, dont les frontières ont pourtant été simplifiées grâce à de premiers accords passés en 1749 et 1754 avec les royaumes voisins, français et sardes. La ville avait alors renoncé à ses droits partiels (héritages féodaux du Moyen Age) sur des dizaines de villages au profit d’un pouvoir univoque sur quelques localités. Résultat? La cité-Etat comporte cinq pièces éparses: la ville entourée de ses franchises (soit les communes actuelles de Genève, Chêne-Bougeries, Cologny et Vandœuvres), deux villages enclavés (Genthod, ceint d’un territoire français, et Céligny, en terre vaudoise), le mandement de Jussy (qui inclut Gy et que l’Etat sarde entoure de toutes parts) et celui de Peney, agrandi par les traités du XVIIIe siècle pour s’étendre sur les deux rives du Rhône (Dardagny, Russin, Satigny, Cartigny, Avully et Chancy).

En cette aube troublée du XIXe siècle, les monarchies européennes vont redessiner la carte d’un continent chamboulé par l’épopée napoléonienne, consécutive à la Révolution française. Dans les grandes capitales, on veut prévenir tout nouvel annexionnisme français, surtout en Italie. Pour endiguer cette France remuante par des Etats-tampons, les cours d’Europe veulent intégrer Genève, verrou disloqué sur la route des cols alpins, à un ensemble plus vaste: la Suisse. Les milieux conservateurs genevois, qui viennent de reprendre le pouvoir, comprennent vite qu’il faudra obéir.

Genève a passé des alliances avec des cantons suisses dès la fin du XVe siècle, sans jamais rallier la Confédération, qui craignait que la Cité de Calvin chamboule son équilibre confessionnel. Au début du XIXe siècle, elle se défie d’une ville agitée depuis une centaine d’années par de réguliers troubles révolutionnaires. Genève savait ainsi que «les cantons, Zurich à la tête, souhaitaient que notre agrandissement soit le moindre possible». Mais dans les sommets à venir, les émissaires confédérés se distingueront par une cacophonie totale et une méfiance réciproque justifiée. Si des cantons comme Berne estiment que Genève doit obtenir des frontières tenables, incluant notamment le Fort l’Ecluse, «verrou» du Plateau, le délégué de la très catholique Fribourg, Jean de Montenach, œuvrera avec les Sardes pour que Genève reste chétive.

Des Genevois divisés

Pour coller la Cité de Calvin à ses mandements et sa nouvelle patrie, il faut lui donner de nouvelles terres que ses voisins ne sont pas vraiment désireux de céder et que tous les Genevois ne jugent pas bienvenues. Le camp conservateur, incarné par Joseph Des Arts, membre du Conseil provisoire puis syndic, rechigne à accueillir des catholiques, «population à laquelle il serait difficile de donner une couleur genevoise» et jugée menaçante pour l’identité calviniste de la ville.

L’émissaire genevois aux conférences européennes, Charles Pictet de Rochemont, devra composer avec cette sensibilité, même si lui aurait privilégié un large agrandissement. Au début des tractations, les grandes puissances semblent prêtes à donner à Genève un territoire allant du Fier au Léman, et du Jura au Valais et au Mont-Blanc. Ce vaste essor aurait donné des frontières militairement défendables et un territoire permettant d’alimenter Genève.

Un échec pour commencer

Le premier acte se tient à Paris au printemps de 1814. Les grandes puissances veulent ménager la France afin d’y rendre plus acceptable le retour sur le trône royal des Bourbon: elle conserve ses conquêtes effectuées durant la période révolutionnaire, de 1789 à 1792.

On fait pourtant miroiter à Pictet de Rochemont tout le Pays de Gex. Mais le Conseil provisoire l’enjoint de ne prendre que le territoire nécessaire pour se relier au canton de Vaud. Les réticences genevoises remontent aux oreilles du diplomate français Talleyrand. Celui-ci avait fait le deuil du Pays de Gex et obtenu (provisoirement) de larges compensations sur les anciennes terres savoyardes, gardant Annecy et Chambéry sous mainmise française, avec une bizarre frontière tranchant le Salève à angle droit. Talleyrand se rebiffe, prétextant du souci du roi Louis XVIII pour ses sujets gessiens catholiques. Ayant craint de trop recevoir, Genève n’obtient pas un mètre carré à Paris, si ce n’est un droit d’usage de la route de Versoix pour se relier à la Suisse!

