La Brigade anti-Sardinards, cauchemar de Paul Biya à Genève

AfriqueL'opposition camerounaise dans le canton bouscule son président à coup de buzz sur Internet. Un jeu à hauts risques.

Hilaire Le Tantinard, Ambassadeur Djif Djimeli et Fotso Le Reziztant font partie de la BAS et réclament, depuis Genève, un changement au pouvoir au Cameroun.

Hilaire Le Tantinard, Ambassadeur Djif Djimeli et Fotso Le Reziztant font partie de la BAS et réclament, depuis Genève, un changement au pouvoir au Cameroun. Image: Laurent Guiraud

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Ils se font appeler Hilaire Le Tantinard, Ambassadeur Djif Djimeli et Fotso Le Reziztant et ils ont accepté d'être photographiés par la presse suisse, malgré les risques. «De toute façon, nos têtes sont connues», glisse le premier, montrant une capture d'écran d'un journal camerounais exhibant, à la manière des affiches «Wanted» de Lucky Luke, seize portraits du «commando de Genève». Comprenez par-là ceux qui se sont bagarrés le 25 juin dans le hall de l'hôtel Intercontinental avec les agents du président camerounais Paul Biya, durant son énième séjour dans le palace du Petit-Saconnex (lire ci-contre).

Les trois «combattants», rencontrés le 3 juillet à la gare, se disent pacifistes. C'est à coup de vidéos, d'images et de buzz qu'ils se battent par le biais de leur téléphone. Ils font partie de la Brigade anti-Sardinards (BAS), un mouvement de la diaspora camerounaise qui fait couler beaucoup d'encre depuis que Paul Biya, 87 ans, a été réélu en octobre pour un huitième mandat, 36 ans après son arrivée au pouvoir.

Manifestation interdite prévue samedi

La BAS coordonne la résistance face au régime. Elle est derrière la manifestation du 29 juin sur la Place des Nations, elle a donné un ultimatum à Paul Biya pour qu'il quitte la Suisse au plus vite. Elle prévoit une nouvelle manifestation à Genève ce samedi, même si Paul Biya est parti, et malgré une interdiction du Canton.

La BAS est une bête moderne, sans leader, portée par les réseaux sociaux, divisée par pays, en Europe et outre-Atlantique. Le groupement vit des dons d'un nombre croissant de sympathisants. En Suisse, une association a été constituée il y a trois mois à Lausanne: la BAS Suisse. Elle recense une quinzaine de membres, elle a trouvé un QG en France voisine pour accueillir les résistants des autres pays.

Le groupement a repris à son compte le nom des Sardinards, de ceux qui acceptent les sardines ou autres cadeaux du régime et qui, en échange, militent pour le président. En d'autres termes, au Cameroun, Sardinard signifie proche du régime. «Emmanuel Macron est un Sardinard. Alain Berset est un Sardinard», indique Hilaire. Celui qui était président de la Suisse l'an dernier fait partie des premiers à avoir félicité Paul Biya après sa réélection. «Nous sommes très critiques vis-à-vis de la Suisse», affirment les résistants.

Très critique vis-à-vis de la Suisse

La BAS a largement relayé mercredi soir une conférence d'un professeur camerounais en France donnée en direct sur les réseaux sociaux. Intitulée «L'ignominie du gouvernement suisse contre le peuple camerounais», elle évoque un paradis financier à la «neutralité complice» et pointe du doigt la «bastonnade généralisée» de la police genevoise vis-à-vis des manifestants.

«On veut que Paul Biya quitte la Suisse, mais aussi le pouvoir et qu'il ne soit pas remplacé par un proche», indique Ambassadeur Djif Djimeli, le souffle court (il s'est blessé à la côte durant la rixe du 25 juin).

En face, la réponse est lourde. Les gorilles du régime – ainsi appelle-t-on au Cameroun la garde rapprochée du président – guerroient aussi par téléphones interposés quand ils ne bastonnent pas. Ils envoient des photos des résistants, prises à leur insu, pour leur montrer qu'ils sont suivis. Une mesure d'intimidation classique, selon Caroline Pegang, une «combattante» de la BAS en France, rencontrée à Genève.

