Boutiques éthiques pour un été chic

ModeLes arcades et les initiatives liées à la mode responsable se multiplient. Mais faut-il privilégier les filières locales ou le commerce avec le Sud?

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Virginia s’avance crânement. Gérante de la boutique de mode équitable Ayni, elle fait partie des mannequins qui ont défilé samedi passé à l’espace culturel du Grütli dans le cadre d’une journée consacrée à ce thème. Elle est suivie par d’autres jeunes femmes et hommes. Ella défile à son tour, souriante, dans un ensemble en viscose naturel bleu sombre. Leurs vêtements sont décrits par Cédric, animateur d’un jour, qui évoque aussi les baskets de la marque brésilienne Veja. «Elles sont très confortables. Fabriquées avec du caoutchouc 100% naturel et du coton 100% bio». «Ces chaussures de sport permettent même de grimper à la verticale sur les murs!» assure l’espiègle.

Les boutiques genevoises qui ont participé à l’événement, toutes deux nichées dans des ruelles de Plainpalais, existent depuis longtemps. Ayni a été ouverte en 2006 et Fringantes il y a vingt-deux ans. Mais d’autres apparaissent. À l’exemple de SEP Jordan, à Carouge, qui propose des articles brodés réalisés par des centaines d’artisanes palestiniennes vivant dans un camp en Jordanie. L’Italienne Roberta Ventura, propriétaire de cette enseigne, a ouvert sa boutique en décembre 2017. Elles ne poussent pas encore comme des champignons, mais les arcades proposant des vêtements «éthiques» se multiplient à Genève. Et, faute de trouver un lieu plus permanent, des événements surgissent pour vendre ces articles politiquement corrects.

Le chiffre d’affaires a bondi

Fin avril, un espace éphémère a ainsi accueilli une vingtaine d’exposants aux Pâquis, place de la Navigation. En décembre dernier, une cinquantaine d’enseignes s’étaient aussi regroupées dans la salle communale de Plainpalais. C’est l’ébullition. Jeanne von Segesser, dont le projet a été retenu par la fondation Iddea, ambitionne de créer un espace permanent, comme il en existe en Suède (lire ci-contre). Signe des temps, trois des seize idées retenues par cette fondation de promotion de l’esprit d’entreprise concernent la mode équitable.

Enfin, cerise bio sur ce gâteau, les produits à base de coton (dont 80% sont cultivés de manière biologique) importés en Suisse par Max Havelaar ont explosé. Selon cette fondation axée sur le commerce équitable, le chiffre d’affaires découlant de cette plante a bondi de 48% en 2018 par rapport à l’année précédente, pour atteindre 4,6 millions de francs. À titre de comparaison, Max Havelaar a globalement réalisé l’an dernier un revenu de près de 800 millions de francs, en progression de 13,4%, grâce aux produits alimentaires. Une banane sur deux vendues en Suisse possède désormais son label.

Des certifications axées sur les filières textiles nourrissent aussi cette pelote même si elles constituent une véritable jungle et déboussolent plus d’une consommatrice. Mais la clientèle est friande de savoir si la couturière du fin fond du Bangladesh ou du Pérou mange à sa faim. Elle veut apprendre où va son argent (lire ci-dessous). Mais également à partir de quelles matières premières les tissus sont façonnés. Avant, la chose était entendue: il y avait, pour l’essentiel, la laine, le lin, la soie et le coton.

Aujourd’hui, les mélanges sont fréquents. La chimie s’est glissée dans le pull. Le polyester hante le tee-shirt. Mais la parade s’organise. Le textile végétal arrive à la rescousse, avec son armada de fibres de bambou, de laines d’alpaga, de pulpes d’eucalyptus. De nouveaux noms bizarres apparaissent, viscose, rayonne, Tencel ou lyocell… Le coton reste la plante la plus utilisée dans la confection mais ses conditions de production sont critiquées (trop gourmandes en eau, pourcentage élevé de plantations génétiquement modifiées etc.). L’or blanc demeure encore incontournable. Le coton résonne aussi dans l’histoire de Genève (lire ci-contre) et des pays producteurs d’Asie centrale, à l’exemple du Tadjikistan, ont compris l’importance de préserver les filières biologiques.

