«Pour un braqueur, Genève est le pays des merveilles»

Témoignage inquiétantÀ Genève, les délinquants se sont-ils aguerris et endurcis? Pourquoi la violence est-elle en hausse? Un ancien braqueur a souhaité nous en dire plus. Rencontre insolite

Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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De prime abord, l’homme qui est assis en face de nous dans un petit salon feutré de la ville n’a rien de particulier. Il s’agit pourtant d’un ancien braqueur. Nous avons pu nous en assurer. Il était, selon la formule consacrée, bien connu des services de police.

S’il nous a contactés, c’est suite à l’article publié le 26 mars concernant les statistiques 2018 de la criminalité présentées par la direction de la police. Pourquoi? «Parce que vous avez écrit que les délinquants sont de mieux en mieux renseignés sur les méthodes des policiers, et que les criminels se sont aguerris et endurcis. C’est vrai et je peux vous le démontrer.»

Dans le plus strict anonymat

Donner la parole a un ex-braqueur peut surprendre, voire choquer. Mais c’est aussi l’occasion de mieux appréhender ce qui se passe réellement sur le terrain, alors que la police et la justice sont peu disertes sur le sujet. Comprendre aussi pourquoi la violence est globalement en hausse à Genève, selon les statistiques 2018.

Pas d’âge, pas d’origine, pas de nom. S’il souhaite nous parler, l’homme réclame en retour le plus strict anonymat, même si celui que l’on appellera Jean-François nous assure avoir tiré un trait sur son passé. Car le «milieu», celui des malfrats, a ses règles. Le silence y est de mise. D’ailleurs, il nous prévient: il n’évoquera pas de cas particuliers. Mais il annonce la couleur: «Genève, pour les braqueurs, c’est le pays des merveilles!» Il s’explique, dans un langage parfois particulier.

«Le "Go!", il vient d’ici»

«Il n’y a pas un endroit en Europe où l’on trouve une telle concentration de bijouteries de luxe, de diamants et de cash à portée de main. Mis à part à Monaco, mais là, c’est imprenable! Trop fliqué. Et le territoire est tout petit. Si vous faites un coup, ils (ndlr: les policiers) vous serrent.» Comprenez qu’il sera impossible de se cacher dans la Principauté, ni surtout d’en sortir avec son butin.

L’itinéraire de fuite, c’est le salut. Or, à Genève, les choses ont bien changé, assure-t-il. «Vous savez, il y a dix ou quinze ans, les braquages se concentraient surtout près de la frontière. Certains opéraient en solitaire, mais il y avait déjà de belles équipes, comme on dit. Des gars de Lyon, Marseille ou Paris. Ils définissaient eux-mêmes une cible, puis ils montaient au braquo (ndlr: ils partaient sur un braquage) et, le coup effectué, ils retraversaient immédiatement la frontière.»

Le modus operandi a-t-il vraiment évolué aujourd’hui? Pas plus tard que dimanche passé, un hold-up a été perpétré à la station-service de Croix-de-Rozon… «Vous avez dû remarquer que les braqueurs pénètrent aussi davantage dans le centre-ville, à Genève comme à Lausanne, poursuit notre interlocuteur. Dans toute la région, en fait. Ils opèrent même sur l’autoroute.» Parce que l’argent s’y trouve? «En effet, le gros pactole ne se trouve plus près de la frontière. Mais si les malfrats sont de plus en plus audacieux et ambitieux, c’est surtout parce que le «go», le «top départ», il vient d’ici, de l’intérieur. C’est ça qui a complètement changé.»

Les complicités internes

On lui demande de préciser. «Aujourd’hui, explique-t-il, le nerf de la guerre, c’est le tuyau, les complicités internes. Or, elles sont ici, sur place. Ce qui se dit, c’est qu’il ne se passe pas quinze jours sans qu’un nouveau coup ne soit proposé.» Vraiment?

