Burkini: c’en est fini de la liberté

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En n’autorisant plus que le monokini et le bikini, le Conseil municipal de Genève est tombé dans le piège même qu’il dénonce. Une mesure similaire, si elle visait les juifs ou les chrétiens, aurait certainement paru discriminatoire, mais s’appliquant aux musulmans, elle n’émeut guère. Au-delà, on doit se demander si elle ne met pas en cause les principes libéraux de notre société.

Lorsque la question s’était posée en 2016 à Meyrin, Jean-Marc Devaud, le conseiller administratif en charge de la piscine, avait eu le courage de ne pas motiver sa décision par des considérations hypocrites de sécurité et d’hygiène. Jusqu’où la défense d’une culture partagée peut-elle prévaloir sur la liberté? Pour certains élus, dans tous les cas, car le burkini «permettrait aux islamistes de développer leur propre société».

Chacun doit être libre de tenir les propos qu’il souhaite, de professer la religion de son choix

C’est tromper sur les mots. Toutes celles qui portent le burkini ne sont pas des «islamistes», et peuvent le faire pour toutes sortes de raisons, depuis la pudeur jusqu’à l’affirmation identitaire. Mais c’est surtout confondre société et communauté. Une communauté tient par son attachement à des valeurs partagées sur le sens du bien et du bonheur. Une société renonce au contraire à avoir des buts communs ou à défendre des causes communes.

Elle veut simplement que la justice soit la même pour tous et qu’on respecte leurs droits. Où sont ici les réflexes communautaires? Chez les musulmans? Peut-être. Chez ceux qui tiennent à leurs normes majoritaires de bienséance? C’est certain. Le Conseil municipal devrait se souvenir que nos principes politiques ont été élaborés pour permettre la coexistence pacifique de personnes qui ne partagent pas la même vision du monde, de l’existence et d’eux-mêmes. Ce n’est plus un bien commun qui nous rassemble, mais des principes de justice reconnus par tous en régime pluraliste de désaccord.

La Convention européenne des droits de l’homme le rappelle: «La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui.» (art. 9) Chacun doit être libre de tenir les propos qu’il souhaite, de professer la religion de son choix, ou de porter le vêtement qu’il veut, même si les autres le désapprouvent fortement, du moment que l’exercice de sa liberté n’atteint pas la liberté des autres et ne leur porte pas dommage.

Les tenants de l’interdiction diront que le burkini est le symptôme de l’asservissement des femmes. Si c’est le cas, il doit être dénoncé, et même s’il stigmatise les femmes musulmanes qui ne le porteraient pas. Mais ce sera aux femmes concernées de le dire. Ne le voit-il pas? En n’autorisant plus que le monokini et le bikini, le Conseil municipal tombe dans le piège même qu’il dénonce: imposer aux femmes ce qu’elles doivent porter. C’en est fini de la liberté. Plus aucune femme n’aura désormais le droit d’avoir les seins nus ou de se couvrir le corps. (TDG)

Créé: 05.01.2018, 10h41

François Dermange est professeur d'éthique à la Faculté de théologie de l'Université de Genève.


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