C’est un garçon. Il n’a l’air de rien

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

C’est un garçon. Il n’a l’air de rien, mais mes quatre sœurs et moi sommes penchées sur le berceau comme si, en place d’un minuscule être de cinquante centimètres qui hier encore nous était inconnu, se tenait sous nos yeux la personnification d’un défi prochain.

Comment élever un garçon à un moment où l’on déconstruit la masculinité telle que connue jusqu’ici?

Nul ne pourrait pourtant deviner en le contemplant que c’est là un garçon qui vient de naître. Rien ne le distingue encore de ses homologues de la maternité: ni la rondeur douce de son visage, ni la blancheur de son pyjama de nouveau-né, ni ses tout premiers sourires aux anges qui allument dans les yeux de ma sœur sa toute première maternité.

Et pourtant, il correspondra très vite à cette catégorie que notre société, aujourd’hui, tente de dénoncer et de rééduquer dans un même mouvement; celle-là même qui, dans ma fratrie exclusivement féminine, suscite depuis #metoo tour à tour incompréhension et indignation. Filles élevées par une femme, nous avons été éduquées à nous positionner en fonction de la gent masculine: comment identifier nos besoins et les affirmer face aux hommes qui peuplent nos relations affectives. Comment nourrir en nous l’ambition et la ténacité jusqu’ici réservées au sexe opposé. Comment élever un garçon à un moment où l’on déconstruit la masculinité telle que connue jusqu’ici?

Depuis le pronostic du deuxième trimestre, j’observe ma sœur se questionner à l’arrivée de son fils. De quelle couleur doivent être ses habits? Où trouver des vêtements, des linges et des jouets qui osent s’aventurer au-delà des nuances comprises entre le bleu azur le bleu nuit? Une fois que les pulls ornés de tracteurs et autres véhicules aux grosses roues ont été relégués aux oubliettes, le choix est bien maigre: force est de constater que les rayons sont fournis de façon très inégale quand il s’agit de féminiser nos jeunes filles ou de vêtir nos petits garçons.

Entre héritage culturel et injonction d’émancipation, l’avenir se projette avec les mêmes dilemmes: pourra-t-il faire du foot sans revêtir le masque machiste décrié depuis une année? Faudra-t-il l’inciter à la voie du milieu et l’assigner plutôt à la course à pied? L’encourager à une vocation a priori féminine, le pousser vers une profession que les hommes ont jusqu’ici délaissée? Et quand il aimera autre que lui, comment séduira-t-il? Saura-t-il mesurer l’impériosité de son désir et la portée de ses mots?

L’erreur serait de laisser, une fois de plus, ces préoccupations éducationnelles incomber aux femmes uniquement. En observant mon beau-frère tenir son fils dans les bras et embrasser les mêmes questionnements, les congés paternité qui s’étendent au-delà d’une vingtaine d’heures et qui consacrent l’expression de l’amour paternel me semblent plus que jamais nécessaires.

À une présence accrue du père s’ajouteront sans doute de nouvelles perspectives pour les garçons à naître et hommes en devenir: celle d’accepter leur sensibilité tout en conservant leur masculinité, désormais appelée à se développer sous de multiples formes. Celle aussi, sans doute, de concéder la virilité aux petites filles, qui l’ont toujours portée en elles, mais qu’elles ont trop longtemps refoulée.

Force est de constater que l’on a élevé les hommes et les femmes comme deux parties distinctes d’une même humanité – cette dichotomie qui nous a si longtemps séparés, distingués, qui nous a fait croire que nous devions être l’un ou l’autre, plutôt que de s’inscrire librement sur un continuum de notre qualité d’être humain.

Seras-tu viril, mon kid? La sublime chanson d’Eddy de Pretto pourrait aussi se lire à l’interrogative, et la réponse être la suivante, murmurée dans l’oreille de mon neveu, lui qui se trouve à l’aube de sa vie: oui, tu seras un homme. Oui, tu correspondras à certaines normes dictées par une société lente à évoluer; oui, tu seras, au regard de celles-ci, différent de tes contemporains. Par le sexe. Par le genre. Par les possibles qui te seront donnés ou retranchés. Mais avant de l’être, tu seras juste toi. Exactement toi, dans chacun de tes mouvements, dans chacune de tes émotions, et chacun de ceux-ci sera juste, parce qu’ils seront l’expression de toi-même.

Bienvenue dans ce monde, Matteo. (TDG)

Créé: 22.12.2018, 09h40


Retrouvez ici tous les invités de la Tribune de Genève La rubrique L’invité(e) est une tribune libre (3000 signes, espaces compris) sélectionnée par la rédaction. Avant d’envoyer votre contribution, prenez contact assez tôt à courrier@tdg.ch, afin de planifier au mieux son éventuelle publication.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Un arbre s'abat au cimetière des Rois
Plus...