Cadeau de Manotel: les vérités de Serge Dal Busco

PolitiqueLe magistrat PDC a expliqué au Ministère public les circonstances entourant le don qu’il a reçu.

Après avoir réservé ses réponses en primeur à la justice, le magistrat PDC s’est livré à la «Tribune de Genève».

Après avoir réservé ses réponses en primeur à la justice, le magistrat PDC s’est livré à la «Tribune de Genève». Image: Georges Cabrera

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

À peine sorti de son audition, d’une durée de deux heures au Ministère public, le conseiller d’État chargé des Infrastructures, Serge Dal Busco, nous a reçus vendredi à son bureau, sis au 14, rue de l’Hôtel-de-Ville. Objectif: répondre aux questions liées aux 10 000 francs reçus en avril 2018 de la part de l’entreprise Manotel pour sa campagne électorale. Depuis l’éclatement de l’affaire à la fin du mois d’août, l’élu PDC avait indiqué vouloir réserver ses réponses en primeur à la justice. Il se livre aujourd’hui à la «Tribune de Genève».

Serge Dal Busco, comment vous sentez-vous, à peine sorti de l’audience?

Je suis content, parce que je l’attendais avec impatience. C’était une période difficile à vivre: j’ai ressenti de l’émotion à l’idée que l’on puisse penser que je ne sois pas quelqu’un d’honnête.

Étiez-vous assisté d’un avocat?

Effectivement, je ne suis pas un spécialiste et c’est la première fois que j’étais convoqué à une telle audience.

Avez-vous le sentiment d’avoir convaincu les deux premiers procureurs?

Ce n’est pas à moi de donner cette appréciation. Il y a eu beaucoup d’interrogations et je veux maintenant donner les faits.

Vous avez reçu 10 000 francs de Manotel. Pourquoi?

Je connais M. Paul Muller depuis 2006-2007. Nous avons siégé ensemble au conseil de direction de la Fédération romande des entreprises. C’est un homme dont j’apprécie les engagements, mais avec qui je n’ai jamais eu de relations personnelles. Depuis mon élection au Conseil d’État, je l’ai rencontré entre trois et quatre fois par an. Il m’a toujours dit qu’il soutenait mon action politique. En février 2018, il m’a fait savoir qu’il était disposé à m’aider pour ma campagne. Je l’ai adressé à mon parti. Il ne voulait pas soutenir mon parti, mais ma candidature à titre personnel. On en est resté là.

Vous recevez souvent de telles offres?

C’est la première fois. Auparavant, je n’ai jamais fait appel à des fonds extérieurs. J’ai d’ailleurs expliqué à Paul Muller que je ne voulais pas faire une campagne d’envergure.

Mais pourquoi avoir changé d’avis et finalement accepté ces 10 000 francs?

La campagne se poursuit avec un bon premier tour. Je n’entends toujours pas faire une campagne particulière au 2e tour. M. Muller me réitère sa proposition et il me dit que je peux disposer librement de son soutien financier. Je lui ai répondu que j’acceptais à condition que l’opération soit parfaitement traçable – pas d’argent cash – et être conforme aux règles fiscales. J’ai accepté ce versement dans le but unique de reverser ensuite cette somme au parti.

C’est vous qui avez donné vos coordonnées bancaires? Vous étiez donc entièrement partie prenante…

Je donne effectivement mes coordonnées bancaires le 17 avril, le versement a lieu le 23. Le soir du premier tour, juste après mon élection, je suis pris dans l’euphorie du moment et une certaine fatigue. Dans le même temps, on m’informe que le parti manque d’argent pour boucler son budget électoral.

Vous acceptez alors de l’argent d’un hôtelier sur votre compte privé et cela ne vous inquiète pas?

Je ne vois le problème à aucun moment. J’ignore d’ailleurs à ce stade quelle somme il compte verser. J’ai pris la précaution de faire transférer cette somme sur un compte où il n’y a eu aucune transaction liée à la campagne. Quelques jours plus tard, je constate sur mon téléphone que ce compte est crédité de 10 000 francs. Dans mon esprit, c’est M. Muller qui a versé l’argent et je ne pense pas une seule seconde à Manotel!

Mais cet argent, pourquoi ne le versez-vous pas au PDC?

Après la victoire, dans le tourbillon de l’organisation de la nouvelle législature, ça m’est sorti de l’esprit. Je savais que je devais m’en occuper, mais on était en plein programme de législature et de répartition des départements. J’entre en fonction le 1er juin, il faut préparer le budget, puis je pars en vacances. Je suis de retour le 23 juillet pour participer à la séance d’été du Conseil d’État. Au cours de la seconde quinzaine d’août, je rassemble mes justificatifs comptables pour ma déclaration d’impôt et c’est à ce moment-là que je découvre que l’argent a été en fait versé par Manotel et non pas par Paul Muller personnellement.

Êtes-vous inquiet, à ce moment-là?

