Le caillou dans la chaussure des néoconservateurs

Les hommes de pouvoir 9/10Loin du patronat de choc alémanique, Blaise Matthey «patron des patrons» genevois défend le partenariat social. Avec un sens inné de la diplomatie.

Au niveau suisse, les positions du Genevois Blaise Matthey, Secrétaire général de la Fédération des entreprises romandes et directeur général de sa section genevoise, contrastent nettement avec celles du patronat alémanique.
Vidéo: Georges Cabrera

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Visionnaire ou monument en péril? Le Genevois Blaise Matthey fait rarement les gros titres. Secrétaire général de la Fédération des entreprises romandes (FER) et directeur général de sa section genevoise, il est pourtant un acteur clé.

Son influence, il l’exerce au travers des services (comptabilité, caisse de compensation, formation) offerts aux milliers d’affiliés de l’institution et par un lobbyisme exercé à plusieurs niveaux: international, par le biais de l’Organisation internationale des employeurs; national, par l’intermédiaire d’EconomieSuisse, l’Union suisse des arts et métiers (USAM) et l’Union patronale suisse; et localement, au travers de l’Union des associations patronales genevoises (UAPG). Au niveau suisse, les positions de Blaise Matthey contrastent nettement avec celles du patronat alémanique.

Un patron «de gauche»?

Les syndicats en sont conscients: «Contrairement au patronat suisse alémanique, la FER a développé des anticorps envers l’extrême droite, note Alessandro Pelizzari, responsable du syndicat Unia à Genève et vice-président de la Communauté genevoise d’action syndicale (CGAS). Elle ne thématise pas l’afflux de la main-d’œuvre étrangère et ne milite pas pour la préférence cantonale.» Aldo Ferrari, vice-président du même syndicat, au niveau national, complète: «Blaise Matthey incarne une vision patronale opposée à celle des libéraux zurichois sur la libre circulation ou le renforcement des mesures d’accompagnement.» Selon les syndicats, c’est précisément cette souplesse qui aurait permis au patronat d’éviter la remise en cause des accords bilatéraux en Suisse romande et en particulier à Genève.

Les divergences du monde patronal suisse s’affichent au grand jour lors des votations. Après Prévoyance 2020, le sort à réserver à l’initiative «No Billag» oppose ces jours la FER et l’USAM, dirigée par le conseiller national UDC Jean-François Rime. «Il y a effectivement une approche des choses différentes entre la Suisse romande et la Suisse alémanique», soupire ce dernier, qui s’en prend aux «200 millions payés pour rien par les entreprises à Billag». Partenariat social, service public, Europe… Blaise Matthey serait-il «un patron de gauche»? La riposte de l’intéressé claque: «Je suis le partisan d’un libéralisme ouvert, dynamique et tourné vers l’avenir, comme sur le monde. Si refuser le dogmatisme sous toutes ses formes, c’est être de gauche, je m’inquiète pour ceux qui se prétendent de droite.» Les organisations patronales ne sont pas divisées sur tout: sur l’imposition des entreprises, elles sont unies pour réclamer une baisse.

Osmose avec l’Entente

À Genève, les relations entre la FER et les associations patronales sont bonnes: «À chaque débat, note Nicolas Rufener, secrétaire général de l’association sœur de la Fédération des métiers du bâtiment, Blaise Matthey est un homme précieux. Il offre une perspective longue, un esprit de synthèse qui s’affranchit du droit pur pour avoir un pied dans le concret.» Preuve de santé, l’Union industrielle a rejoint récemment la FER et le Groupement des multinationales travaille dans le même immeuble. Côté politique, c’est l’osmose avec l’Entente. Les statuts de la FER interdisent à son directeur et à son président de faire de la politique active, mais les deux hommes ont été députés libéraux. La direction et l’administration fourmillent de députés ou d’anciens députés. Le ministre des Finances lui-même, Serge Dal Busco, a été membre de son conseil de direction. Quant au président du Conseil d’État, François Longchamp, hasard de la vie, il a servi sous les ordres de Blaise Matthey à l’armée durant les années 80… Ce dernier aurait pu avoir une carrière politique. Député en 2001, il est approché en 2004, en 2009 et en 2013 encore pour aller au Conseil d’État. Il refuse.

Par le biais de l’UAPG, Blaise Matthey garde un contact étroit avec les élus nationaux de l’Entente, réunis avant chaque session à Berne. La coordination est aussi serrée au niveau cantonal avant les sessions du Grand Conseil. Symbole des tensions à droite, l’UDC et le MCG ne sont toutefois pas complètement inclus dans les rencontres entre la FER et l’Entente depuis l’initiative du 9 février 2014 sur l’immigration de masse. «Les élus UDC nationaux ont choisi de ne plus venir, note Blaise Matthey. En revanche, l’UDC fait toujours partie des partis avec lesquels nous avons des entretiens au plan genevois.» À l’UDC Genève, on ne s’y trompe pas: «Oui, nous avons des rencontres sur des thèmes communs, mais on nous fait bien comprendre qu’on n’est pas de la famille», dit-on. La conseillère nationale Céline Amaudruz, vice-présidente de l’UDC Suisse, regrette la situation: «Globalement, les contacts entre la FER et l’UDC sont trop faibles, alors qu’au niveau cantonal nous partageons les mêmes idées.» Les contacts avec le MCG sont plus sporadiques.

Alors, l’Entente et la FER Genève, bonnet blanc, blanc bonnet? Les syndicats le pensent: «Quand Blaise Matthey parle, le Conseil d’État prend des notes», commente Alessandro Pelizzari, qui a participé aux discussions cantonales sur la réforme de l’imposition des entreprises. Si les positions du gouvernement et du patronat se recoupent sur les impôts, elles peuvent diverger sur la régulation de l’économie: «Avec le Département de l’économie de Pierre Maudet par exemple, les relations sont fermes et courtoises. Chacun surveille ses plates-bandes», note un connaisseur.