Loyers plus modérés

L’engouement actuel pour la mode responsable se heurte cependant aux lois d’airain de l’économie de marché. En raison de la cherté des loyers commerciaux, beaucoup de boutiques sont condamnées à s’installer dans des quartiers excentrés. Et, même dans ces zones, la location pèse souvent un tiers des dépenses du magasin. En leur réclamant des loyers plus modérés, des propriétaires compréhensifs permettent parfois à ces commerçants mus par des considérations morales de limiter leurs frais généraux. Ils peuvent alors répercuter cette économie sur les prix, afin qu’ils ne fassent pas sursauter la clientèle, aussi motivée soit-elle.

Les responsables de ces magasins se font aussi honneur en versant à leurs vendeuses des salaires conventionnels. Océane Wagner est la coordinatrice de la boutique de seconde main Fringantes, qui soutient aussi des femmes sur le plan social ou professionnel. Cette gérante détaille: «Nous encourageons et soutenons une économie locale et circulaire. Et nous réinvestissons l’entier de nos bénéfices dans des actions sociales de proximité.»

Limiter l'empreinte écologique

En bout de chaîne, Fringantes ou Ayni représentent les maillons essentiels de la mode responsable, même si comme dans le reste du secteur, les ventes digitales sont en progression. Le circuit court et la production locale ont aussi le vent en poupe. «Nous proposons des pantalons en lin cultivé en Belgique mais fabriqués en Suisse. À Couvet», glisse Clémentine Pfister, fondatrice de l’enseigne Alegria, accourue pour l’occasion de Neuchâtel. Vanessa Suchet, elle, n’a pas pu participer à cette journée. Elle est occupée à lancer sa propre entreprise. Mais cette Genevoise de 37 ans rêve aussi de produire localement ses sous-vêtements «éthiques» (lire son portrait ci-dessous).

Dans les milieux de la mode équitable, le débat est vif entre ceux qui entendent privilégier les filières locales, ce qui permet de limiter l’empreinte écologique, et ceux qui regrettent d’oublier les producteurs des pays émergents, qui ont besoin d’argent pour améliorer leurs conditions de vie. Les pays du Nord redécouvrent le lin ou la laine et ceux du Sud restent accrochés aux cotonniers. Cette mode de la mode durable sera-t-elle durable? Pour l’heure, c’est l’effervescence.


Elles se lancent à Carouge, Plainpalais ou ailleurs

Vanessa Suchet a travaillé dans l’artisanat, Jeanne von Segesser dans des multinationales suisses et Roberta Ventura durant vingt ans dans la finance. Toutes trois ont décidé de créer leur entreprise dans la mode responsable, convaincues du développement de ces filières.

Née à Genève il y a trente-sept ans, rien ne prédestinait Vanessa Suchet à se lancer dans un pari fou: fabriquer, si possible localement, des sous-vêtements «éthiques». Car cette Genevoise touche à tout qui réside à Plainpalais a d’abord exercé diverses activités, du dessin en bâtiment à l’artisanat en passant par l’aromathérapie.

«Mon idée, détaille-t-elle assise derrière une table en bois située dans son salon, est de concevoir des modèles simples de sous-vêtements pour tout le monde, adultes et enfants. Culottes, shortys, boxers, caleçons et débardeurs. Des coupes simples et confortables. Les prototypes que je crée sont faits en grande partie dans du tissu de récupération, mais la fabrication de sous-vêtements demande d’utiliser des tissus avec des propriétés bien précises: épaisseur, élasticité dans les deux sens du tissu, etc.