Le lien entre M. Muller et Manotel ne m’était pas inconnu. Mais je suis troublé quand je m’aperçois que, outre Paul Muller, d’autres personnes que je ne connais pas administrent la société.

Et alors…

Je prends quelques jours de réflexion. Si je verse cet argent au parti, j’apparais comme le donateur, ce que je ne suis pas. Ensuite, je suis embarrassé de donner cet argent au parti alors que Paul Muller ne souhaitait pas le soutenir. J’ai le sentiment de trahir sa volonté. Face à ces dilemmes, je décide de restituer l’argent. On est à la fin du mois d’août et l’affaire Maudet explose. Une période très difficile pour le Conseil d’État. À la mi-septembre, j’appelle M. Muller pour l’avertir de ma décision. L’argent est reversé le 18 septembre.

Oui, mais quand même, vu l’affaire Maudet, le nom de Manotel ne vous fait-il pas sursauter?

Non, je n’ai pas du tout établi de lien. D’ailleurs, le nom de Manotel est sorti presque deux mois plus tard. Il n’y a pas de relation de cause à effet avec l’affaire Maudet!

Cet argent, vous l’avez reversé à Manotel. Mais l’avez-vous déclaré au fisc?

En tant que ministre des Finances, je me suis bien sûr posé la question. J’ai toujours veillé à faire les choses comme il faut. Je me suis renseigné et à deux reprises, on m’a dit qu’il n’y avait pas de fiscalisation pour ce genre «d’aller-retour.» À la mi-septembre 2019, à ma demande, le directeur de l’administration fiscale m’a confirmé cela par écrit.

Une année passe puis vous êtes convoqué par la justice en juin 2019. Vous ne dites rien au Conseil d’État avant le mois d’août. Pourquoi?

J’ai vu la convocation à mon retour de vacances à la mi-juillet. J’aurais pu avertir mes collègues à la séance de juillet ou d’août. Or, d’une part, la convocation était fixée à la fin de septembre. Il n’y avait pas d’urgence. D’autre part, j’ignorais que les parties à la procédure Manotel (ndlr: dont Pierre Maudet) avaient connaissance de cette convocation. Enfin, je craignais de donner des éléments qui puissent interférer dans cette procédure. À la fin du mois d’août, l’affaire qui me concerne est révélée et j’informe mes collègues le 28 août, comme j’avais de toute façon décidé de le faire. Le Conseil d’État s’est organisé pour qu’il n’y ait pas d’interférences procédurales (ndlr: Pierre Maudet n’a pas assisté aux discussions sur cet objet).

N’avez-vous pas l’impression que quelqu’un vous a poussé dans les escaliers?

Je me suis effectivement interrogé sur le timing des révélations sur cette affaire, juste avant la séance gouvernementale où j’avais décidé d’annoncer ma convocation à mes collègues.

Créé: 27.09.2019, 22h07

Rappel des faits

Printemps 2018: alors ministre des Finances et candidat à sa réélection, Serge Dal Busco reçoit 10 000 francs du groupe Manotel pour financer sa campagne.
Le 30 août 2018: le Ministère public annonce vouloir poursuivre Pierre Maudet pour avoir accepté un avantage lors de son voyage à Abu Dhabi, en 2015. Les premiers articles sur des dons effectués en faveur du magistrat PLR par des entreprises de construction sortent dans la presse.
Juin 2019: Serge dal Busco est convoqué par le Ministère public comme personne appelée à donner des renseignements dans le cadre du volet Manotel lié à l’affaire Maudet.
Le 27 août: à la suite d’une fuite, Serge dal Busco reconnaît avoir reçu l’argent. Il affirme l’avoir remboursé mi-septembre 2018. Le Conseil d’État n’a pas apprécié de ne pas avoir été informé par le magistrat PDC, alors qu’il venait de passer plusieurs jours au vert à Interlaken. Serge dal Busco s’en est excusé auprès de ses collègues
Le 28 août: le gouvernement réitère sa confiance envers l’élu PDC. «Sur le fond, ce sera à la justice de qualifier la nature de ce double mouvement financier», disait Antonio Hodgers, président du Conseil d’État.
Le 30 août: l’élu PDC, qui est convoqué pour le 27 septembre par le Ministère public, demande à être reçu au plus vite. Une semaine plus tard, la Justice répond par la négative.
Le 4 septembre: lors d’une séance exceptionnelle, le comité directeur du PDC réaffirme à son tour son soutien au conseiller d’État.
M.BN/L.B

Articles en relation

La justice n'entendra pas Serge Dal Busco avant la date prévue

Politique Le magistrat PDC avait demandé au Ministère public de le recevoir au plus vite. Plus...

Un hôtelier et des politiciens en réseaux

Éclairage Généreux donateur de Pierre Maudet et Serge Dal Busco, le groupe Manotel, dirigé par Paul Muller, est à la croisée de plusieurs chemins. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Coronavirus et enseignement à la maison
Plus...