Les défis de l’avenir

Le patron des patrons n’est pas né avec une cuillère d’argent dans la bouche. Son père était fonctionnaire et ingénieur forestier, sa mère, d’origine irlandaise, infirmière. «Il tient d’elle, note l’avocat Jean-Marc Siegrist, son ami de longue date, un sens aigu des choses qui se font et ne se font pas.» Ses grandes vacances, le jeune garçon les passe dans la campagne irlandaise, à la ferme. Ayant grandi entre Champel et Malagnou, Blaise Matthey est un exemple de cette classe moyenne genevoise peu politisée portée par les Trente Glorieuses. Assistant en droit constitutionnel à l’Université, avocat, il hésite avant de tomber dans la marmite des syndicats patronaux en 1988. Trente ans plus tard, il se souvient de sa première réunion avec les petits patrons de camions-bennes «qui se lèvent tôt et veulent des résultats» et qui suivaient avec suspicion les premiers pas du jeune avocat…

Alors que son prédécesseur à la FER, le flamboyant Michel Barde, aimait les débats, son successeur privilégie la diplomatie: «Les changements profonds, dit-il, résultent de l’adhésion du plus grand nombre, laquelle repose sur l’échange et l’écoute. C’est ainsi qu’ils sont durables. C’est valable aussi bien en politique que dans une entreprise, même si les contraintes et les rythmes sont différents.» Lors du débat sur RIE III, la FER a démontré cette souplesse tactique en offrant des contreparties à la baisse d’impôts. Cette année, la FER fête ses 90 ans. Membres en hausse, finances saines, crédibilité, les voyants de l’institution sont au vert. Mais les défis sont nombreux. Auparavant, l’organisation regroupait des entreprises locales encadrées par un droit du travail sommaire mais tempéré par un partenariat social fort. Aujourd’hui, une partie des entreprises sont nationales, internationales, et le partenariat social est sous tension au niveau suisse. Et demain?


«Le partenariat, un atout économique»

Blaise Matthey, avez-vous du pouvoir?
Le pouvoir consiste à avoir la capacité de partager et de faire partager une opinion, de poser un débat et de suggérer des solutions. Je m’y suis employé dans le débat sur Prévoyance 2020. J’observe que les propositions esquissées, par exemple sur le recours à la TVA pour financer une partie des besoins, font leur chemin. Si j’ai du pouvoir donc, il ne passe pas par le fait d’imposer, mais par le partage de réflexions, ce qui suppose de travailler ensemble. Si le pouvoir, c’est de l’influence, il m’arrive d’en avoir.

Quelles sont les réalisations dont vous êtes le plus fier?
Au cours de ces dernières années, la Fédération s’est efforcée de développer les services, ainsi que la proximité avec ses membres. Malgré les évolutions profondes de l’économie, qui remet en cause le salariat au profit du statut d’indépendants, nous avons réussi à renforcer une communauté qui interagit avec nous de manière constante. Nous regroupons 27 000 adhérents à Genève, 43 600 en tout en Suisse romande et comptons 76 organisations membres. Pour une communauté d’entrepreneurs, le partenariat social constitue un atout essentiel dans la compétition économique internationale et demeure une de ses valeurs essentielles.

De quoi Genève a-t-elle besoin?
Ce n’est pas le moindre des paradoxes de voir cohabiter une ville internationale, un centre d’excellence universitaire, une scène culturelle vive et autant de réflexes provinciaux. Pour la qualité ou la complémentarité des transports, les heures d’ouverture des magasins ou les projets architecturaux, les réflexions sont nettement en dessous des standards européens. Il faudrait aller se rendre compte de ce qui se réalise ailleurs et cesser de démolir les idées nouvelles d’emblée. M.BN

(TDG)

Créé: 08.02.2018, 19h37

Des succès, des revers

Si influencer est l’aune du succès, alors une des réussites de Blaise Matthey est d’avoir réussi à convaincre le PLR de ne pas soutenir l’initiative UDC sur la traversée de la rade en 2014. Le patron de la FER s’est aussi fait remarquer lors des négociations sur le volet cantonal de la réforme de l’imposition des entreprises en avançant en 2015 des propositions permettant «une meilleure conciliation de la vie familiale, personnelle et professionnelle». Il a également participé au rejet des initiatives de la gauche sur le revenu minimum ou les hausses d’impôts. Politiquement, un des échecs de Blaise Matthey est lié à Prévoyance 2020. Défenseur du projet fédéral, il a été désavoué en 2017 par le PLR genevois. Sous son égide, la FER, à la différence de la Fédération des métiers du bâtiment (FMB), a pris position contre la Loi fédérale sur l’aménagement du territoire (LAT) en 2013, que le peuple a acceptée. Professionnellement, Blaise Mathey évoque une «légère» frustration: il s’imaginait travailler au Barreau! Mais ayant choisi les syndicats patronaux, il a fallu faire une croix sur ce beau rêve, «sans regret». M.BN

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Bio express

Naissance
Blaise Matthey est né le 20 août 1958 à Genève. Son père est ingénieur forestier, fonctionnaire à l’État de Genève, sa mère est infirmière.

Études
Docteur en droit. Il est également détenteur d’une formation en management accomplie à l’INSEAD.

Parcours professionnel
Assistant en droit, puis avocat, Blaise Matthey est engagé au sein de la FER en 1988. Il y occupe plusieurs fonctions, notamment celle de secrétaire de l’Union des associations patronales genevoises. Il succède à Michel Barde en 2007. M.BN

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