«Toujours plus de gens veulent être membres, mais on se méfie. Des pro-Biya cherchent à nous infiltrer», indique Hilaire. Il y aurait des taupes dans chaque camp.

Guerre de communication

Des rumeurs sont propagées. On a pu entendre que le président avait déménagé dans un autre palace de la Rive droite, ou qu'il avait été hospitalisé. À l'hôtel Intercontinental, où la «Tribune de Genève» était régulièrement postée cette semaine, aucune trace du chef d'État, mais la présence massive de gorilles, de la police et de voitures diplomatiques camerounaises suggère qu'il était à l'étage.

Selon la BAS, une trentaine de gardes du corps seraient venus en renfort après la rixe du 25 juin, portant à une soixantaine leurs effectifs dans le canton. Ils auraient reçu un ordre de mission jusqu'au 10 juillet. Certains d'entre eux chercheraient à déserter et à demander l'asile politique à la Suisse. Les militants croient aussi savoir que Paul Biya s'est proposé de payer pour les dégâts causés le 25 juin et a convaincu l'hôtel de ne pas porter plainte.

Après notre rendez-vous, les trois combattants sont allés aider la police à identifier les agresseurs camerounais du journaliste de la RTS devant l’hôtel Intercontinental la semaine dernière. Sollicité, le service de presse de Paul Biya ne nous a pas répondu.


L'avion qui a atterri jeudi matin à Cointrin, visible dans la vidéo ci-dessous, est toujours stationné à Genève Aéroport.

Créé: 05.07.2019, 09h53

«Le chef d'État le plus fidèle»

Entre le président camerounais et l'hôtel Intercontinental, ça a toujours été la lune de miel. «Paul Biya est de loin le chef d'État le plus fidèle de l'hôtel», indique Herbert Schott, son directeur de 1981 à 2002. «Il payait toujours ses factures, en général cash avant de partir, c'est un personnage exceptionnel, tranquille, qui venait pour se reposer», se souvient l'ancien cadre. Paul Biya loue en général le 16e étage, doté de deux appartements et vingt chambres, pour sa garde rapprochée et ses proches. Il allait jadis faire son jogging dans le parc de Budé ou des tours à vélo, jusqu'à Versoix.

En mars 1998, dans un courrier suite à son «50e séjour à l'hôtel Intercontinental de Genève», le président camerounais fait part de sa «profonde et personnelle estime» à Herbert Schott. Le client régulier depuis 1969 a souvent invité les patrons de l'établissement au Cameroun. Michel Perret, qui a dirigé l'hôtel par la suite, s'y est rendu dans ce cadre mais il n'a pas souhaité nous parler.

Paul Biya aurait passé 1645 jours à l'étranger, à titre privé, entre 1983 et 2017, le plus souvent à Genève, selon le réseau «Organized Crime and Corruption Reporting Project», dans une enquête parue en 2018. Des séjours qui auraient engendré des frais d'au moins 182 millions de dollars.

De quoi susciter l'ire de l'opposition camerounaise, qui estime que le président dilapide le trésor public. Cette colère s'exprime devant la porte du palace depuis quelques années, mais jamais un séjour de Paul Biya en Suisse n'avait fait autant de grabuge que cet été. Une bagarre a eu lieu dans l'hôtel, six agents du président ont été condamnés par la justice genevoise après avoir molesté un journaliste et une manifestation sur la Place des Nations a dégénéré.

Des sources disent d'ailleurs que la Berne fédérale a mis la pression pour que Paul Biya quitte la Suisse. Contacté, le porte-parole du Département fédéral des affaires étrangères, Pierre Alain Eltschinger, se contente de dire que «le DFAE a connaissance de ce départ. Il n’a pas été absent de ce débat durant les derniers jours», sans commenter davantage. Comprendra qui pourra les langages de la diplomatie... R.ET.

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