Pour cela, quand c’est nécessaire, je me fournis dans des petits commerces de proximité.» La Genevoise aimerait utiliser des matériaux naturels et respectant l’environnement. Et que, lors de leur transformation, «les personnes travaillent dans des conditions respectables et soient payées correctement». Elle souhaite enfin que la confection soit prise en charge par un atelier genevois.

Son déclic? Vanessa Suchet s’est parlé à elle-même, se disant qu’elle ne devait certainement pas être la seule consommatrice un tant soit peu exigeante et soucieuse de son empreinte écologique ainsi que des conditions de travail catastrophiques dans le milieu du textile. Et le drame qui s’est déroulé en 2013 à Dacca l’illustre parfaitement, les bâtiments abritant les ateliers de confection étant devenus dangereux faute d’entretien convenable.

Effondrement de l'immeuble

Cette catastrophe a également marqué Jeanne von Segesser. D’origine suisse et vietnamienne, cette Genevoise de 37 ans représente aussi en Suisse romande le mouvement Fashion Revolution, né en 2013 après l’effondrement du Rana Plaza. À côté de ses activités professionnelles, dans le marketing notamment, Jeanne vient alors de créer un label de mode éthique. Dans quel but? «Pour promouvoir l’upcycling et le sur-mesure en mettant en avant le savoir-faire des artisans et des minorités ethniques issus du Vietnam», détaille l’Eurasienne. «Ce projet de cœur», comme elle le nomme, «doit faire connaître une mode casual-chic et éthique représentant la diversité culturelle du pays tout en payant un salaire équitable aux artisans, leur permettant de maintenir leurs ateliers familiaux.»

Jeanne von Segesser croit aussi aux vertus des belles matières naturelles: la fibre de bambou, la soie, le coton, la laine, le cachemire, le cuir. Mais elle fronce ses sourcils: «De nos jours, les pièces d’habits sont souvent mélangées, ce qui rend leur recyclage difficile. En effet, nos créations utilisent beaucoup de restes de tissus de la fast fashion dans l’esprit: reduce, reuse, recycle!» Son projet, remarqué par la fondation Iddea, est alors de proposer aux consommateurs une multitude de labels responsables et locaux réunis dans un espace uniquement dédié au commerce éthique. «C’est l’idée avec laquelle j’aimerais conquérir la Ville de Genève», s’enthousiasme la Genevoise.

"Excusez-nous. C'est urgent!"

Née dans le Piémont, Roberta Ventura a eu un parcours totalement différent. Cette Italienne de 45 ans a travaillé durant vingt ans pour de grands noms de la finance internationale. Dix ans à Londres, au cœur de la City. Dix ans à Genève, pour un fonds financier alternatif. Aujourd’hui, elle partage son temps entre la Suisse, l’Italie et la Jordanie.

Après avoir fondé une société d’import-export, elle a ouvert avec son époux un magasin à Carouge, rue Vautier. «Nous importons des vêtements brodés par des réfugiées palestiniennes et syriennes survivant dans un camp de Jordanie», explique-t-elle. Et l’Italienne d’exhiber des chemises ou de magnifiques keffiehs. De déplier des écharpes, des châles ou des serviettes en lin. «Nous travaillons avec 485 artisanes palestiniennes et 40 Syriennes qui ont fui la guerre civile.» Roberta Ventura ambitionne de développer son enseigne sur le plan mondial. «Nous voulons mettre en valeur le talent de toutes ces femmes». Le couple emploie une vendeuse à temps plein. «Quant à nous, avec mon mari, nous travaillons pour l’instant bénévolement.»

La négociante vit de son épargne et se donne trois ans avant que leur petite entreprise soit rentable. «Mais c’est un choix.» Son mari passe en coup de vent, un paquet à la main. L’entretien s’interrompt. Le couple parle en italien, rapidement. «Excusez-nous, c’est urgent. Une cliente à livrer!» Vanessa, Roberta, Jeanne. Trois femmes qui rêvent d’indépendance. Et qui se sont lancées dans des aventures peu banales.