La République genevoise adopte durant l’été une nouvelle Constitution, flanquée de «lois éventuelles» au cas où elle devrait accueillir des populations catholiques: leurs droits politiques seront moindres que ceux des citoyens de souche. Le tout alors que dans les territoires voisins circulent des pétitions, pour ou contre le rattachement à Genève.

Extension promise entre du Rhône au Salève

La suite se passe à Vienne, un long congrès, de septembre 1814 à juin 1815, vers la fin duquel Napoléon reprend brièvement le pouvoir en France (les Cent Jours). Talleyrand offre cette fois la moitié septentrionale du Pays de Gex, au nord de Thoiry. Des Arts freine: il juge les Gessiens trop remuants et les populations savoyardes plus sûres. Vu les troubles en cours, le sort de la France reste en suspens. Mais Genève, qui envisage même d’acheter des villages ou de corrompre des diplomates, obtient un essor potentiel sur la Rive gauche. On lui promet les villages compris entre le Rhône et le Salève, sur une bande comprise entre la frontière française provisoire et l’Arve, ainsi que le littoral du lac de Vésenaz à Hermance. La Sardaigne fixe toutefois la condition que les catholiques soient traités comme citoyens à part entière par Genève.

Le Chablais et le Faucigny sont en outre placés sous la protection de la neutralité helvétique, qui est reconnue: on veut que la Suisse aide le Piémont à jouer son rôle d’Etat-tampon après avoir failli souvent à défendre ses terres au nord des Alpes face aux Français. Turin est dédommagée en recevant des fiefs ligures cédés par l’Autriche, qui se console en prenant aux Suisses la Valteline jadis grisonne.

Le littoral contre le Salève

Les diplomates sont de retour à Paris après la chute définitive de Napoléon. Le second traité passé dans la capitale française sera plus dur que le premier pour le pays hôte, qui restitue la rive gauche du Rhône à la Savoie. C’est là que Genève obtient enfin une concession, soit six communes du Pays de Gex (devenues sept aujourd’hui) et 3343 habitants: effort digeste pour les conservateurs genevois. La France insiste pour garder Ferney, en souvenir de Voltaire, et conservera aussi Mulhouse, ancienne alliée suisse en Alsace. Sur la Rive gauche, Genève renonce au littoral du lac mais obtient la région de Chêne, permettant de bien désenclaver Jussy. Elle évite de prendre Veigy (ses terres et habitants sont jugés trop pauvres). Saint-Julien, qui formait une épine dans le territoire obtenu à Vienne, devient provisoirement suisse. Il est stipulé que la frontière précise doit encore être discutée avec la Sardaigne. La zone neutralisée de Savoie est étendue jusqu’au lac du Bourget et les douanes sont reculées: c’est la naissance des zones franches.

Un dernier acte, crispé, se tient à Turin en 1816. La Suisse attend de Pictet de Rochemont qu’il récupère le littoral abandonné au second Traité de Paris. Il réussira grâce à des concessions à la Sardaigne, qui, ayant cédé Carouge, exige Saint-Julien comme chef-lieu local et le pied du Salève pour garder un lien avec le Faucigny. On fit un troc: 12 700 Sardes devinrent Genevois, avec l’exigence de Turin que les lois éventuelles soient abolies.

Laborieux, les pourparlers livrent une frontière tantôt abrupte, tantôt tortueuse. La commune de Thairy, près de Saint-Julien, est dépecée à coups de lignes droites. Mais à Evordes, on cisèle: un décrochement maintient en Suisse le domaine d’Ami Lullin, membre du Conseil. Ce qui fut la clôture de son jardin est aujourd’hui une frontière extérieure de l’Union européenne… (TDG)

Créé: 14.03.2016, 22h26

Le tracé de la frontière, tel qu’il apparaît dans les annexes du Traité de Turin, ménage le domaine d’Ami Lullin à Evordes. D’autres détenteurs genevois de biens fonciers au pied du Salève n’eurent pas cette chance, la République ayant dû concéder ce territoire à la Sardaigne. (Image: archives d'Etat)

Joseph Des Arts (1743-1827) a défendu un accroissement modeste du territoire cantonal afin d’en maintenir l’identité protestante.

Emissaire genevois puis suisse aux grands sommets européens, Charles Pictet de Rochemont (1755-1824, à droite) nourrissait, lui, des ambitions plus vastes mais a dû tenir compte des réticences.

