«Bientôt, on pourra pirater les humains»

InterviewYuval Noah Harari, historien israélien et auteur du best-seller «Sapiens», a donné mercredi une conférence à l’EPFL, ouverte au public. Rencontre avec un visionnaire.

«La vérité à besoin de prendre la forme d’une histoire pour être compréhensible.»

«La vérité à besoin de prendre la forme d’une histoire pour être compréhensible.» Image: Getty Images

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Yuval Noah Harari est «booké» comme un premier ministre. Sur l’agenda de sa collaboratrice chargée de la promotion de ses livres en Chine, on aperçoit la liste de tous les médias, nationaux et internationaux, que l’auteur israélien a rencontrés hier dans sa chambre d’hôtel du Royal Savoy, à Lausanne. La veille, il a fait un tabac au SwissTech Convention Center de l’EPFL, où il était invité par l’Empowerment Foundation. Jeudi, on nous a accordé vingt-cinq minutes, top chrono, pour poser des questions à l’auteur de «Sapiens: une brève histoire de l’humanité», «Homo Deus» et plus récemment «21 questions pour le XXIe siècle», traduits dans 45 langues et écoulés à plus de 12 millions d’exemplaires.

Celui qui aspire à la vérité doit renoncer au pouvoir et vice versa, écrivez-vous. Auteur influent, pensez-vous dire la vérité ou raconter une histoire?

J’essaie de faire les deux. La vérité a besoin de prendre la forme d’une histoire pour être compréhensible. Prenons l’exemple de l’une des histoires les plus en vogue sur la planète en ce moment, celle des nationalismes. C’est une façon très limitée de voir le monde. Personnellement, j’essaie d’observer l’histoire humaine au travers d’un spectre bien plus large que celui d’un pays, en temps et en lieu. Ce qui est sûr, c’est qu’aucune des nations existant aujourd’hui – l’Allemagne, la Pologne, les États-Unis, etc. – n’existait il y a cinq mille ans. Et cinq mille ans n’est qu’une toute petite période, sachant que les humains se baladent ici depuis des millions d’années. Cela dit, mes livres soulèvent des questions plus que des réponses et je ne m’attends pas à ce que les gens les prennent pour une vérité absolue.

À Genève, vos livres ont contribué à créer une fondation, la «Geneva Science and Diplomacy Anticipator», présidée par l’ex-PDG de Nestlé et qui réunit des membres issus de la science, de l’économie et des relations internationales. Son but: identifier les thèmes des prochaines décennies en termes de nouvelles technologies, d’agriculture, d’intelligence artificielle (IA), de data, de bioingénierie, etc. Une bonne idée?

L’intention initiale est louable: on doit être au fait de ces enjeux du XXIe siècle. Notamment ceux qu’amènent la crise écologique et la fusion du big data et de la biotechnologie ( lire encadré ). Pourtant, ce n’est pas suffisant de ne réunir que des universitaires et des industriels. Cela devrait être une discussion suivie par le grand public, réunissant des personnes du gouvernement, des médias, de l’industrie, de la recherche, mais aussi des historiens, des philosophes, des sociologues. Car si les ingénieurs sont excellents pour comprendre la technique de l’IA et les industriels pour imaginer le profit que peuvent générer des innovations, ils le sont beaucoup moins pour comprendre en quoi ces innovations bouleverseront le système politique, la société ou encore l’éthique. C’est pour cela que le point de vue des sciences humaines et sociales est indispensable. Il serait très dangereux de ne pas les inclure. Il faut aussi compter avec des activistes sociaux et des représentants de diverses communautés ou diverses tranches d’âge. Ce n’est pas juste pour cocher la case de la diversité, mais plutôt pour imaginer toutes les perspectives que ces changements vont apporter à différentes catégories de personnes. Par exemple, ceux qui travaillent dans les nouvelles technologies ont tous la vingtaine ou la trentaine. Pourtant, leurs découvertes vont aussi influencer des personnes de 70 et 80 ans. Si les échanges monétaires ne devaient circuler qu’à travers une application, cela deviendrait beaucoup moins évident pour des aînés qui n’ont jamais possédé de smartphone que pour des adolescents.

Une des grilles actuelles de lecture est l’intersectionnalité, qui met l’identité de «race» et de genre au centre du débat. Qu’en pensez-vous?