Visiblement, tous n’aboutissent pas… «Il y a sûrement des tuyaux percés et certaines équipes se lancent encore tête baissée, sans vérifier les infos. Mais tôt ou tard, chaque coup est étudié par des braqueurs. Et les cibles leur sont données.» Par qui? «Mais par des convoyeurs de fonds, des agents de sécurité, des employés de change ou de banques, de bijouteries ou de sociétés qui brassent de l’argent et des valeurs. Voire par des chauffeurs privés. Ces gens vendent leurs infos, ils «grattent» comme on dit, ils touchent une petite partie de la somme si le coup est réussi.»

«Le Graal, c’est le fourgon»

Selon Jean-François, «des gens fournissent clés en main des logements, des armes, des véhicules. Ils trouvent le point relais – celui où tu te planques dès que tu as fait le coup, en attendant que ça se calme. Ils te font l’itinéraire le plus sécurisé et le point de chute.»

À ses yeux, aujourd’hui, «le Graal, c’est le fourgon. Les sommes convoyées sont parfois colossales, des millions de francs d’un coup. Les braqueurs le savent et les derniers hold-up effectués attisent toutes les convoitises!»

L’otage, l’arme ultime

Pour mettre toutes les chances de leur côté, les malfrats ont aussi revu leurs méthodes, affirme l’ancien bandit. Et ce qu’il dit n’est pas fait pour rassurer: «Les braqueurs ont aussi compris que la séquestration est le meilleur moyen de garantir le succès d’une opération. Et ils ne s’en privent pas.»

Peu d’affaires, pourtant, sont rapportées aux médias par la police ou la justice. Jean-François développe néanmoins avec une froideur certaine: «L’enlèvement et la prise d’otage, c’est l’arme ultime. Qui refuserait de payer, d’ouvrir un coffre, si sa femme ou ses enfants sont menacés? Impressionner les victimes pour les rendre plus obéissantes. Cette méthode est de plus en plus utilisée. Bien sûr, c’est traumatisant pour les victimes, mais cela évite souvent de devoir faire usage de violences physiques.» Nous relevons que la violence psychique peut faire autant de dégâts… Il balaie la remarque.

Et poursuit: «Les braqueurs n’hésitent plus à recourir à la séquestration, parce que, pour eux, le jeu en vaut vraiment la chandelle. Cela nécessite aussi des moyens sophistiqués auxquels ils ont aujourd’hui accès. Ils sont aussi outillés que les flics, si ce n’est pas davantage.»

La police, justement? «Elle ne fait plus peur, affirme-t-il avec morgue. Avant, Genève était réputée pour avoir une police qui intervenait très rapidement sur place. Ce n’est plus toujours le cas, selon ce qui se dit. Et les braqueurs connaissent de mieux en mieux leurs techniques, ils savent comment communiquer sans être interceptés. Comment brouiller les balises et les micros, comment effacer toute trace sur les lieux de leur crime.»

Le danger des «locaux»

Ce type de coups semble être l’apanage d’équipes bien rodées, mais pour Jean-François, ce n’est plus tout à fait juste. «Ces affaires ont tourné la tête à des bandes plus locales, nettement plus «amateures». Des petits délinquants qui passent du vol de scooter au braquage, et ils sont beaucoup plus dangereux. Ils sont tout aussi déterminés, mais pas du tout préparés, et ne vérifient rien. Il y a alors un risque que des violences inutiles soient commises, dans la panique.» Et ça l’inquiète? «Franchement, moi, je n’ai ni empathie ni sens moral, alors…»

On se quitte après une bonne heure d’entretien. Avec un sentiment de malaise, mais en se disant que l’on connaît un peu mieux cette réalité genevoise du moment. Et en imaginant que si un ancien braqueur la connaît, c’est également le cas de la police.

A-t-elle pour autant les moyens d’y répondre? Elle vient en tout cas de s’équiper d’armes de guerre (fusils d’assaut, pistolets-mitrailleurs), avant tout pour lutter contre de potentiels terroristes, dit-elle. Mais il n’est sans doute pas anodin que la police ait choisi de communiquer en détail sur l’ampleur de ce nouvel arsenal

Créé: 12.04.2019, 16h41

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