Créé: 18.05.2019, 14h55

Histoire

Il y a trois cents ans, Genève était la capitale du négoce du coton

Aucun Sioux à l’horizon de la rue de l’Indiennerie, située dans le quartier des Eaux-Vives. Tout simplement parce que ce nom fait référence à la fabrication d’«indiennes», de pièces de tissu peintes ou imprimées. La matière première, le coton, vient des Indes. Il y a trois cents ans, Genève est l’un des phares mondiaux de cette activité. C’est un Dauphinois fuyant les persécutions des protestants, Daniel Vasserot, qui ouvre une première fabrique dans ce quartier, à la fin du XVIIe siècle.

Une deuxième voit le jour en 1706, fondée par son associé Antoine Fazy et installée aux Pâquis. D’autres suivront et, cent ans plus tard, Genève compte une dizaine d’usines employant ensemble près de 3000 artisans, ce qui est énorme pour l’époque. Une intense activité d’import-export se déroule alors dans le canton. Les besoins en financement des indienneurs développent à leur tour un secteur bancaire naissant. Cette branche économique tombe en déclin au début du XIXe siècle, en particulier à cause des guerres qui ravagent alors l’Europe.

Après la Seconde Guerre mondiale, des négociants venus d’Afrique et du Moyen-Orient redonnent une deuxième vie au commerce de coton. Dans un captivant ouvrage sur l’or blanc et la mondialisation, Erik Orsenna retrace toute son histoire*. En 1996, le coton est la troisième matière première la plus échangée à Genève, après le pétrole et les céréales. Le groupe américain Dunavant domine alors la branche, avec les firmes Conti-Coton, l’Aiglon et Cogecot.

Si Genève reste une des premières places mondiales pour le négoce et le financement du commerce international, le négoce de coton y a perdu beaucoup de son importance car de nombreux articles ont peu à peu été fabriqués en Inde et en Chine. Ces quatre firmes ont disparu.

C’est désormais le commerce de pétrole, de sucre, de café, de céréales, de riz et de graines oléagineuses qui a gagné en importance. Mais un acteur genevois reste très investi dans le coton, le géant Louis Dreyfus. Cette société importe notamment cet «or blanc» du Kazakhstan, de l’Ouzbékistan,
de Zambie et du Burkina Faso-Faso.
R.R.
* Voyage aux pays du coton
Erik Orsenna, Fayard, 2006.

Le calcul des prix

Un article à 120 francs: où va l’argent?

La mode responsable, c’est bien sur le papier. Mais, si je verse 120 francs pour un top sophistiqué, quelle est la part que recevra la couturière du Bangladesh? Selon les critères du commerce équitable, l’artisan ou l’ouvrière locale devra recevoir un salaire ou un revenu décent. Cet argent devrait lui permettre de se nourrir, se loger, se soigner, se vêtir, se déplacer et recevoir une éducation de base. Cette somme devrait aussi être suffisante pour constituer une petite épargne. Et tout cela en travaillant au maximum 48 heures par semaine. Ce revenu de base doit naturellement subvenir aux besoins de l’ensemble de la famille.

Jeanne von Segesser, représentante du mouvement Fashion Revolution en Suisse romande, explique comment est dépensé l’argent suite à l’achat de ce top peint à la main et comprenant 50% de coton et 50% de soie: 29 francs vont au coût des étapes en amont de la confection (patron, tissus, prototypes, frais de création); 37 francs sont versés aux artisans (motifs peints à la main et confection); 18 francs servent à assurer les frais de dédouanement, de taxes et de transport; 36 francs servent à payer l’atelier, les étiquettes et emballages, les shootings photos, le site web, les réseaux sociaux.

En revanche, ce qui fâche les partisans du commerce équitable, c’est la marge absorbée par les grands commerçants (près de 60%) ainsi que par les marques planétaires (12%) dans le circuit classique.En face, la couturière ne recevrait qu’une miette: moins de 1%!

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