Dans certains débats, il est important de prendre conscience de l’expérience des personnes qui n’ont pas la même vie que vous. Mais vous ne pouvez pas vivre l’expérience d’un Noir si vous êtes un Blanc, ou d’une femme qui a avorté si vous n’avez pas d’utérus. L’un des travers de l’intersectionnalité serait donc de couper la voix au chapitre de ceux qui ne connaissent pas la situation de l’intérieur. Or, cela bloque la communication: comment peut-on débattre si l’on ne peut pas se comprendre parce que l’on ne partage pas la même expérience de vie? Je pencherais pour une version modérée de l’intersectionnalité, qui serait de prendre conscience de la réalité des personnes différentes de soi en investissant du temps et des efforts pour se renseigner, pour écouter les personnes concernées. Par exemple, si l’on vote une loi interdisant l’avortement, il faut réfléchir aux plus faibles: quel sera l’impact de cette loi sur les personnes trop pauvres pour voyager dans un autre pays afin d’avorter, et que le fait d’avoir un enfant condamne à une vie précaire?

Vous êtes admiré par le PDG de Facebook et par beaucoup de chercheurs qui travaillent justement à la fusion entre biotech et infotech, au sujet de laquelle vous mettez en garde. Inquiétude ou soulagement?

Ils s’intéressent à ce que j’écris, c’est plutôt bon signe. Ils comprennent qu’ils ont un immense pouvoir, mais prennent aussi conscience de l’impact de leurs innovations. Les ingénieurs pouvaient avoir une vision assez naïve de ce qu’internet ou les réseaux sociaux allaient apporter au monde. Maintenant, ils constatent que connecter les gens entre eux et permettre l’échange d’informations ne va pas forcément vers plus de liberté, de vérité et une meilleure vie, mais que cela mène autant aux f ake news, au radicalisme, etc. C’est suite à ce constat que les ingénieurs sont plus ouverts aux sciences sociales qu’auparavant.

Vous êtes végane. Peut-on être progressiste sans l’être à vos yeux?

Bon j’essaye d’être végane au maximum. Mais je ne suis pas un puriste. Même si ça concerne un sujet aussi sensible que la cruauté envers les animaux, je trouve que quelqu’un qui s’abstient de manger de la viande un jour par semaine ou qui a réduit sa consommation de 50%, c’est tout ça de pris dans la bonne direction. Je ne fais pas partie de ces extrémistes qui vous diront que ça n’est pas assez ou que vous n’avez rien compris. Au contraire, c’est déjà super

Créé: 11.07.2019, 20h08

L'essentiel

Succès
Yuval Noah Harari a fait salle comble mercredi soir lors de sa conférence à Lausanne.

Urgence
Selon l’essayiste, il est urgent que le grand public s’intéresse aux enjeux du XXIe siècle.

Éthique
La fusion du big data et de la bioingénierie devrait aussi intégrer les sciences humaines.

Jésus high-tech VS Rabelais du futur

«Lève-toi et marche», ordonnait Jésus au paralysé dans la Bible. «Science sans conscience n’est que ruine de l’âme», écrivait Rabelais dans «Pantagruel». Ces deux épisodes fictionnels (que Dieu me pardonne) ont connu un face-à-face inattendu mercredi soir, lors de la conférence publique de Yuval Noah Harari au SwissTech Convention Center de l’EPFL, devant une salle comble. Deux professeurs, Grégoire Courtine (EPFL) et Jocelyne Bloch (UNIL), ont présenté le résultat incroyable de leur recherche, à savoir de faire marcher des personnes aux jambes paralysées à cause d’un blocage de la moelle épinière. Ils ont expliqué, vidéo à l’appui, qu’ils sont parvenus à installer des capteurs dans le cerveau de la personne pour interpréter ses intentions – celle de marcher par exemple – et envoyer l’ordre directement aux jambes par le biais de codes informatiques.

Largement applaudie par l’audience, cette innovation a été mise en perspective par l’essayiste israélien, qui en a donné une image plus nuancée. «C’est évidemment merveilleux dans ce cas. Mais une technologie qui permet de lire dans le cerveau peut aussi servir des fins bien moins louables. Bientôt, on pourra hacker les humains. Des entreprises pourraient ainsi savoir ce que l’on aime pour nous vendre des choses, pour manipuler nos choix et nos désirs. Des régimes politiques peuvent contrôler leur population, ou leur faire subir un lavage de cerveau directement dans le crâne. Imaginez un Kim Jong-un en possession de cette technologie. Dans vingt ans, chaque Nord-Coréen pourrait porter une puce dans le cerveau qui permettrait au régime de surveiller non seulement ses actions, mais surtout ses pensées et ses émotions. C’est encore plus extrême que le régime de Staline ou que tout ce qu’avait imaginé Orwell dans «1984».»

Voilà qui a douché les espoirs d’une «technologie au service du bien», que la fondatrice de l’Empowerment Foundation, qui organisait l’événement, tentait de souligner dans ses questions…

MAR.G.

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