Des divorces communaux en série

Si le canton obtient sa forme quasi définitive en 1816, des modifications surviendront encore. Des échanges de terrains franco-suisses interviendront notamment au XXe siècle, en lien avec l’agrandissement de l’aéroport (modification entrée en force en 1962) ou la création de la douane autoroutière de Bardonnex (en vigueur dès l’an 2000, avec des implications à Soral). Mais entre-temps, les plus spectaculaires évolutions de la carte genevoise sont internes et concernent les limites municipales. Si les tendances actuelles en matière de gestion publique poussent à des fusions communales, afin d’obtenir des économies d’échelle et une masse critique, le canton d’aujourd’hui, avec ses 45 communes, aurait des leçons à recevoir de nos ancêtres. Car en 1816, Genève compte 36 communes, soit 9 de moins qu’aujourd’hui. On a assisté au milieu du XIXe siècle à une vague de scissions dans les campagnes, alors que le mouvement inverse s’est observé lors d’un événement unique au début du XXe siècle en milieu urbain.

Autrefois rattachés à Saint-Julien (brièvement suisse en 1815), Perly et Certoux sont adjoints à l’ancienne commune de Compesières, dont ils prennent leur autonomie dès 1820. Ensuite, c’est le calme plat avant une série de chambardements. Avusy quitte en 1847 la commune qu’elle formait avec Soral et Laconnex. Et ces deux derniers villages divergent dès 1850. La même année, Gy se sépare de Jussy tandis qu’Onex et Confignon quittent la commune qu’ils avaient constituée avec Bernex puis décident, l’année suivante, de prendre des chemins séparés. En 1851 également, ce qui reste de Compesières éclate en deux entités (Bardonnex et Plan-les-Ouates) tandis que Presinge et Puplinge se séparent.

Sur la Rive droite, une population moins dense avait permis de mieux respecter les limites communales originelles au moment de dessiner la frontière internationale. Ce secteur du canton ne connut qu’un éclat ultérieur: Bellevue, qui abrite des domaines de familles protestantes, divorce de la très catholique Collex-Bossy en 1855. Le tumulte reprend sur la Rive gauche pour deux derniers épisodes. En 1858, Anières et Corsier, fâchées sur leurs dépenses, se scindent en deux entités. En 1869, Chêne-Bourg, radicale et industrieuse, tourne le dos à Thônex, agricole et conservatrice.

En un gros demi-siècle, le nombre de communes est ainsi passé de 36 à 48. La carte actuelle date de 1930, quand la ville de Genève absorbe ses trois voisines urbanisées (Le Petit-Saconnex, les Eaux-Vives et Plainpalais). La ville, aujourd’hui 394?fois plus peuplée que Gy, abrite 41% des résidents du canton.

La Constituante a réfléchi à une réfection de cette carte des communes, a songé à une division en districts puis a opté pour la prudence, se contentant de déclarer que «le canton encourage et facilite la fusion de communes» et qu’«à cet effet, il prend des mesures incitatives, notamment financières». Le 24 février, le Conseil d’Etat a adopté un projet de loi en ce sens, prévoyant, en cas de fusion, un appui juridique et des subsides du Canton ainsi qu’un bonus dans le cadre de la péréquation.

Mythes et réalités

L’histoire des frontières genevoises n’a été exhumée en détail que tardivement, surtout par l’historien Paul Waeber, auteur en 1974 d’une somme touffue sur La formation du canton de Genève. Décédé en 1993, il avait rédigé deux ans auparavant avec son confrère Paul Guichonnet un récit plus digeste sur Genève et les communes réunies, pour le 175e?anniversaire de ces dernières. Notre article constitue en grande partie un survol de ces livres.



Selon Paul Waeber, le gouvernement genevois de 1814 fit accréditer deux thèses parallèles: «Il insinua aux ultraconservateurs qu’il avait sauvegardé tous les caractères de la République du XVIIIe siècle», moyennant quelques traités qui «seraient bientôt caducs» si bien qu’on pourrait revenir sur l’agrandissement imposé à Genève. A la majorité de l’opinion, «il fit plutôt défendre qu’il avait eu le mérite de sceller l’union définitive de Genève à la Suisse et d’arracher de haute lutte quelques portions de territoire indispensables à la bonne configuration et à la sûreté des frontières».

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