C’est l’histoire d’une chèvre dans une cabine

GenèveLes cabines téléphoniques à Genève, c’est fini. Retour en anecdotes sur une époque révolue.

Démontage de la dernière cabine téléphonique de Genève, située au quai Gustave-Ador.

Démontage de la dernière cabine téléphonique de Genève, située au quai Gustave-Ador. Image: Lucien Fortunati

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l y a une semaine, au quai Gustave-Ador, l’heure était aux au revoir. Lentement, pièce après pièce et même sans trop souffrir, la dernière cabine téléphonique de Genève s’en est allée. Mise à mort annoncée d’un appareil devenu désuet. Enterrement orchestré sous l’œil des médias, venus en nombre.

Avec cette disparition, c’est une page d’histoire qui se tourne. Celle de la téléphonie fixe publique – qui aura quand même vécu quelque cent quarante ans dans le pays – mais aussi celle de tous ses utilisateurs. Appels d’urgence, souvenirs d’armée, discussion coupée faute de monnaie, canulars ou même téléphone rose, qui n’a pas une anecdote de cabine à partager?

Partant de ce principe, la «Tribune de Genève» a décidé de donner la parole à ses lecteurs. Par le biais d’un appel à témoignages lancé sur les réseaux sociaux, nous avons pu réunir plusieurs histoires, célébrant chacune à sa manière le mythique dispositif. Dans la mesure du possible, nous avons demandé à chaque participant de préciser la date et le lieu de son histoire, afin de dresser un tableau précis d’une époque désormais révolue. Le résultat est parfois touchant, parfois amusant. Empreint de nostalgie sans tomber dans le passéisme. Concerne plutôt les anciens sans exclure les jeunes.

En résumé, il fait partie de ces hommages qu’on aime entendre à la verrée postenterrement.


Le bal des cabines

Alda Gomes, gare Cornavin, 1990

Dans les souvenirs d’Alda Gomes, les cabines téléphoniques dansent au milieu des bals populaires de Cornavin. Le vendredi soir la plupart du temps. Le dimanche après-midi aussi parfois. «C’était le tout début des années 90, se souvient la principale intéressée. J’avais 26 ans et je venais d’arriver du Portugal. J’étais un peu perdue. Ces moments me faisaient du bien.»

Entourée de la communauté lusitanienne locale, Alda – alors fille au pair – apprend la solidarité autour des cabines de la gare. Une rangée de quinze appareils prise d’assaut par les nouveaux arrivants en Suisse, pour appeler la famille au pays.«En marge des bals portugais, nous faisions la queue, raconte la désormais quinquagénaire. Il n’y avait jamais d’énervement. On prenait notre temps, on discutait en attendant notre tour. On partageait nos joies et nos peines. Pratique quand on est sensible au mal du pays!»

Pourquoi venir le week-end uniquement? «Parce que c’était moins cher, tout simplement! se souvient Alda. Et aussi parce que je n’avais ni accès à un autre téléphone durant la semaine ni le temps.» Les tarifs réduits débutant à 17 h en Suisse, elle sourit en repensant à l’heure bon marché supplémentaire gagnée grâce au décalage horaire.

«Je pensais revenir au pays après un an, confie Alda. Mais c’est lors de ces allers-retours entre cabines et bal que j’ai rencontré mon mari ici.»


Un appel dans la nuit

Jan Timothée, Bernex, 2006

an Timothée fait partie de cette génération qui n’a jamais eu à utiliser une cabine. Né en 1993, il possédait un portable avant même d’être en âge de sortir. Il n’empêche, l’appareil public ne le laissait pas indifférent. «Quand j’avais 14 ans, il y avait une cabine près d’un parc où nous traînions avec mes amis, raconte le jeune homme de 26 ans. Comme elle était toujours vide, elle nous servait d’abri pour fumer les jours de pluie.»

Et si personne ne se pose concrètement la question de sa fonction première, Jan découvre un jour que le combiné est associé à un numéro. Ni une ni deux, il le rentre dans son portable, se cache dans un buisson et fait sonner l’appareil. Dans la cabine, ses amis sont sous le choc. Le téléphone vit! Impensable! Forcément, au milieu de la nuit, il ne peut leur vouloir que du mal. Le temps se suspend, personne n’ose répondre. Trente secondes s’écoulent, on décroche. Un «allô» suffira à la petite bande pour découvrir le pot aux roses.


La chèvre et la cabine

Thierry von Kaenel, campagne, 2000

C’est l’histoire d’une forte odeur dans une cabine de la campagne genevoise au début des années 2000. Et d’usagers qui décident de faire remonter l’information aux services compétents de Swisscom. À l’autre bout de la ligne, Thierry von Kaenel, responsable des cabines téléphoniques pour l’entreprise, se doit d’agir. La décision est alors prise de mettre les lieux sous surveillance. De jour comme de nuit.

«Je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre, se souvient Thierry. Avec les cabines, on n’est jamais au bout de nos surprises.» L’attente ne sera pas très longue. Quelques jours plus tard, l’information remonte jusqu’au responsable. Tous les soirs, une personne investit les lieux, munie d’une botte de paille et accompagnée d’une chèvre. «Celle-là, je ne m’y attendais pas!» reconnaît Thierry.

L’individu, en recherche d’un abri, profitait de la lumière 24 h sur 24 de la cabine et de la température corporelle de l’animal pour passer la nuit au chaud. La paille servait à isoler le sol. Suite à la découverte, le malheureux s’est vu prié de quitter les lieux.

Quid d’autres anecdotes notables? Pêle-mêle, le responsable Swisscom revient sur une arnaque au rouble. À l’époque, une pièce russe similaire en taille, en poids et en largeur à celle de 5 francs servait à feinter la machine.

Autre escroquerie à laquelle l’opérateur a dû faire face: la pièce de 2 fr. percée et attachée à un fil de pêche. Une fois celle-ci glissée dans l’appareil, l’utilisateur pouvait ensuite la retirer et téléphoner gratuitement. «Pour mettre un terme à la pratique, nous avons dû installer pour tous nos téléphones publics un système à même de trancher les fils», explique le responsable Swisscom.

Enfin, il y a encore cinq ou six ans, la firme a dû faire face à des séries de vols de monnaie dans les caisses des machines. Des alarmes ont dû être installées dans chaque dispositif pour permettre à la police d’intervenir.


Trucs et astuces

Marc Castella, Avully, années 70

Dans les années 70, Marc Castella détenait «le secret». Ou plutôt «le truc» comme il aimait l’appeler. Une astuce liée aux appareils à cadran rotatif alors présents dans les cabines. En décrochant le combiné puis en tapotant l’interrupteur avec un rythme propre à chaque chiffre - un coup pour le 0, deux coups pour le 1… – il créait l’effet de la composition d’un numéro et court-circuitait le système payant.

Si Swisscom a par la suite corrigé le bug, Marc a récidivé à la fin des années 80. Avec l’introduction des cadrans à touches fonctionnant sur un système de fréquences – chaque chiffre possède la sienne – une nouvelle astuce voit le jour. Un appareil reproduisant les bons sons – comme des petits activateurs de répondeur à distance – peut permettre une nouvelle fois de feinter la machine. Comment Marc était-il au courant? «C’est difficile à dire. C’est quelque chose qui se savait et qu’on transmettait aux autres avec plaisir.»


La cabine envolée

Clara Escobedo, Chancy, 2003

Pour Clara Escobedo, la téléphonie fixe publique est synonyme de lien social. Celui qu’elle créait au cours de ses tournées de «contrôleuse de cabines» dans tout le canton. «J’ai beaucoup apprécié cette époque, insiste Clara, qui a endossé le costume entre 2002 et 2004. J’étais en charge de 132 appareils répartis aux quatre coins du canton. Chaque jour, je voyageais entre les quartiers, discutais avec leurs habitants.» En quoi consistait la fonction exactement? Clara devait s’assurer de la propreté des cabines et de leur bon état de fonctionnement. Mais elle prenait aussi parfois le temps de prendre des cafés avec les usagers. «Je définissais moi-même les horaires de ma tournée, raconte la principale intéressée. Si j’étais d’humeur à discuter, je n’hésitais pas.»

Et ses aventures quotidiennes avaient souvent matière à alimenter les conversations. En tant que contrôleuse, on en voit des choses! Clara se souvient de bagarres dans le quartier de la Servette quand un utilisateur restait trop longtemps accroché au téléphone. Elle aime aussi raconter l’histoire de cette cabine qui s’est littéralement envolée à Chancy. «C’était incroyable, se souvient la contrôleuse. On n’avait jamais vu ça. Il n’y avait plus rien. J’imagine qu’elle avait été volée. J’ai tout de suite appelé la centrale, qui avait du mal à y croire.»

Créé: 09.11.2019, 12h10

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